HISTOIRE D UN JOUR - 27 JUILLET 1921

Naissance d’un parti clandestin

Le 27 juillet 1921, dans une vieille maison de la concession française à Shanghai, se tient un congrès discret dont les répercussions bouleverseront l’histoire de la Chine et, au-delà, l’équilibre du monde au XXe siècle. Treize hommes, jeunes pour la plupart, se retrouvent pour fonder ce qui deviendra le Parti communiste chinois. Cette date, quoique sujette à débat quant à sa précision – certaines sources mentionnent le 23 juillet, d’autres le 30 juillet sur un bateau ancré dans le lac Nanhu à Jiaxing – est aujourd’hui officiellement reconnue comme le jour de naissance d’un parti qui, en moins de trois décennies, prendra le pouvoir sur le plus vaste pays d’Asie et réorganisera ses structures sociales, politiques et économiques en profondeur. Ce moment fondateur est le fruit d’un long mouvement souterrain, au croisement de la crise de l’empire chinois, de la poussée nationaliste, et de l’irruption du marxisme-léninisme dans les esprits de la jeunesse intellectuelle.

Depuis la chute de la dynastie Qing en 1911, la Chine est déchirée par les ambitions contradictoires de chefs militaires, de réformateurs nationalistes et de puissances étrangères qui se disputent son contrôle. Le Mouvement du 4 mai 1919, né d’un sentiment d’humiliation nationale à la suite du traité de Versailles, catalyse une nouvelle génération de penseurs révolutionnaires. L’idée d’une régénération sociale, scientifique et politique de la Chine gagne alors les cercles intellectuels des grandes villes. Le marxisme, récemment incarné par le succès soviétique en Russie, est l’un des discours les plus puissants qui pénètrent l’espace chinois. La revue Nouvelle Jeunesse, dirigée par Chen Duxiu, devient l’un des vecteurs principaux de cette diffusion idéologique, tandis que Li Dazhao, bibliothécaire à l’université de Pékin, initie toute une génération à la pensée de Marx et Lénine.

Des groupes d’études marxistes voient le jour dans plusieurs villes : Pékin, Shanghai, Changsha, Wuhan, Guangzhou, Jinan. Ces cellules, d’abord indépendantes, sont bientôt approchées par deux émissaires de l’Internationale communiste (Comintern), Maring (de son vrai nom Henk Sneevliet) et Nikolsky. Leur mission est claire : réunir ces groupes sous une bannière unifiée, établir un parti communiste chinois aligné sur les principes bolcheviques. En juillet 1921, les représentants de ces groupes se retrouvent à Shanghai. Ils sont treize, et parmi eux figure un jeune homme de vingt-sept ans originaire du Hunan, Mao Zedong. Les réunions débutent dans une maison discrète du quartier de Xintiandi, mais sont vite compromises par la surveillance des autorités françaises. Les délégués se déplacent alors à Jiaxing, dans la province voisine du Zhejiang, où ils poursuivent leurs discussions à bord d’un bateau de plaisance sur le lac Nanhu.

À l’issue de ces séances, les participants s’accordent sur les statuts, les principes et l’organisation du nouveau parti. Il s’appellera Parti communiste chinois. Son objectif est la révolution prolétarienne, l’abolition de la propriété privée, la dictature du prolétariat, la participation à la IIIe Internationale et l’établissement, à terme, d’une république populaire. Le parti est conçu selon le modèle centralisé du Parti communiste russe, avec une hiérarchie disciplinaire stricte. Les tâches sont réparties : Chen Duxiu, bien qu’absent du congrès, est nommé secrétaire général ; Zhang Guotao prend en charge l’organisation ; Li Da la propagande ; tandis que les autres délégués retournent dans leurs régions respectives pour étendre le réseau embryonnaire.

Le Parti naît donc dans une Chine fragmentée, dominée par des seigneurs de la guerre et envahie par l’influence impérialiste occidentale et japonaise. Sa première base d’action est Shanghai, ville cosmopolite et industrieuse où se mêlent travailleurs migrants, étudiants, journalistes, syndicalistes et marchands. C’est là que les premières campagnes d’agitation ouvrière voient le jour, avec la fondation de syndicats, l’organisation de grèves et la diffusion de tracts appelant à la lutte des classes. Le nombre de membres reste modeste : moins d’une centaine au départ, quelques centaines dans les deux années qui suivent. Mais la discipline idéologique et la stratégie d’implantation ciblée permettent une croissance lente mais sûre.

En 1922, le Parti organise son deuxième congrès. Il adopte une ligne plus nette encore d’alignement sur Moscou, tout en décidant d’une tactique d’unité nationale avec d’autres forces anti-impérialistes. Cette stratégie conduit en 1923 à la formation du premier front uni avec le Guomindang, le parti nationaliste dirigé par Sun Yat-sen. Cette alliance, promue par le Comintern, a pour but de rassembler les forces progressistes chinoises contre les seigneurs de la guerre et les impérialistes étrangers. Les communistes, bien que minoritaires, entrent dans les structures du Guomindang, y propagent leur idéologie, et tentent de rallier les masses ouvrières et paysannes à leur cause.

Mais cette union est fragile. Après la mort de Sun Yat-sen en 1925, son successeur Chiang Kai-shek adopte une position radicalement hostile aux communistes. En avril 1927, alors que l’armée nationaliste entre à Shanghai, Chiang organise une purge brutale des militants communistes : arrestations, exécutions sommaires, disparitions. Le Parti est décapité dans les villes et contraint de se replier vers les campagnes. C’est dans ce contexte que commence une nouvelle phase de son histoire : la guerre civile larvée contre le Guomindang, qui durera jusqu’en 1949.

La répression de 1927 marque un tournant : elle précipite le passage du Parti communiste d’un mouvement ouvrier urbain à un mouvement rural de guérilla. Sous la direction de Mao Zedong et Zhu De, les bases rouges sont établies dans les régions montagneuses du Jiangxi. La stratégie s’adapte : la révolution n’est plus seulement prolétarienne, elle devient paysanne. Les théories de Marx sont réinterprétées pour s’adapter aux réalités chinoises. En 1934, après une série d’offensives nationalistes, les communistes entament la Longue Marche : une retraite épique de près de 10 000 kilomètres à travers les provinces du sud et de l’ouest, au terme de laquelle le noyau dirigeant du Parti se reconstitue dans le Shaanxi, autour de Yan’an.

Pendant la guerre contre le Japon (1937-1945), le Parti renoue une alliance de circonstance avec le Guomindang. Mais la méfiance persiste, et les deux camps se préparent en réalité à une confrontation inévitable. En 1946, la guerre civile reprend de plus belle. Grâce à sa capacité d’organisation, à sa propagande efficace, à son enracinement dans les campagnes et au discrédit croissant du régime nationaliste, corrompu et affaibli, le Parti communiste remporte la guerre. Le 1er octobre 1949, Mao Zedong proclame à Pékin la fondation de la République populaire de Chine. Vingt-huit ans après sa naissance, le Parti clandestin s’est transformé en puissance d’État.

La fondation du 27 juillet 1921 prend alors une valeur symbolique immense. Elle devient la matrice d’un projet politique total, qui se veut révolutionnaire, socialiste, anti-impérialiste et modernisateur. Le Parti devient la colonne vertébrale du nouvel État, s’immisçant dans tous les domaines de la vie publique et privée : économie, culture, éducation, armée, justice. Sa légitimité repose sur une lecture linéaire de l’histoire : celle d’un mouvement guidé par la science marxiste, porté par la volonté populaire, ayant triomphé des forces rétrogrades et des agressions étrangères.

Mais ce pouvoir sans partage, forgé dans la clandestinité, produit aussi ses dérives. L’uniformisation idéologique, les purges, les campagnes de rectification, la Révolution culturelle, le culte de la personnalité, les exils, les famines et les répressions sont autant de conséquences du modèle centralisé adopté dès l’origine. La dynamique de 1921 contient en germe autant les promesses d’émancipation que les risques d’asservissement.

Le 27 juillet 1921 n’est pas une simple date de naissance. C’est le point de départ d’une mutation profonde de la Chine, de ses structures et de ses horizons. C’est l’acte initial d’un récit idéologique qui mariera mythologie révolutionnaire, réalisme politique et brutalité historique. C’est, en somme, l’entrée de la Chine dans un siècle de transformations imposées au nom d’un idéal conçu loin des palais impériaux, dans l’ombre d’une maison shanghaienne et sur les eaux tranquilles d’un lac provincial.