HISTOIRE D UN JOUR - 5 SEPTEMBRE 2021
Le jour où Conakry bascule

5 septembre 2021, à Conakry, des tirs claquent dans le quartier de Kaloum et l’État vacille. Au palais de Sékhoutouréya, des hommes du Groupement des forces spéciales interpellent le président Alpha Condé, 83 ans, et prennent le contrôle des points névralgiques de la capitale. À la télévision publique, le colonel Mamady Doumbouya annonce la dissolution des institutions, la suspension de la Constitution et la fermeture des frontières. Un couvre feu est décrété, les axes sont bouclés, et la population reçoit l’injonction de rester chez elle. Dans l’improvisation apparente d’un putsch, une chorégraphie maîtrisée se met en place, signe d’une préparation qui ne doit rien au hasard.
Pour situer cet instant, il faut remonter aux strates lentes de la vie guinéenne. L’année 1958 fonde un État souverain sous l’autorité de Sékou Touré, qui gouverne par la mobilisation et le parti unique. Après 1984, Lansana Conté cherche un compromis entre libéralisation économique et contrôle politique. Sa disparition en 2008 rouvre la porte de la caserne et annonce, avec le massacre du stade de Conakry en 2009, la brutalité d’un appareil sécuritaire sous faible contrôle civil. L’élection d’Alpha Condé en 2010, premier transfert de pouvoir par les urnes depuis l’indépendance, ouvre un espoir de normalisation constitutionnelle.
Dans la décennie 2010, la bauxite impose son calendrier. Des consortiums étrangers ouvrent des mines, construisent des routes et des rails, et chargent des cargos à Kamsar et à Conakry. Les recettes publiques croissent et l’État affirme vouloir financer des infrastructures, mais l’effet multiplicateur demeure inégal. Autour de Boké, la poussière rouge devient symbole d’un développement d’enclave qui transforme les paysages sans toujours irriguer les quartiers populaires. L’urbanisation s’accélère, l’électricité manque, les prix du carburant pèsent sur les budgets, et l’inflation alimentaire ravive des tensions anciennes. Le pays s’insère mieux dans l’économie mondiale, la société se politise davantage, mais les institutions restent fragiles.
Le nœud politique se forme autour de la durée du pouvoir. En mars 2020, un référendum constitutionnel autorise un nouveau décompte des mandats et ouvre la voie à une candidature d’Alpha Condé pour un troisième mandat. Le camp présidentiel invoque la légalité et la souveraineté populaire. L’opposition dénonce une capture de la règle du jeu et appelle à la rue. Des morts sont recensés lors des affrontements, des cadres politiques sont emprisonnés, et des quartiers vivent au rythme des heurts. En octobre 2020, le président sortant est proclamé vainqueur, mais la contestation persiste et installe une défiance diffuse.
À la veille du putsch, l’économie subit des hausses de prix et le budget applique des arbitrages mal compris. Dans l’armée, l’ascension rapide des forces spéciales, créées pour des missions d’intervention, bouscule des équilibres. Le 5 septembre, les colonnes verrouillent les accès de Kaloum, neutralisent des unités loyales et basculent la chaîne du pouvoir. Mamady Doumbouya, ancien légionnaire rappelé pour bâtir une unité d’élite, se présente comme le garant d’un sursaut moral. Le discours promet de mettre fin aux dérives, de lutter contre la corruption et de refonder l’État par une transition à la fois courte et inclusive.
Le Comité national du rassemblement et du développement prend la main et impose ses premières mesures. Les ministres sortants sont remplacés par des secrétaires généraux, des gouverneurs civils par des commissaires militaires, et l’administration reprend sous surveillance. La Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest condamne la prise de pouvoir et suspend la Guinée de ses instances. L’Union africaine s’aligne et réclame un calendrier de retour à l’ordre constitutionnel. Les partenaires bilatéraux réaffirment leurs principes, mais veillent aussi à la continuité des coopérations jugées vitales.
La transition se dote d’une architecture avec une charte et des organes dédiés. Le 1er octobre 2021, Mamady Doumbouya prête serment comme président de la transition et nomme un Premier ministre civil, Mohamed Béavogui, chargé d’un gouvernement de mission. Les priorités affichées mêlent assainissement des finances, réforme de l’administration, audit des entreprises publiques, et préparation des scrutins. Des procédures visent d’anciens responsables pour détournement présumé, et la rhétorique officielle exalte le retour des vertus publiques. L’exercice est classique, la difficulté est connue, car l’État doit prouver qu’il sait réformer sans humilier et sanctionner sans régler des comptes.
Un dossier ancien revient hanter le présent et propose un test de sincérité. Le 28 septembre 2009, un rassemblement avait été réprimé dans le sang dans le stade de Conakry. Longtemps enlisé, le dossier judiciaire s’ouvre enfin, avec des poursuites contre des responsables de l’époque. Pour les victimes, l’audience est un moment d’écoute, de reconnaissance et d’espoir de sanction. Pour la transition, c’est une épreuve qui oblige à protéger les témoins, à tenir le rythme, et à assumer le coût politique d’une justice qui remonte haut. La justice ne répare pas tout, mais elle donne une forme aux traumatismes et peut restaurer un crédit indispensable au droit.
L’économie ne peut attendre que la politique se stabilise. Les trains doivent circuler, les ports fonctionner, les entreprises payer, et les salaires tomber à date. La stabilité des recettes conditionne l’électricité, les subventions et la politique sociale. Dans le même temps, l’inflation importée et les ajustements des tarifs des carburants testent la patience des ménages. Gouverner la transition consiste à arbitrer chaque semaine entre maintien du pouvoir d’achat et soutenabilité budgétaire, entre continuité des chantiers et arrêt des pratiques prédatrices, entre signaux envoyés aux investisseurs et attentes sociales.
Régionalement, la Guinée s’inscrit dans une séquence de prises de pouvoir militaires, du Sahel au golfe de Guinée. Les sanctions collectives signalent une norme mais produisent des effets contrastés. Elles coûtent à la population autant qu’elles isolent les autorités, et elles n’inversent pas aisément des dynamiques nationales. La particularité guinéenne tient à la bauxite, qui ancre le pays dans des flux mondiaux résistants aux secousses politiques. Les cargaisons sortent, les recettes entrent, et la question devient moins celle de l’accès aux revenus que celle de leur allocation, entre infrastructures, salaires publics et amortisseurs sociaux.
La question centrale demeure la transformation de la force en droit. Une transition n’est crédible que si elle se lie les mains. Cela suppose un calendrier raisonnable et négocié, un fichier électoral auditable, une administration impartiale, un dispositif de sécurité qui protège sans intimider, et des juges capables de trancher sans consigne. Les médias doivent informer sans bâillon. Les partis doivent concourir sans entrave et accepter leur défaite. L’État doit renoncer à la tentation de gouverner par décret et de prévenir la contestation par l’interdiction.
La trajectoire d’Alpha Condé continue d’irriguer les interprétations. Son itinéraire de militant, sa victoire de 2010, ses réélections, puis la réforme de 2020 composent un récit où l’argument de la stabilité a fini par primer sur celui de l’alternance. Sa chute rappelle deux leçons. Un mandat juridiquement reconduit peut être politiquement contesté si la règle paraît écrite pour un homme. Une armée qui n’a pas été durablement subordonnée au civil demeure un arbitre potentiel lorsque les médiations s’épuisent. Ces constantes excèdent la conjoncture, et la journée du 5 septembre n’est qu’un moment de cette dialectique.
Au fil des mois, la transition publie des textes, consulte et ajuste, puis annonce un projet de nouvelle Constitution qui réduit la durée des mandats et en limite le nombre. Les autorités disent ne pas vouloir confisquer le processus. Les oppositions comptent les reports et réclament des garanties plus fermes. La Cedeao module ses positions, allège des sanctions, en brandit d’autres, et cherche un compromis praticable. Le débat public oscille entre patience stratégique et crainte d’un enlisement, entre volonté d’aboutir et soupçon d’une transition à rallonge.
Ainsi, la portée du 5 septembre dépasse l’instant spectaculaire du putsch. Elle tient à la possibilité de renégocier le contrat entre gouvernants et gouvernés. La Guinée dispose d’atouts solides, une jeunesse nombreuse et inventive, un capital minier considérable, un littoral ouvert et une société civile expérimentée. Elle porte aussi des contraintes lourdes, des inégalités régionales, des infrastructures fragiles, des institutions encore dépendantes des hommes et des blessures collectives non refermées. L’enjeu est d’articuler ces forces et ces faiblesses dans un cadre de règles qui survive aux personnes.
Le 5 septembre 2021 restera une date repère si la transition accouche d’élections crédibles, d’une alternance pacifique et d’une justice visible. Dans ce cas, la journée aura servi de seuil et non de fin. Si, au contraire, la temporalité s’étire et que la main ferme oublie de s’ouvrir, la mémoire collective reclassera l’événement au rayon des occasions manquées. L’histoire longue ne pardonne pas vite, mais elle récompense la patience institutionnelle. Dans cette grammaire, l’autorité n’est pas l’ennemie de la liberté, elle en est la condition, dès lors qu’elle se soumet à la loi.
Des familles commentent les images, des commerçants comptent leurs pertes, des fonctionnaires s’interrogent sur leur avenir et des jeunes rêvent d’un jeu moins verrouillé. Le lendemain, les administrations rouvrent, les ports déchargent et la vie reprend avec une attention nouvelle aux signes du pouvoir. La capitale redécouvre cette vérité simple, sans éclat ni slogans, qu’un changement de régime ne vaut que par la stabilité des services et la régularité des droits. C’est à ce prix que la rupture deviendra origine.