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HISTOIRE D UN JOUR - 24 JUILLET 1923

Le temps d'une paix retrouvée

HISTOIRE D UN JOUR - 24 JUILLET 1923

Le 24 juillet 1923, dans la ville suisse de Lausanne, un traité d’une portée immense vient sceller la destinée de la Turquie moderne. Ce jour-là, les délégations de la Grande-Bretagne, de la France, de l’Italie, du Japon, de la Grèce, de la Roumanie, de la Yougoslavie et de la Turquie apposent leurs signatures au bas d’un document qui referme l’un des chapitres les plus tumultueux de l’histoire du Proche-Orient. Ce traité met fin à l’interminable succession des guerres, occupations et négociations qui ont déchiré l’ancien Empire ottoman depuis la Première Guerre mondiale. À Lausanne, une nouvelle carte géopolitique se dessine, la République de Turquie voit son existence consolidée et ses frontières redéfinies, tandis que s’effacent les ambitions territoriales des puissances européennes.

Remonter le fil du temps jusqu’à ce 24 juillet 1923, c’est d’abord comprendre un long enchevêtrement de crises et de transformations, où se mêlent la chute d’un empire vieux de six siècles, les rivalités des grandes puissances, et la volonté farouche d’un peuple à préserver sa souveraineté. L’Empire ottoman, jadis immense, entame au XIXe siècle un déclin irrémédiable. Fragilisé par les réformes inabouties, miné par les nationalismes internes, affaibli par la guerre des Balkans et les interventions européennes, il entre dans la Grande Guerre déjà moribond. La défaite de 1918 scelle son sort : Istanbul est occupée, le sultan réduit à un rôle de figurant, et les Alliés imposent en 1920 le traité de Sèvres, véritable démembrement de l’Anatolie, qui laisse au cœur du pays une entité turque exsangue et morcelée.

Pourtant, sur les hauts plateaux d’Anatolie, la résistance s’organise. Un homme émerge, porteur d’une vision nouvelle : Mustafa Kemal, futur Atatürk, refuse la résignation et mobilise autour de lui officiers, paysans et intellectuels. En quelques mois, le gouvernement nationaliste d’Ankara fait reculer les Grecs en Asie Mineure, repousse les Arméniens, tient tête aux Français dans le Sud et négocie habilement avec les Soviétiques pour sécuriser ses arrières. Cette lutte, connue sous le nom de guerre d’indépendance turque, transforme le rapport de force. La légitimité du pouvoir d’Ankara s’impose progressivement, tandis que le vieux sultanat ottoman s’effondre.

Dans ce contexte, les Alliés, épuisés par les conflits, comprennent qu’il leur faut renégocier. Le traité de Sèvres, jamais appliqué sur le terrain, n’a plus de réalité. Dès l’automne 1922, à la faveur de la reconquête turque de Smyrne et de la retraite grecque, les puissances occidentales acceptent l’idée d’une conférence internationale. Celle-ci s’ouvre à Lausanne en novembre, dans une atmosphère pesante, où chaque camp entend défendre âprement ses intérêts.

Pendant huit mois, la conférence de Lausanne devient le théâtre d’âpres négociations, où les diplomates s’affrontent sur les frontières, les minorités, la question des capitulations, les dettes ottomanes, les biens ecclésiastiques, et le sort du détroit des Dardanelles. La délégation turque, conduite par ?smet ?nönü, résiste à toutes les pressions. Les frontières du nouvel État turc sont défendues avec acharnement : la Thrace orientale, Izmir, l’Anatolie occidentale sont définitivement reconnues turques, tandis que la Syrie, l’Irak et la péninsule arabique échappent à Ankara. Si les pertes sont lourdes pour l’ancien empire, la Turquie obtient néanmoins l’essentiel : la reconnaissance de sa souveraineté, le respect de ses frontières, la fin des ingérences étrangères, l’abolition des régimes juridiques d’exception imposés depuis le XIXe siècle par les puissances occidentales.

Dans cette longue négociation, la question des minorités occupe une place centrale. Les puissances alliées, au nom de la protection des populations non turques, cherchent à garantir des droits spécifiques, voire à imposer de nouveaux découpages territoriaux. Les Turcs, qui viennent d’être traumatisés par la guerre civile et les occupations étrangères, acceptent finalement l’échange de populations avec la Grèce, déjà entériné par la convention de janvier 1923. Près de 1,5 million de Grecs quittent l’Anatolie, tandis que 500 000 musulmans de Grèce prennent le chemin de la Turquie. Ce bouleversement humain, d’une ampleur inédite, façonne pour longtemps la physionomie démographique et sociale des deux pays.

Le traité règle également le sort des Arméniens et des Kurdes, dont les revendications d’autonomie ou d’État indépendant n’obtiennent aucun aboutissement. Les grandes puissances, confrontées à la réalité du terrain et à la fermeté d’Ankara, abandonnent toute velléité d’imposer une solution, consacrant de facto l’homogénéisation ethnique de l’Anatolie turque.

La question des finances et des dettes de l’Empire ottoman se solde par un compromis douloureux pour la Turquie, qui accepte de rembourser une partie de la dette tout en obtenant des délais et des aménagements. Quant au régime des détroits du Bosphore et des Dardanelles, enjeu stratégique majeur, il fait l’objet d’une convention spécifique : la navigation demeure libre pour les navires civils en temps de paix, mais la Turquie conserve le droit d’y assurer la défense et le contrôle militaire.

Lorsque le traité de Lausanne est enfin signé le 24 juillet 1923, un immense soulagement parcourt l’Anatolie. Pour la première fois depuis des siècles, un État turc, indépendant, reconnu par la communauté internationale, prend la place de l’Empire ottoman démembré. La jeune république, proclamée quelques mois plus tard en octobre 1923, peut enfin se consacrer à la reconstruction, à la modernisation, à la laïcisation et à la réorganisation profonde de ses institutions. Mustafa Kemal Atatürk engage alors de vastes réformes : abolition du califat, adoption de l’alphabet latin, égalité des droits civils, centralisation de l’administration, développement de l’instruction publique, émancipation des femmes. C’est l’acte fondateur d’une Turquie nouvelle, tournée vers l’avenir, désireuse de rompre avec les pesanteurs du passé et les humiliations subies.

Pour les puissances occidentales, la signature du traité de Lausanne marque la fin d’une époque. Le Proche-Orient ne sera plus jamais le terrain de jeu exclusif des ambitions européennes. Certes, la Syrie et l’Irak restent sous mandats français et britannique, la Palestine demeure une question ouverte, mais la Turquie moderne impose un rapport de force inédit. Cette paix de Lausanne préfigure le déclin du colonialisme et l’émergence, tout au long du XXe siècle, des États-nations souverains issus des ruines des empires multinationaux.

Le traité ne résout pourtant pas toutes les tensions. Il laisse derrière lui des blessures ouvertes : la question kurde reste entière, les Arméniens sont privés d’État, les populations déplacées par l’échange gréco-turc gardent la mémoire douloureuse de l’exil. Mais il permet l’ancrage d’une stabilité nouvelle dans la région, dont les équilibres seront durablement transformés.

À l’échelle du temps long, l’événement du 24 juillet 1923 symbolise le passage d’un monde à un autre. Il marque la fin du « siècle des réformes » ottomanes et l’avènement d’un modèle national, centralisé et laïque. Il montre aussi la capacité d’un peuple à reprendre en main son destin, à s’affranchir des tutelles étrangères et à se projeter vers la modernité. La paix de Lausanne ne se réduit pas à un simple accord diplomatique : elle est le socle sur lequel s’édifie la Turquie contemporaine, mais aussi un jalon essentiel dans la recomposition du Proche-Orient, où se jouent encore aujourd’hui les héritages d’une histoire séculaire.