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HISTOIRE D UN JOUR - 28 JUILLET 1914

L'engrenage de juillet

HISTOIRE D UN JOUR - 28 JUILLET 1914

Le 28 juillet 1914, l’Empire austro-hongrois déclare la guerre à la Serbie. C’est un acte qui, sur le moment, aurait pu n’être qu’un conflit régional de plus dans les Balkans, une énième secousse dans cette zone instable et surarmée. Pourtant, en moins d’une semaine, c’est toute l’Europe qui bascule dans une guerre que personne n’avait véritablement anticipée dans son ampleur, sa durée, sa brutalité. Ce jour marque le véritable commencement de la Première Guerre mondiale, qui deviendra la matrice sanglante du XXe siècle.

L’Europe de 1914 est une architecture d’équilibres précaires. C’est une civilisation industrielle prospère, où les élites, convaincues d’être à l’apogée de la modernité, croient encore à la toute-puissance de la diplomatie et des jeux d’alliances pour prévenir les conflits majeurs. C’est aussi une époque marquée par une compétition impérialiste exacerbée, des nationalismes de plus en plus agressifs, des rivalités économiques et une course aux armements effrénée. Depuis la guerre franco-prussienne de 1870, l’Europe n’a connu aucune guerre générale. Mais cette paix apparente masque de profondes tensions.

À l’est de l’Europe, l’Empire austro-hongrois incarne une puissance vieillissante, rongée par les poussées centrifuges des nationalismes slaves. La Serbie, petit royaume monté en puissance après ses victoires contre l’Empire ottoman, représente une menace à la fois réelle et symbolique pour Vienne. La montée en puissance du panslavisme, soutenu par la Russie, inquiète les autorités austro-hongroises. À l’ouest, la France attend depuis quarante-quatre ans une revanche contre l’Allemagne pour effacer la blessure de l’Alsace-Lorraine. L’Empire allemand, lui, s’affirme avec une puissance industrielle redoutable, une ambition navale croissante, et un isolement stratégique qu’il tente de compenser par des alliances solides avec l’Autriche-Hongrie et l’Italie. De leur côté, les Britanniques veillent jalousement sur leur empire et leur suprématie maritime, sans toutefois vouloir s’engager directement dans les rivalités continentales, à moins que leur propre sécurité ou celle de la Belgique ne soit menacée.

Dans ce climat tendu, l’assassinat de l’archiduc François-Ferdinand à Sarajevo, le 28 juin 1914, sert d’étincelle. L’événement n’est pas seulement un meurtre royal, mais un signal symbolique fort : l’héritier d’un empire est abattu par un jeune nationaliste serbe. L’indignation est réelle à Vienne, mais aussi calculée. Certains, dans les cercles dirigeants, y voient l’occasion d’écraser enfin la Serbie, d’imposer un ordre nouveau dans les Balkans. Il faut frapper vite, fort, et montrer que l’Empire sait encore se faire respecter.

Mais l’Autriche-Hongrie, consciente de sa faiblesse, ne veut pas agir seule. Elle demande à l’Allemagne l’assurance d’un soutien inconditionnel, ce que Berlin lui accorde sans réserve : c’est le fameux « chèque en blanc ». À partir de là, le compte à rebours s’accélère. L’ultimatum envoyé à la Serbie, le 23 juillet, est rédigé de manière à être inacceptable. La Serbie, pourtant, fait preuve de modération. Elle accepte la majorité des exigences, mais refuse que des enquêteurs étrangers interviennent sur son sol. Le 25 juillet, la rupture diplomatique est actée.

Le 28 juillet, à midi, la guerre est déclarée. L’Europe entre dans une spirale que plus personne ne semble pouvoir arrêter. La Russie mobilise partiellement en soutien à la Serbie. L’Allemagne, fidèle à son plan Schlieffen, prépare une guerre éclair contre la France en passant par la Belgique. Les diplomates sont dépassés. En quelques jours, toutes les puissances majeures s’engagent les unes après les autres. Le 1er août, l’Allemagne déclare la guerre à la Russie. Le 3 août, elle attaque la France. Le 4 août, c’est au tour du Royaume-Uni de déclarer la guerre à l’Allemagne après l’invasion de la Belgique. Les cartes sont rebattues, les alliances s’activent, la guerre régionale devient un conflit mondial.

Les mobilisations sont massives, les trains débordent de soldats. En France, l’Union sacrée unit momentanément toutes les forces politiques. En Allemagne, l’effervescence patriotique balaie les oppositions. À Londres, le soutien à la Belgique galvanise l’opinion. Les populations, abreuvées de récits héroïques, entrent dans la guerre avec enthousiasme. On parle d’une guerre courte, d’une affaire réglée avant Noël. L’été est radieux, les campagnes en fleurs, mais l’Europe glisse vers une nuit sans fin.

Sur le terrain, les premières opérations militaires ne se déroulent pas comme prévu. L’invasion de la Serbie par l’Autriche-Hongrie se heurte à une résistance féroce. Les Serbes, bien que numériquement inférieurs, repoussent l’envahisseur à plusieurs reprises. Sur le front de l’Ouest, l’avancée allemande est foudroyante au départ, mais se heurte à la résistance française sur la Marne. Dès l’automne, les lignes se figent. La guerre de mouvement cède la place à la guerre de position, aux tranchées, à la boue, aux barbelés, aux assauts inutiles. Les pertes sont vertigineuses dès les premières semaines.

À l’arrière, les économies sont réorganisées, la propagande s’installe, les sociétés se militarisent. Les États d’Europe deviennent des États de guerre. Les libertés sont suspendues, les femmes remplacent les hommes dans les usines, les enfants collectent le métal. Chacun est enrôlé dans cet effort titanesque qui dépasse les simples champs de bataille. Le conflit n’est plus seulement une affaire de militaires, il devient total.

La guerre, dès 1914, n’est déjà plus celle des siècles passés. Les technologies nouvelles – mitrailleuses, artillerie lourde, aviation, télégraphie, chemins de fer – donnent à ce conflit une ampleur industrielle. Les soldats sont des rouages, les offensives sont des mécanismes. L’homme n’est plus au centre, il est emporté par une machine de guerre que plus personne ne contrôle vraiment.

Et pourtant, tout semble avoir été décidé si rapidement. Une série de décisions prises en cercle restreint, souvent dans l’urgence, parfois sur la base d’informations erronées. Il n’y a pas eu un plan prémédité d’anéantissement, mais une suite de réactions, d’inflexibilités, d’erreurs de jugement. L’engrenage. Ce mot revient dans les mémoires, dans les journaux, dans les récits d’après-guerre. Chacun croit que l’autre n’aurait pas reculé, alors on avance, on frappe, on se défend, et l’on finit dans un gouffre que personne ne voulait.

L’année 1914 s’achève dans le sang et l’incrédulité. Des millions de jeunes hommes ont quitté leur foyer. Beaucoup ne reviendront pas. Les familles restent dans l’attente, les rues s’habituent à l’absence, les journaux noircissent de listes de morts. L’Europe, en six mois, a basculé d’une ère de confiance et de progrès à une ère de destruction de masse.

Mais cette guerre, commencée sur les rives de la Save et du Danube, va durer quatre longues années. Elle va détruire des empires, renverser des régimes, bouleverser les sociétés, engendrer d’autres guerres. Tout a commencé ce 28 juillet 1914, par une déclaration formelle envoyée depuis Vienne à Belgrade. Ce n’était qu’un papier, signé, tamponné. Mais ce fut l’acte fondateur d’un siècle de fer, de feu et de larmes.