HISTOIRE D UN JOUR - 2 SEPTEMBRE 1945
Un peuple se nomme à Ba Dinh

2 septembre 1945, Hanoï, place Ba Dinh, la foule se serre, le soleil perce une humidité lourde, et une voix posée s’élève. Hô Chi Minh proclame l’indépendance de la République démocratique du Viêt Nam. Le geste paraît simple. Il est l’aboutissement d’une histoire longue, faite d’ajustements lents entre les deltas du fleuve Rouge et du Mékong, les montagnes frontalières, les rivages tournés vers la mer de Chine méridionale, et un monde extérieur de plus en plus intrusif. Au loin, la Seconde Guerre mondiale se termine. Ici, une communauté se nomme et se dote d’un avenir.
Les Nguyen avaient tenté d’ordonner l’espace. Une monarchie étirée du Tonkin à la Cochinchine maintenait l’équilibre par les mandarins, les examens, les corvées, les digues, les pagodes, les marchés. Le calendrier obéissait aux récoltes et aux crues, la fiscalité pesait, la lettrure liait l’élite aux modèles venus de Chine, et les villages, autonomes et tenaces, préservaient leurs coutumes. Puis vint l’expansion européenne. Au dix neuvième siècle, la conquête française superposa douanes, casernes, chemins de fer et bureaux de contrôle. Le charbon du nord, le caoutchouc des hauts plateaux, le riz exporté par Saïgon et Haïphong inscrivirent le pays dans des circuits mondiaux. La colonne vertébrale demeurait paysanne, mais l’économie changeait d’échelle.
Le protectorat offrait des mots de réforme et des promesses de modernité, mais il enclenchait aussi un régime d’inégalité. Les gouverneurs arbitrèrent entre profits privés et grands travaux. Les élites locales se divisèrent entre notables réformistes, mouvements religieux, associations modernes, cercles socialistes ou nationalistes. Dans les années trente, la crise mondiale frappa les plantations et le commerce du riz. Les grèves, la répression, les débats entre révision et révolution fissurèrent l’équilibre colonial. Des journaux circulèrent, des poches d’ouvriers et d’étudiants expérimentèrent de nouvelles solidarités. L’idée d’une nation, ancienne et pourtant neuve, prit langue avec le monde.
La guerre mondiale changea tout. Le Japon étendit son hégémonie en Asie et imposa sa tutelle à l’Indochine, tout en laissant les administrateurs français en place. L’empire du soleil exigea riz et matériaux, détourna les échanges, raréfia l’approvisionnement. Les prix dérivèrent, la monnaie se déprécia, les transports se grippèrent. En 1944 et 1945, une famine ravagea le nord. Des centaines de milliers de paysans moururent. Dans les campagnes, l’expérience du Viet Minh, front de libération construit patiemment à partir de réseaux anticoloniaux, trouva une raison d’être. Aux distributions de riz s’ajoutèrent la formation de milices locales, la collecte d’informations, la propagande. La légitimité changea de camp parce que l’urgence de vivre devint le premier critère.
En mars 1945, les Japonais éliminèrent ce qui restait d’autorité française et installèrent un gouvernement impérial sous le nom de B?o ??i. L’expérience dura le temps que dura l’empire nippon. En août, la capitulation japonaise ouvrit un vide brutal. À Hanoï comme à Hué, les manifestations se succédèrent. L’insurrection d’août porta les comités populaires aux commandes. Les drapeaux rouges étoilés apparurent sur les bâtiments. B?o ??i abdiqua et devint le citoyen Vinh Thuy. Une révolution de palais rejoignit des transformations plus profondes venues des villages et des quartiers populaires. Les rituels changèrent, les salutations aussi. La souveraineté prit des formes visibles et quotidiennes.
Le 2 septembre, Hô Chi Minh lut sa déclaration sur la place Ba Dinh. Elle rappela la liberté et l’égalité comme droits naturels. Elle rappela les injustices vécues dans la colonie et l’épreuve de la famine. Elle affirma l’unité d’un Vietnam du nord au sud. Elle annonça la naissance d’un État qui se voulait à la fois national et social. Par ces phrases, un peuple se donna une légalité. La parole devint un acte. L’instant fit époque, car il liait des siècles de résistances aux mots d’un monde moderne.
Mais la sortie de guerre imposa des contraintes. Selon les accords entre Alliés, les troupes chinoises du Yunnan occupèrent le nord pour recevoir la capitulation japonaise, et des forces britanniques débarquèrent au sud. À Saïgon, le général Gracey arma des Français et même des Japonais pour maintenir l’ordre. Les milieux coloniaux reprirent l’initiative. Des affrontements éclatèrent dans les rues, des massacres firent basculer les quartiers. À Hanoï, Hô Chi Minh joua la négociation avec les officiers chinois, cherchant à gagner du temps et à conserver l’essentiel de l’autorité.
Au début de 1946, il conclut avec Jean Sainteny un accord qui reconnaissait le Vietnam comme État libre au sein d’une Union française. C’était une trêve précaire. Les intérêts coloniaux, la question de la Cochinchine, la pluralité des forces au sud, rendaient l’équilibre fragile. Les incidents se multiplièrent. Le bombardement de Haiphong en novembre 1946, suivi d’assauts dans les rues, fit des milliers de morts et ferma la porte aux compromis. En décembre, Hanoï entra en guerre ouverte. Les cadres se replièrent vers les montagnes et réorganisèrent les zones libérées.
La guerre d’Indochine dura huit années. Elle se joua à plusieurs vitesses. Dans les deltas, la bataille fut politique autant que militaire. Il fallut enrôler, nourrir, organiser, instruire. Les réformes agraires commencèrent par des allègements et prirent ensuite des formes plus radicales, avec des drames et des rectifications. Les montagnes servirent de refuge et de base. Les routes furent minées, les postes pris et repris, les villes tenaient par les barrages et les convois. Au dehors, le monde se structurait en blocs. La Chine populaire apparut, la guerre de Corée embrasa le nord est asiatique, les États Unis engagèrent leur aide en Asie du Sud Est. Le conflit vietnamien fut lu comme une pièce d’un théâtre mondial.
En 1954, la défaite française à Diên Biên Phu cloua la séquence. À Genève, un cessez le feu fut signé. Une ligne de démarcation provisoire fut tracée au niveau du dix septième parallèle, en attendant des élections générales. L’unité proclamée à Ba Dinh fut renvoyée à plus tard. Deux États se consolidèrent, l’un au nord, engagé dans une transition socialiste, l’autre au sud, adossé aux États Unis et gouverné par une élite hostile au communisme. Des migrations massives traversèrent le pays. Des familles se scindèrent, des communautés religieuses déménagèrent, des officiers choisirent leur camp. Les frontières, qui n’étaient que des lignes de papier pour des paysans habitués aux marchés et aux sentiers, devinrent des barrières politiques.
La longue durée n’en fut pas moins à l’œuvre. Les villages, les digues, les marchés du riz, la vie des pagodes, les diasporas commerçantes, donnèrent de la résilience à la société. Les ports retrouvèrent des flux. La population continua de croître. La mémoire de la famine resta vive, et l’État se donna pour tâche de la conjurer en disciplinant la production et la distribution. Le pays chercha aussi une place diplomatique, d’abord à l’intérieur d’un camp, puis en équilibre plus autonome. La parole de 1945, répétée dans les écoles et les cérémonies, fit office de boussole.
Revenir à ce jour, c’est comprendre une articulation entre structures et événements. Au très long terme, la formation d’une nation de rizières et de montagnes, travaillée par des influences chinoises, indiennes et européennes, cherchait une souveraineté reconnue. Au temps moyen, la colonisation avait branché l’économie locale sur des circuits globaux sans offrir l’égalité politique. La guerre mondiale avait dissous la médiation française et offert une fenêtre d’opportunité à des réseaux nationalistes et sociaux. À l’échelle brève, une famine, des saisies de greniers, des comités populaires, des défilés, produisirent une bascule.
Hô Chi Minh fut l’instrument et le symbole de cette articulation. Sa trajectoire, des ports d’Indochine aux usines de France, des bibliothèques aux cellules d’exil, des villages chinois aux négociations de Hanoï, lui avait appris à parler plusieurs langues et à faire converger des attentes dispersées. Sa sobriété vestimentaire, sa voix presque basse, la simplicité de ses mots, participèrent d’un théâtre politique efficace. Mais la proclamation ne suffisait pas. Elle ouvrait un champ de forces où les armes, les administrations, les appartenances religieuses, les influences extérieures, interféraient sans cesse. Le terrain en décida la route.
La place Ba Dinh est devenue un lieu de mémoire. On y recueille des silences et des rituels. Pourtant, l’essentiel reste dans les villages, dans les familles, dans la diaspora. Les exils et les retours, les lettres et les colis, les migrations saisonnières, ont prolongé l’événement au ras des existences. Les étudiants envoyés au loin, les cadres montés au maquis, les ouvriers gagnant de nouvelles zones industrielles ont porté la promesse de 1945 sous des formes variées. La souveraineté, dans cette perspective, n’est pas seulement un état juridique. Elle est une discipline quotidienne des ressources, un patient travail d’éducation, un effort constant pour accorder l’autorité politique et la vie sociale.
Au terme, 2 septembre 1945 fut à la fois rupture et continuité. Rupture, car l’autorité s’énonça désormais en vietnamien et au nom du peuple. Continuité, car la géographie, les densités, les cultures, ne changèrent pas, et parce que le monde extérieur resta exigeant. La déclaration n’abolit pas la dureté des contraintes. Elle arma un pays pour les affronter avec son propre nom et sa propre mémoire. Cela suffit parfois à déplacer la trajectoire d’un siècle. Et si la suite fut faite de guerres, de divisions et de reconstructions, le point d’appui fut ce matin de Ba Dinh, où un peuple transforma en droit la souffrance de la famine, l’énergie des villages et la patience des digues.