HISTOIRE D UN JOUR - 01 AOUT 1291
Naissance d’une alliance alpine : le pacte de 1291

Le 1er août 1291, dans les vallées montagneuses de l’actuelle Suisse centrale, les représentants des trois cantons d’Uri, Schwyz et Unterwald scellent un pacte dont la portée dépassera de loin la simple défense de leurs intérêts immédiats. En cet été de la fin du XIIIe siècle, la Méditerranée et l’Europe sont animées par des dynamiques de pouvoir, des rivalités féodales, des échanges commerciaux croissants et des mutations sociales. Mais dans les Alpes, c’est un autre rythme, fait de lenteurs géographiques, de solidarités de voisinage, de peurs ancestrales et d’aspirations neuves, qui conduit à l’acte fondateur de la Confédération suisse.
À l’aube du XIVe siècle, l’Empire romain germanique s’étend encore, mais son autorité réelle se délite dans bien des provinces. Les princes, évêques et seigneurs disputent terres et privilèges. Les Habsbourg, originaires d’Argovie, élargissent sans cesse leur emprise sur les territoires alpins, cherchant à dominer ces passages stratégiques où transitent hommes, marchandises et troupeaux. Les communautés montagnardes, fières de leur autonomie, perçoivent dans cette avancée un péril pour leurs coutumes, leur mode de vie, leur liberté même.
C’est dans ce contexte de pressions extérieures et de tensions internes qu’apparaît la nécessité d’une alliance. Le Pacte fédéral du 1er août 1291 n’est pas le premier accord conclu entre vallées alpines, mais il innove par sa portée : il institue un lien durable, un serment de soutien mutuel face à toute menace, notamment celle incarnée par la puissance montante des Habsbourg. Ce pacte, rédigé en latin sur un parchemin conservé aujourd’hui aux Archives fédérales suisses, consacre l’engagement des parties à défendre ensemble leurs droits, à refuser toute ingérence étrangère et à arbitrer pacifiquement leurs différends.
Les signataires du pacte sont les représentants des communautés d’Uri, de Schwyz et d’Unterwald. Selon la tradition, ils se seraient réunis sur la prairie du Grütli, surplombant le lac des Quatre-Cantons, lieu qui deviendra l’un des symboles les plus forts de la mémoire helvétique. Les conditions de vie de ces populations sont rudes : l’altitude, l’étroitesse des terres cultivables, la rigueur des hivers imposent l’entraide et la solidarité. Les institutions coutumières reposent sur la démocratie villageoise, les assemblées locales où l’on délibère à voix haute, le respect des anciens et des règles communautaires. Ce socle social, allié à la nécessité de résister à la domination seigneuriale, nourrit l’esprit du pacte de 1291.
Les clauses du pacte fédéral expriment une méfiance profonde envers toute autorité imposée de l’extérieur. Elles prévoient que toute décision importante, toute nomination de fonctionnaire, tout recours à la force doivent faire l’objet d’un accord collectif. Il s’agit moins de bâtir un État que de garantir la continuité d’une société enracinée dans la montagne, attachée à sa terre, à sa liberté et à ses traditions. L’entraide militaire est au cœur du dispositif, mais le pacte n’en reste pas là : il codifie des règles d’arbitrage, interdit les vengeances privées, pose les bases d’un ordre juridique commun, modestement esquissé mais porteur d’une ambition politique inédite.
Le pacte de 1291 ne prétend pas affirmer une indépendance au sens moderne du terme. Les signataires se considèrent toujours comme sujets de l’Empire, tout en veillant jalousement à leur autonomie concrète. Mais dans les faits, ce texte inaugure une pratique de la souveraineté collective : aucune puissance extérieure ne saurait décider à leur place. Les conflits avec les Habsbourg s’exacerbent dans les décennies suivantes. En 1315, la victoire des Confédérés à Morgarten, face à l’armée autrichienne, donne à cette alliance un surcroît de légitimité et de prestige, encourageant d’autres cantons et communautés à rejoindre la ligue.
Le temps long façonne l’histoire de la Confédération. Loin d’un basculement soudain, c’est par une série de pactes, d’alliances, d’accords successifs que se construit l’espace politique suisse. Dès le XIVe siècle, les villes de Lucerne, Zurich, Glaris, Zoug ou Berne s’associent progressivement aux trois cantons primitifs, élargissant la Confédération et complexifiant ses institutions. Les assemblées, les diètes, les délibérations collectives deviennent le théâtre d’une expérience politique originale où la négociation, la prudence, la recherche du compromis l’emportent sur la logique de domination ou de conquête.
La Confédération, ainsi, n’est ni un royaume, ni une république centralisée, ni une fédération moderne. Elle s’invente sur la durée, dans la coexistence de communautés diverses, de coutumes variées, d’intérêts parfois divergents mais qui trouvent dans le pacte la matrice d’un destin commun. L’équilibre est fragile, sans cesse menacé par les ambitions extérieures – Habsbourg d’abord, puis Bourguignons, Français, Autrichiens – et par les tensions internes, rivalités économiques ou religieuses qui marqueront les siècles suivants.
La portée du pacte de 1291 réside dans cette capacité à unir, sans uniformiser ; à garantir la défense, sans effacer les particularismes. Ce modèle d’association souple, de coopération pragmatique, fait de la Confédération un cas à part dans l’histoire européenne, à la croisée des influences latines, germaniques et rhétiques. La montagne façonne les hommes, mais aussi leurs institutions : difficile d’y imposer une autorité lointaine, tant la dispersion géographique, la rigueur du climat et la nécessité du dialogue forgent des sociétés d’égalité relative, d’autonomie jalouse et de solidarité exigeante.
Au fil des générations, la mémoire du pacte de 1291 s’enracine. Le récit du serment du Grütli, largement construit par l’historiographie nationale du XIXe siècle, incarne une quête d’origine et d’unité. À partir de la Réforme et surtout du XIXe siècle, l’acte fondateur est élevé au rang de mythe national. En 1891, le sixième centenaire du pacte donne lieu à de grandes célébrations, marquant l’institution de la fête nationale suisse le 1er août, célébrée chaque année par des feux, des discours et des commémorations dans tout le pays.
Pourtant, le pacte de 1291 reste un texte modeste par sa forme. À la différence des constitutions modernes, il ne définit ni frontières précises, ni institutions permanentes, ni souveraineté exclusive. Sa force tient à son usage, à la manière dont les générations successives l’ont interprété, enrichi, invoqué pour résister à toute forme de domination. La Suisse se construit, non contre ses voisins, mais par la défense obstinée de ses libertés locales, de son droit à l’autodétermination, de son équilibre communautaire.
Les siècles suivants confirment la singularité de cette trajectoire. Aux guerres de Bourgogne, aux affrontements religieux de la Réforme, aux bouleversements de l’Europe napoléonienne, la Confédération survit, se recompose, adapte ses institutions sans jamais rompre avec l’esprit du pacte originel. En 1848, l’adoption d’une constitution fédérale moderne parachève ce processus, dotant la Suisse d’institutions communes tout en préservant la diversité des cantons, la primauté des droits locaux et le principe de neutralité internationale.
De nos jours, le 1er août est un temps de mémoire, d’unité et de célébration. Les Suisses, attachés à la neutralité, à la démocratie directe, à la pluralité linguistique et culturelle, retrouvent dans ce pacte l’expression d’une volonté partagée : vivre libres, associés, dans le respect de l’autre et de la montagne qui les unit. Ainsi, l’acte du 1er août 1291 continue de traverser les siècles, non comme un vestige du passé mais comme une source d’inspiration pour la Suisse contemporaine, pour son équilibre fragile mais résilient entre modernité et tradition, entre ouverture et enracinement.