HISTOIRE D UN JOUR - 4 SEPTEMBRE 1970

Un vote chilien qui déplace les horizons

4 septembre 1970, le Chili se compte et se raconte. Dans les bureaux de vote de Santiago, de Valparaiso, de Concepcion et jusque dans les villages de la vallée centrale, les urnes livrent un verdict mûri par une longue histoire sociale. Salvador Allende, médecin devenu tribun, remporte la pluralité des suffrages et s’avance vers la présidence. Le geste est simple, un bulletin déposé, mais il déplace des horizons politiques. Pour la première fois en Amérique latine, un dirigeant se réclamant du marxisme accède au pouvoir par les voies régulières d’une démocratie éprouvée. L’événement semble soudain, il ne l’est pas. Il est le point d’aboutissement d’un pays façonné par la rente du cuivre, les grands domaines agricoles, la croissance urbaine, l’organisation syndicale, la culture parlementaire et la conscience, diffuse mais insistante, d’une inégalité durablement ancrée dans les structures.

Depuis le début du vingtième siècle, la vie chilienne bat au rythme de la mine. Chuquicamata et El Teniente, noms devenus symboles, irriguent la balance des paiements, la trésorerie publique, l’investissement et l’imaginaire national. Les compagnies nord américaines contrôlent ces gisements, apportent des devises et de l’emploi, mais fixent une dépendance que les cycles internationaux rendent cruelle. Quand les cours montent, le pays respire. Quand ils chutent, l’État serre les dépenses, l’inflation repart et les frustrations s’aiguisent. Ailleurs, dans la vallée centrale, persistent les latifundia, grands domaines qui ordonnent l’espace social, la hiérarchie du travail, les loyautés et les conflits. Autour d’eux, une paysannerie aspire à la terre, à l’école, à la santé. Dans les villes, une classe ouvrière s’organise, négocie, grève, entre au Parlement par des partis disciplinés. Le Chili, très tôt, a compris la force des organisations et la lente pédagogie de l’urne.

La politique y prend une forme particulière. Le pays se donne des partis enracinés, une presse disputée, une administration méthodique, des procédures respectées. La démocratie chrétienne, la droite conservatrice et libérale, la gauche socialiste et communiste composent et s’affrontent dans une arène balisée par la Constitution. L’armée, professionnalisée, se voit comme une institution légaliste, tenue par un code d’honneur et par l’idée que la souveraineté réside d’abord dans la loi. C’est dans ce cadre que mûrit, dès les années trente, la promesse d’un socialisme à la chilienne, ni insurrectionnel ni résigné, décidé à conquérir l’État pour redistribuer, réformer et planifier, sans abattre les urnes ni dissoudre les libertés.

Salvador Allende est l’une des figures de cette patience. Né à Valparaiso, médecin de formation, il a été ministre de la santé, député, sénateur, président du Sénat. Trois fois candidat à la magistrature suprême, trois fois battu, il revient encore, avec l’image d’un homme qui ne renonce pas et qui parle aux humbles sans promettre des miracles. En 1970, il rassemble l’unité populaire, coalition de socialistes, de communistes, de radicaux, de sociaux démocrates et de chrétiens de gauche. Le programme est clair. Nationaliser le cuivre, achever la réforme agraire, socialiser un noyau d’industries et de banques, élargir le logement, la santé, l’éducation, revaloriser les salaires et encadrer les prix de base, gouverner avec les travailleurs et garantir les libertés. Il ne s’agit pas d’imiter d’autres expériences, il s’agit de traduire dans la langue chilienne une aspiration à l’égalité et à la souveraineté.

Le 4 septembre livre un verdict tranchant et ambigu. Allende devance de peu Jorge Alessandri, notable austère de la droite, tandis que Radomiro Tomic, candidat démocrate chrétien, capte une part décisive de l’électorat réformiste. La Constitution prévoit qu’en l’absence de majorité absolue, le Congrès élit le président entre les deux premiers. S’ouvre alors un moment parlementaire intense. Le centre exige un statut de garanties constitutionnelles, qui réaffirme le pluralisme, la liberté de la presse, l’indépendance des universités, la non politisation de l’armée et le respect de la propriété là où la loi n’en décide pas autrement. Allende accepte et signe, convaincu que la légitimité de l’urne se consolide dans la règle. Le 24 octobre, le Congrès l’élit. Le 3 novembre, il prête serment. Le Chili entre dans une expérience neuve, lente synthèse d’audace et de procédure.

Cette élection ne se comprend pas sans l’échelle mondiale. La guerre froide impose ses logiques. À Washington, la crainte est explicite. Voir un gouvernement de gauche, élu et décidé à nationaliser une ressource stratégique, inquiète un pouvoir qui lit l’hémisphère comme un ensemble à verrouiller. Des fonds alimentent des journaux, des organisations, des campagnes. Des plans existent pour empêcher l’investiture. En octobre, le général René Schneider, chef d’état major et défenseur rigoureux de la légalité, est attaqué lors d’une tentative d’enlèvement et meurt de ses blessures. Sa mort choque le pays, soude l’institution militaire autour d’un credo légaliste et, paradoxalement, rend l’investiture plus probable. La leçon est lourde. La légalité ne suffit pas, mais elle oblige.

Le premier temps du gouvernement est une accélération. En 1971, la nationalisation du cuivre est votée à l’unanimité du Congrès. Le geste est fondateur. Il rétablit, aux yeux de beaucoup, une souveraineté usurpée. Les salaires augmentent, le salaire minimum bondit, l’emploi public progresse, les prix de produits essentiels sont encadrés, les loyers gelés ou limités, les crédits populaires se diffusent. La réforme agraire s’accélère, des domaines sont expropriés, des coopératives se constituent, l’école arrive avec l’électricité et la route. Des entreprises en difficulté intègrent un secteur public en formation. Dans les quartiers, des comités d’approvisionnement s’organisent, l’État négocie avec les syndicats et appuie des circuits de distribution. La culture change de ton. Les chansons engagées, les affiches, les brigades murales accompagnent l’idée qu’un pays peut se gouverner au bénéfice de la majorité.

Mais la structure productive reste étroite et fragile. L’industrie légère peine à répondre à une demande qui s’envole. Les importations pèsent sur des réserves de devises limitées. L’inflation, un temps ralentie, repart. Les banques publiques apprennent leur métier de banques de développement. La logistique, des ports aux dépôts, ne suit pas toujours. Une partie du commerce privé retient des stocks, alimente un marché noir, teste les limites de l’encadrement. Les classes moyennes oscillent entre gains immédiats et craintes de pénurie. Les élites économiques s’organisent, financent des campagnes contre les nationalisations et contre la réforme agraire. La droite parlementaire durcit ses positions. Le centre hésite, se fractionne, puis se solidarise de plus en plus avec l’opposition.

L’année 1972 marque un tournant. Les prix internationaux du cuivre se replient. La balance des paiements se détériore. La grève des transporteurs routiers en octobre paralyse des chaînes d’approvisionnement. Des professions libérales et des commerçants rejoignent le mouvement. Des réseaux extérieurs encouragent et financent. Des affrontements se multiplient. Le gouvernement réquisitionne des camions, s’appuie sur des cordons industriels, étend ponctuellement la présence de militaires dans des ministères pour stabiliser la logistique. La société se polarise. À la base, des organisations de travailleurs demandent d’aller plus loin et plus vite. Au sommet, le président cherche une transaction avec une partie du centre pour élargir la base institutionnelle. La voie chilienne se heurte à la dureté des matériaux.

La politique pourtant persiste. En mars 1973, les élections législatives confirment que l’unité populaire progresse en voix mais reste minoritaire en sièges. L’opposition n’obtient pas la majorité qualifiée pour destituer. Le rapport de forces se fige. Dans l’armée, le général Carlos Prats, légaliste, subit une campagne d’humiliation qui l’amène à démissionner. Augusto Pinochet lui succède, figure jusque là discrète. En juin, une tentative de putsch échoue mais révèle des fractures avancées. Les équilibres du système se défont. Les dernières passerelles se rompent. L’État, sursollicité, manque d’instruments efficaces pour tenir à la fois l’approvisionnement, la monnaie, la négociation politique et la paix civile.

L’élection du 4 septembre prend alors une profondeur inattendue. Elle apparaît comme l’intersection de plusieurs temporalités. Le temps long des structures minières et agraires, qui orientent la richesse et l’inégalité. Le temps moyen des partis, des coalitions et des administrations, qui apprennent et oublient, qui signent et dénoncent. Le temps court des prix, des grèves, des pénuries, des crises ministérielles et des coups de force, qui bousculent les équilibres et épuisent les compromis. La voie chilienne a voulu articuler ces temps par le haut, en pariant sur la légalité et sur la pédagogie sociale. Elle a rencontré la résistance d’intérêts puissants, la fatigue des classes moyennes, la limite des capacités administratives et l’hostilité d’une géopolitique impérieuse.

Reste l’homme qui incarne cette tentative. Allende a attendu, perdu, recommencé, négocié. Il a parlé la langue des lois et la langue des foules. Il n’a pas voulu gouverner contre la moitié du pays, mais avec ce qu’il croyait être la volonté d’une majorité sociale durable. Il a essayé de tenir l’État comme un levier qui règle, redistribue et planifie, sans renoncer à la presse libre ni à l’opposition. Dans la tourmente, il a refusé d’abandonner la légalité. Il a cherché des accords honorables, proposé des pactes, maintenu la porte entrouverte au compromis.

Le 11 septembre 1973, la chaîne des événements se rompt. Les marins prennent Valparaiso à l’aube, les blindés convergent vers la capitale, l’aviation frappe des points clés. La Moneda est encerclée puis bombardée. Le président refuse de fuir. Il parle une dernière fois au pays à la radio. Il évoque la dignité, le travail, la mémoire et l’avenir, convaincu que d’autres ouvriront un jour de grandes avenues pour le peuple. Les flammes gagnent le palais, la fumée couvre le centre de Santiago. Des ministres sont arrêtés, des proches dispersés. La junte proclame sa prise de pouvoir. La répression se déploie, les partis sont dissous, des milliers d’arrestations frappent militants, syndicalistes, étudiants, professeurs, artistes. L’exil devient chemin ordinaire. Dans les années suivantes, la refonte autoritaire de l’économie et de l’État s’installe, transformant en profondeur les règles du travail, de la propriété et de la protection sociale, tout en laissant ouvertes des blessures que la transition démocratique n’effacera pas.

Ainsi, revenir à la date du 4 septembre 1970, c’est lire au présent des forces lentes. Un pays dépendant d’une ressource unique, prisonnier des cycles d’un marché mondial. Une société où la terre, la mine et la ville ordonnent les places et les horizons. Un État qui cherche à capter la rente pour l’investir en droits. Des partis qui tentent d’agréger des intérêts hétérogènes. Des acteurs extérieurs qui testent la solidité des institutions. La victoire d’Allende montre qu’une transformation peut naître des urnes et des lois, sans briser la légalité. Elle montre aussi qu’un tel pari exige des compromis plus larges, des instruments administratifs plus robustes et une protection internationale moins hostile. Elle rappelle enfin que la démocratie ne se résume pas au vote, mais à la capacité de tenir ensemble des rythmes économiques, sociaux et politiques divergents.

La fin tragique de Salvador Allende ne contredit pas ce moment, elle lui donne son poids. En mourant dans le palais présidentiel, il ferme la séquence ouverte par la confiance d’un peuple et par un Congrès qui avait ratifié cette confiance. Sa dernière parole publique confie aux Chiliens la certitude que d’autres reprendront la marche. Elle inscrit son élection dans un récit plus vaste, celui d’une nation qui, malgré la défaite, n’oublie ni la valeur du suffrage ni la promesse d’égalité. Le 4 septembre 1970 demeure, non comme un détour, mais comme un jalon. Il dit qu’une société peut, un jour, tenter de faire coïncider souveraineté, justice et liberté. Il dit aussi le prix de cette tentative lorsqu’elle se heurte à des intérêts, à des peurs et à une conjoncture mondiale qui lui sont contraires. Cette tension, cette promesse et ce deuil composent l’héritage d’Allende, que les Chiliens continuent de peser à l’aune de leur histoire.