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HISTOIRE D UN JOUR - 20 AOUT 1960

Le Sénégal se dresse

HISTOIRE D UN JOUR - 20 AOUT 1960

20 août 1960 : au coeur de l'hivernage dakarois, le Sénégal devient un Etat et se découvre, dans la même cadence, une promesse et une charge. L'événement n'est pas un éclair isolé mais la crête d'une longue houle partie des comptoirs atlantiques et des pistes sahéliennes. Il arrive après des classes tenues en français et en arabe, des marchés d'arachide où se fixent les prix de la saison, des villages où les confréries ont appris la patience et la discipline. Il arrive aussi avec la mémoire des tirailleurs, des ports modernisés, des rails posés au cordeau, d'une élite lettrée qui sait parler la langue du droit et les proverbes du terroir.

Dans la longue durée, le Sénégal s'est façonné comme carrefour. Les pirogues de Joal, les caravanes venues du fleuve, les cargos de Dakar composèrent une géographie de l'échange. Le pouvoir colonial superposa ses maillages: écoles, tribunaux, télégraphes, cédant à Saint-Louis et dans les communes anciennes des droits politiques précoces. Gorée fut un symbole douloureux autant qu'un poste avancé. Au tournant du vingtième siècle, une élite se forma, capable de manier le code civil et la poésie, de négocier avec l'administration et de parler à la foule sur les marchés.

La Seconde Guerre mondiale accéléra la maturation. Mobilisés puis démobilisés, des milliers d'hommes rentrèrent avec des attentes neuves et un scepticisme lucide envers la puissance coloniale. Les villes grossirent, la presse se diversifia, les syndicats trouvèrent des relais. Une génération d'intellectuels chercha des concepts pour dire le monde noir sans renoncer à l'universel. Léopold Sédar Senghor, agrégé de grammaire, fit dialoguer héritages africains et classicisme européen. Mamadou Dia, économiste méthodique, organisa des plans, des chiffres, des filières, pour transformer l'espérance en méthode.

En 1959, la Fédération du Mali rassembla le Sénégal et l'ancien Soudan français. L'idée paraissait simple et forte: unir, pour peser, des pays rapprochés par des routes commerciales et des parentés de civilisation. Dakar devint capitale de l'ensemble, symbole d'une ambition régionale. Pourtant les divergences surgirent aussitôt: répartition des compétences, politique économique, place des partis, styles de leadership. La fédération tint quelques mois seulement; elle éclaira la voie sans pouvoir la tracer. Lorsque les partenaires se séparèrent, l'exigence d'un Etat sénégalais prit une clarté définitive.

Le 20 août est la traduction juridique de ce choix. La scène n'a rien d'un tumulte. Elle a la sobriété d'un acte administratif et la densité d'un rite de passage. On change de drapeau, pas d'horizon; on entend un hymne, mais on se lève surtout pour le travail à venir: doter l'Etat de lois, de cadres, d'une armée, d'une diplomatie, d'une monnaie maîtrisée même sous régime commun. Tout un appareillage doit être mis au point. La continuité des services l'emporte sur la tentation de l'arrachement total, parce qu'il faut payer les fonctionnaires, soigner, instruire, juger et exporter la récolte.

L'espace impose ses lois. Pays côtier aux portes du Sahel, le Sénégal connaît l'inconstance des pluies et la rudesse de certains sols. L'arachide règne, reine capricieuse dont l'abondance ou la pénurie décide du budget, de la balance commerciale, du moral des familles. Sur l'Atlantique, des pirogues à moteur traquent des bancs de poissons qui, certains jours, s'éloignent sans prévenir. Dakar, moderne et brassée, devient le noeud ferroviaire et le coeur administratif; Thiès forge ses ouvriers; Kaolack palpite au rythme des huileries; Saint-Louis conserve l'élégance d'une ancienne capitale.

Les premières décisions témoignent d'une volonté de méthode. Il faut nationaliser des habitudes avant de nationaliser des actifs; former des fonctionnaires, rédiger des manuels, nommer des préfets, organiser des concours. La justice se dote d'institutions, l'université prend racine, les premières grandes écoles préparent ingénieurs, vétérinaires, administrateurs. L'armée, héritière de cadres formés ailleurs, se structure. La diplomatie adopte un non alignement prudent: on discute avec Paris, Washington, Moscou et New Delhi, parce qu'un pays neuf doit multiplier les options sans s'aliéner sa marge de manoeuvre.

La politique intérieure est un art d'équilibre. Le tandem Senghor Dia incarne une tension féconde entre rêve et rigueur. Les coopératives paysannes reçoivent des crédits, on tente de stabiliser les prix, de moderniser les huileries. On évoque des barrages et des périmètres irrigués sur le fleuve Sénégal, dont l'eau est une promesse difficile. Les villes, entre espoirs d'emploi et flambées de loyers, réclament des réponses rapides. La jeunesse scolarisée, nombreuse, veut des postes, des perspectives, une économie capable d'absorber ses diplômes.

L'indépendance ne protège pas des crises. En 1962, la divergence entre président et chef de gouvernement éclate au grand jour. La tentation planificatrice et la prudence libérale entrent en collision. L'épisode se conclut par la consolidation d'un présidentialisme qui, tout en s'affirmant, conserve l'apparence du débat. Cette crise n'abolit pas l'esprit des débuts; elle rappelle que l'Etat neuf est un organisme vivant, traversé d'intérêts, de doctrines et de caractères. L'autorité, au Sénégal, préfère le droit lent au coup de force.

La société absorbe le changement à sa façon. Dans les quartiers de Dakar, des radios grésillent en wolof et en français. A l'ombre des mosquées et des fromagers, on discute de la cherté de la vie, du prix du mil, des promesses de l'école. Les pêcheurs motorisent leurs pirogues; les paysans hésitent entre variétés d'arachide; des commerçants libanais, témoins anciens des flux, tiennent boutique et carnet. Bientôt des chanteurs diront en vers les étapes de la nation; des écrivains inventeront une prose urbaine; des peintres mettront des couleurs neuves sur les murs de Dakar.

Dans le concert africain, 1960 est une année de métamorphoses. Partout les drapeaux changent, les parlements s'ouvrent, les constitutions s'écrivent. Le Sénégal arrive dans cette symphonie avec une singularité: une pratique ancienne de l'élection et une sociabilité politique rodée par des décennies d'assemblées. Cette tradition confère à la jeune république une stabilité relative. Elle n'empêche pas les revendications, mais elle donne une grammaire à la contestation. On manifeste, on négocie, on tranche, et l'on continue de se parler.

Les suites de l'indépendance se mesurent à des indicateurs concrets. Diversifier l'économie devient un impératif: pêche hauturière, phosphates, tourisme sur la Petite Côte, artisanat urbain. Les infrastructures se déploient, routes et dispensaires, écoles primaires et lycées. Les échanges avec la diaspora s'intensifient; des étudiants partent, reviennent, animent l'administration ou l'entreprise. La monnaie commune, critiquée par les uns, rassure les autres; elle assure une stabilité des prix qui a son coût et ses bénéfices.

Ce 20 août ne se réduit ni à des tableaux statistiques ni à des discours officiels. Il correspond à un changement d'imaginaire. On cesse d'être un territoire pour devenir une patrie. Les cartes scolaires, les timbres, les billets, les stades, les cérémonies publiques composent une liturgie civique. Dans les classes, on raconte désormais une histoire nationale où les royaumes du Cayor et du Djolof voisinent avec les décrets contemporains; où les marabouts donnent la main aux professeurs; où les fêtes religieuses et les journées civiques apprennent à la nation un calendrier commun.

Reste la part d'inachevé, qui accompagne toute naissance politique. Construire un Etat suppose de faire tenir ensemble des régions, des vocations, des intérêts. Le Sénégal doit apaiser les marges, intégrer la Casamance, ménager les éleveurs peuls et les cultivateurs sérères, arbitrer entre ville et campagne. Il doit aussi accepter la lenteur de certains chantiers: l'alphabétisation, la santé publique, l'égalité des chances. La promesse du 20 août n'a pas de miracle; elle s'éprouve année après année, dans la gestion, l'investissement et le compromis.

C'est pourquoi l'indépendance relève moins de la rupture que de l'orientation. Elle désigne un cap: se gouverner soi même, dialoguer à égalité, décider sans tutelle, assumer les conséquences. Dans cet horizon, le Sénégal choisit la mesure: garder ce qui marche, inventer pour le reste, préférer la médiation aux effusions. Cette disposition tient à la géographie, à l'histoire des confréries, à la formation d'une élite qui, loin de mépriser les traditions, les mobilise comme ressources vivantes. Elle tient aussi à une politesse politique acquise dans les assemblées et les conseils, où l'art de l'argument vaut autant que l'art du slogan.

Sur la scène extérieure, la jeune république cherche sa place avec pragmatisme. Elle adhère aux institutions internationales, participe aux conférences africaines, parle au nom d'un non alignement attentif aux réalités. Les accords de coopération avec l'ancienne puissance coloniale garantissent enseignants, médecins, techniciens, tout en suscitant un débat sur l'autonomie réelle. Le franc commun demeure, ancrant la stabilité monétaire mais exposant aux cycles et aux critiques. Dans les chancelleries, Dakar gagne la réputation d'un interlocuteur fiable, capable de médiation, à la fois fier de ses racines et curieux du monde. Elle construit pas à pas un réseau d'amitiés et d'alliances utiles, durables et diverses.

Le 20 août 1960 demeure ainsi un seuil. Derrière lui, des siècles de servitudes, de résistances, d'apprentissages. Devant lui, des décennies d'essais, d'erreurs, de révisions prudentes. L'Etat sénégalais, né sans fracas, avance en préférant le pas sûr à la course aveugle. Ses citoyens réinventent la fidélité: au passé qui les tient debout et aux promesses d'un avenir qu'ils veulent écrire eux mêmes. Dans la mémoire publique, cette date scintille comme une étoile fixe: non un point d'arrivée, mais un point de départ.