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HISTOIRE D UN JOUR - 24 AOUT 1991

L'Ukraine brise ses chaines

HISTOIRE D UN JOUR - 24 AOUT 1991

24 août 1991, au cœur d’un été convulsif, la Verkhovna Rada proclame l’indépendance de l’Ukraine. Le geste s’inscrit dans l’onde de choc du putsch de Moscou, tentative avortée de restaurer l’autorité d’un centre soviétique déjà miné. L’Ukraine, seconde république de l’Union par la population et par le poids économique, transforme l’accident politique russe en bifurcation historique. Au delà du fracas immédiat, c’est la longue durée d’un pays frontière qui affleure, faite d’empires, de partages et de contacts. La décision de Kiev répond à une histoire accumulée et à une conjoncture qui disloque le cœur institutionnel de l’Union soviétique.

Pour saisir la portée de ce 24 août, il faut replacer l’Ukraine dans une géographie et un temps qui débordent les calendriers politiques. Les plaines noires du centre et du sud, grenier à blé depuis des siècles, attirent convoitises et colonisations. Kiev, la vieille métropole de la Rus, sert de matrice symbolique à plusieurs récits impériaux. Aux marges, la Galicie, la Volhynie, la Bukovine et la Transcarpatie changent d’allégeance au rythme des convulsions européennes. La révolution de 1917 avait ouvert un moment d’indépendance écourté par les armes et par l’intégration forcée. L’indépendance de 1991 se greffe donc sur un passé d’aspirations contrariées et de mémoires disjointes.

Dans l’ère stalinienne, l’intégration fut violente. La collectivisation et la famine du Holodomor, en 1932 et 1933, imprimèrent une cicatrice démographique et mémorielle. La Seconde Guerre mondiale transforma l’Ukraine en champ de bataille total, dévastant villes, mines et usines, déplaçant populations et réécrivant frontières. Après 1945, l’industrialisation accélérée, l’urbanisation et l’éducation de masse lièrent plus étroitement l’Ukraine au complexe militaro industriel soviétique. Sidérurgie, chimie, extraction, construction navale, turbines, électronique, agriculture mécanisée, l’ensemble forma un tissu productif intégré dans les plans quinquennaux. Le pays devint producteur clé de céréales, d’acier, de turbines, de navires et d’équipements aéronautiques et spatiaux.

À la fin des années 1980, la perestroïka et la glasnost desserrèrent l’étau. Dans le sillage des mouvements d’Europe centrale, les élites culturelles, scientifiques et ouvrières articulèrent une demande de souveraineté et de responsabilité locale. Le mouvement Rukh fédéra cette énergie. La catastrophe de Tchernobyl en 1986 œuvra comme accélérateur paradoxal, révélant la distance entre centre et périphérie et aiguillant l’opinion vers plus de transparence et de contrôle. Les élections de 1990 introduisirent un pluralisme limité dans la vie politique et créèrent un espace de débat sur la souveraineté. Les mobilisations sociales, syndicales et environnementales s’intensifièrent, préparant l’assise d’un vote décisif.

Le putsch de Moscou, du 19 au 21 août 1991, fut la bascule. Les conservateurs soviétiques tentèrent d’empêcher la signature d’un nouveau traité d’Union en plaçant Mikhaïl Gorbatchev en résidence surveillée. L’échec du coup, face à la mobilisation populaire et au leadership de Boris Eltsine, démontra l’impuissance du centre. À Kiev, le calcul changea. Le 24 août, la Verkhovna Rada adopta l’Acte de déclaration d’indépendance, annonçant la création d’un État souverain, la subordination des structures soviétiques aux autorités de Kiev et l’organisation d’un référendum de confirmation. Le temps court nouait un lien direct entre crise de légitimité à Moscou et décision souveraine à Kiev.

La conséquence fut mécanique et politique. Mécanique, parce que la sortie de l’Ukraine retira à l’URSS une masse critique d’atouts. Territoires agricoles stratégiques, bassins industriels du Donbass, plateformes militaires et technologiques, accès maritime, réseaux électriques et gaziers, l’ensemble formait un socle de puissance que Moscou ne pouvait aisément remplacer. Politique, parce que le départ d’une république fondatrice rendait improbable toute relégitimation du centre. Après les États baltes, la dynamique devint irrésistible. Les capitales républicaines élaborèrent leurs propres lois fondamentales et leurs agendas internationaux, isolant davantage l’appareil soviétique.

Le référendum du 1er décembre 1991 valida ce basculement. Plus de neuf électeurs sur dix approuvèrent l’indépendance, y compris en Crimée et dans l’est du pays, où la population russophone était plus importante. L’élection simultanée de Leonid Kravtchouk à la présidence institua un pouvoir exécutif identifié, capable de signer, de négocier et de représenter le nouvel État. Le 8 décembre, à Belavezha, les dirigeants de Russie, d’Ukraine et de Biélorussie constatèrent l’échec de l’Union soviétique et posèrent les bases de la Communauté des États indépendants. Le 21 décembre, la déclaration d’Alma Ata élargit l’adhésion. Le 26 décembre 1991, l’Union soviétique cessa officiellement d’exister.

L’indépendance ouvrit un chantier institutionnel considérable. Il fallut créer une monnaie, une banque centrale, un appareil fiscal, une diplomatie, une armée, un cadre constitutionnel et des juridictions. Il fallut surtout réorganiser des circuits économiques autrefois intégrés verticalement à l’échelle soviétique. Les pénuries, l’hyperinflation et la désorganisation des échanges marquèrent le début des années 1990. Les privatisations, souvent opaques, modifièrent la structure de propriété et firent émerger des groupes oligarchiques. Les inégalités et les incertitudes sociales augmentèrent, mais la trame d’un État fonctionnel se dessina à travers les administrations, les services et les collectivités.

Dans ce paysage, la question nucléaire pesa lourd. L’Ukraine héritait du troisième arsenal nucléaire mondial. La sécurité régionale imposait une réponse. Les négociations aboutirent au transfert des armes stratégiques vers la Russie et à des garanties internationales de sécurité, condition de la reconnaissance diplomatique et de l’insertion européenne. Le choix renforça l’image d’un État responsable, mais il n’annula pas la tension durable entre intégration occidentale et dépendance énergétique vis à vis des hydrocarbures russes, ni les débats internes sur la doctrine de sécurité.

La dimension culturelle et linguistique, souvent invisibilisée par les analyses géopolitiques, s’imposa comme enjeu structurant. L’État indépendant entreprit de promouvoir la langue ukrainienne dans l’enseignement, l’administration et les médias. Il dut le faire sans nier la pluralité réelle des pratiques linguistiques, notamment dans l’est et le sud. Le pluralisme religieux, la renaissance de mémoires longtemps interdites, la réouverture d’archives et l’essor d’une historiographie nationale recomposèrent les identités locales et régionales tout en alimentant des controverses politiques sur les symboles et les héros.

Sur la scène extérieure, l’Ukraine adopta une diplomatie d’équilibre. Elle chercha des garanties économiques et sécuritaires à l’ouest, tout en maintenant des échanges énergétiques vitaux avec la Russie. La position de transit pour le gaz en fit un acteur clé des relations entre Moscou et l’Europe. Les accords commerciaux, les négociations avec les institutions financières internationales et la participation aux organisations régionales structurèrent une trajectoire hésitante mais orientée vers la normalisation internationale. Les capitales occidentales ouvrirent des ambassades, les entreprises explorèrent des partenariats, et les universités tissèrent des liens académiques.

Au niveau interne, la vie politique installa une alternance imparfaite. Parlements fragmentés, présidents en quête de majorités, gouverneurs influents, partis éphémères et puissances économiques régionales composèrent un système hybride. Cette plasticité institutionnelle, parfois source d’instabilité, manifesta aussi une réalité utile à long terme. La société ukrainienne discuta ses orientations au grand jour et modifia ses compromis par le vote, la négociation et la rue. Le moment fondateur de 1991 avait dissocié la légitimité de la force administrative du centre soviétique, en la rattachant à des procédures électorales et à des mobilisations publiques nationales.

Remonter à la logique de fond éclaire la singularité de l’épisode. Le 24 août 1991 n’est pas un accident isolé. C’est la condensation d’un faisceau de tendances longues. L’affirmation progressive d’un espace ukrainien différencié, la modernisation éducative et urbaine du second XXe siècle, la crise de productivité du système planifié, le coût politique des catastrophes technologiques, l’épuisement d’un empire composite, tout converge. En se retirant de l’Union soviétique, l’Ukraine ne change pas seulement de drapeau. Elle déplace les lignes de l’équilibre continental et modifie les réseaux de dépendance qui reliaient l’Europe, la Russie et l’Asie centrale.

La mémoire du vote de décembre parachève ce regard de longue durée. En agrégeant des régions aux histoires différentes, il produisit un consentement majoritaire qui dépassa les fractures administratives héritées. Cette majorité donna au nouvel État une assise de légitimité que ni les hésitations économiques ni les rivalités politiques n’annulèrent. Dans les années suivantes, le chemin fut difficile, souvent heurté, mais la matrice de 1991 resta l’horizon de référence, celui d’une souveraineté pensée non pas contre le monde, mais comme la condition d’une participation égale au concert des nations.

En cela, l’indépendance de l’Ukraine scella le sort de l’Union soviétique tout en ouvrant une séquence européenne nouvelle. Elle rappela qu’une grande structure politique peut s’effondrer moins par une défaite militaire que par l’érosion de ses mécanismes de légitimation et par la décision d’unités clés de s’en extraire. L’Ukraine fut cette unité clé. Son départ retira à l’édifice sa charpente méridionale et son moteur industriel, privant l’ensemble de la continuité territoriale et de l’assise démographique qui permettaient la reproduction du système.

Longtemps, l’Union soviétique avait promis modernité, sécurité sociale et grandeur. En 1991, ces promesses ne suffisaient plus à compenser stagnation, pénuries et centralisme. L’Ukraine, en disant oui à son propre destin, donna au reste de l’Union la mesure de l’irréversibilité du processus. Ce 24 août ne fut donc pas simplement l’acte de naissance d’un État. Ce fut un signal, lisible depuis Tallinn jusqu’à Almaty, que la carte allait se redessiner selon d’autres logiques, plus proches des sociétés que des appareils.

Reste la profondeur humaine d’un tel basculement. Les ménages durent composer avec les salaires dévalués, les retraités avec des pensions rognées, les ouvriers avec les mutations d’usine, les agriculteurs avec la recomposition foncière. Les étudiants, les écrivains et les juristes trouvèrent dans l’ouverture une chance de construire. Les diplomates apprirent à parler au nom d’un État neuf. Par cet ensemble de gestes concrets, la date prit chair. Une indépendance n’existe que par les pratiques qui l’installent dans la vie quotidienne, les contrats, les programmes scolaires, les budgets, les frontières et les traités. Cette conséquence fut immédiate, massive et, surtout, irréversible pour tous alors.

Ainsi s’explique la densité de ce 24 août 1991. Le temps court y voit un parlement voter et un peuple confirmer. Le temps moyen y repère les recompositions institutionnelles et économiques d’une décennie de transition. Le temps long y reconnaît la stabilisation d’un espace politique qui, à travers empires, famines, guerres et renaissances, cherchait à devenir sujet. À la fin de l’année 1991, le drapeau bleu et jaune flottait sur un État reconnu, et l’Union soviétique appartenait au passé.