HISTOIRE D UN JOUR - 13 SEPTEMBRE 1993
Washington 1993 la promesse fragile

13 septembre 1993. Dans les jardins de la Maison Blanche à Washington, une poignée de main suspend un instant le temps du Proche Orient. Yitzhak Rabin et Yasser Arafat s’avancent l’un vers l’autre, Bill Clinton au centre comme chef d’orchestre d’un rituel politique. Devant les caméras, ils dévoilent une déclaration de principes patiemment élaborée dans la discrétion norvégienne. Le mot Oslo devient un raccourci pour dire l’audace de la reconnaissance mutuelle et l’espoir d’une paix possible.
Le décor s’éclaire à l’échelle longue. Depuis 1948, l’État d’Israël a consolidé sa souveraineté au prix de guerres et de déplacements, tandis que le peuple palestinien s’est trouvé pris dans l’exil, l’occupation et la fragmentation. Les combats de 1948 ont laissé des centaines de milliers de réfugiés et un paysage de lignes d’armistice disputées. La victoire militaire de 1967 a redessiné la carte, installé la question des territoires et ouvert l’ère des colonies. La guerre de 1973 a rappelé la fragilité des équilibres et la permanence des traumatismes.
Dans le même temps, l’ordre mondial bascule. La fin de la guerre froide réduit certains parrainages et concentre l’arbitrage à Washington. La guerre du Golfe recompose les alliances arabes et prépare la conférence de Madrid en 1991, qui installe un cadre de négociation public, utile mais lourd. Les délégués s’y surveillent plus qu’ils ne se parlent. Les diplomates cherchent alors un canal discret, capable de soustraire le dialogue au théâtre des postures. La Norvège offre ce refuge, avec une médiation légère et obstinée.
La singularité d’Oslo tient à la méthode. Loin des conférences solennelles, quelques juristes israéliens et des émissaires de l’Organisation de libération de la Palestine acceptent la logique du face à face. Des salons calmes, des nuits trop courtes, des brouillons de cartes et des verbes négociés. À mesure que l’habitude de l’autre s’installe, le lexique se transforme. On déplace les anathèmes, on cherche des formules, on invente une grammaire où la reconnaissance n’abolit pas la sécurité et où l’autonomie ne ruine pas la souveraineté.
Le document paraphé le 13 septembre n’est ni une paix ni une constitution. C’est un mécanisme. Il ouvre une période intérimaire de cinq ans et prévoit l’établissement d’une Autorité palestinienne exerçant des compétences civiles et certaines responsabilités de sécurité sur des zones précises. Gaza et Jéricho forment la première étape, avant un transfert progressif vers d’autres villes de Cisjordanie. Des comités conjoints organisent la coopération économique, les ressources en eau, la police et les liaisons administratives. Les questions dites de statut final sont reportées: Jérusalem, les réfugiés, les colonies, les frontières et la sécurité à long terme.
La cérémonie ajoute la force des images à la lettre des clauses. Rabin, militaire devenu Premier ministre, pèse chaque mot et cherche une paix compatible avec la sécurité des Israéliens. Arafat, chef d’un mouvement né dans l’exil, s’essaie au langage d’un État en devenir. Clinton tend les bras et promet l’attention américaine. À Tel Aviv, on célèbre; à Jérusalem, on discute; à Gaza et à Ramallah, l’espoir se mêle à la prudence. Les oppositions se manifestent aussitôt. Des mouvements islamistes accusent l’OLP de renoncement, des militants israéliens jugent l’échange dangereux, et chacun craint d’être le naïf d’une partie à somme nulle.
Puis vient l’intendance, cette politique au ras du sol. En 1994, l’accord dit de Gaza Jéricho précise les modalités de retrait et installe l’Autorité palestinienne. Il faut bâtir des ministères, une police civile, des tribunaux, des systèmes de santé et d’éducation, des postes de douane, des budgets. Des bailleurs affluent, financent des routes, des réseaux d’eau et des formations administratives. En 1995, un nouvel accord segmente la Cisjordanie en zones A, B et C, combinant compétences civiles et responsabilités de sécurité selon des schémas différents. Le langage des lettres devient celui des cartes, et les cartes celui des trajets quotidiens.
La politique intérieure façonne le processus. Le 4 novembre 1995, l’assassinat d’Yitzhak Rabin par un extrémiste israélien brise une équation fragile. Le meurtre ne détruit pas Oslo, mais il change le climat, renforce la peur et donne du souffle aux entrepreneurs de la méfiance. Shimon Peres tente de maintenir l’élan, puis l’alternance porte au pouvoir des responsables plus sceptiques. Côté palestinien, l’Autorité doit gouverner sans État, composer avec des factions armées, répondre aux accusations de corruption et justifier des résultats tangibles pour une population impatiente.
Les limites du dispositif tiennent à ce qu’il n’affronte pas immédiatement le noyau dur. Jérusalem, ville triplement sainte, demeure un dossier symbolique et juridique que nul texte intérimaire ne peut trancher. La question des réfugiés prolonge une douleur familiale et diasporique dont chaque génération réinvente l’urgence. Les colonies, en croissance, installent des faits qui compliquent la continuité territoriale et fragmentent l’espace. La sécurité, conçue comme matrice de confiance, est souvent vécue comme matrice de contrôle, et chaque attentat renforce la tentation du repli.
Au tournant des années 2000, l’échec de Camp David, suivi de la visite d’Ariel Sharon sur l’esplanade des Mosquées, précipite l’explosion d’une seconde intifada. Les bus explosent, les ripostes s’intensifient, les villes sont réinvesties, la clôture de séparation redessine l’espace. Beaucoup concluent que 1993 n’a été qu’une parenthèse naïve. Pourtant, à travers l’échec, quelque chose a changé. La reconnaissance mutuelle, fût elle réduite à un minimum procédural, a déplacé des lignes. La diplomatie internationale a entériné l’idée d’un cadre à deux États, et les sociétés ont appris, parfois malgré elles, à vivre avec des institutions nouvelles.
Vu d’en haut, Oslo est une architecture; vu d’en bas, c’est une pédagogie. La coordination de sécurité, parfois honnie, a aussi contenu des flambées. Les zones A et B ont offert des marges d’action à des municipalités, des écoles et des hôpitaux. Des entrepreneurs et des associations ont appris à naviguer entre bailleurs, permis et contrôles. Rien de cela ne remplace une paix finale, mais ces pratiques ont fabriqué un tissu d’interdépendances qui rend la rupture totale coûteuse et la normalisation sans accord improbable.
La critique la plus sévère voit dans Oslo un processus sans promesse crédible, rattrapé par la géographie et par le temps. Elle constate la croissance des colonies, l’érosion de la confiance et le report perpétuel des questions centrales. La défense la plus solide rappelle que le pari de la gradation était le seul politiquement possible au début des années 1990. Elle note que la reconnaissance mutuelle, l’idée d’autonomie et l’Autorité palestinienne ont émergé de ce pari. Les deux lectures coexistent et dessinent le champ de la mémoire, où les mêmes faits servent des récits opposés.
Trente ans après, le bilan est contrasté. Les institutions palestiniennes sont éprouvées et divisées. La société israélienne débat de la colonisation, de la sécurité, du droit et des équilibres internes. Dans la région, d’autres rapprochements diplomatiques ont eu lieu, sans dénouer le nœud central. L’hypothèse de deux États n’a pas disparu, mais elle a reculé sous le poids d’un terrain morcelé et d’opinions fatiguées. Pourtant nul autre cadre n’a acquis la même légitimité internationale, ni proposé une alternative praticable qui fasse consensus au delà des slogans.
Relire la journée du 13 septembre, c’est mesurer ce que peut un texte procédural adossé à des images puissantes. Un texte produit des institutions, des administrations, des budgets et des habitudes. Une image produit des récits, des attentes et une grammaire du possible. Oslo a livré les deux, puis a buté sur ce que ni textes ni images ne peuvent faire seuls: désarmer les peurs, réparer des injustices, garantir la réciprocité. C’est la limite de tout dispositif. Il ouvre, il n’achève pas. Il esquisse, il ne conclut pas.
Le 13 septembre 1993 n’est ni une victoire ni une défaite. C’est un jalon, parfois un reproche adressé à l’histoire elle même. Rabin avait compris que la sécurité durable passe par une reconnaissance politique. Arafat avait compris que le monde attendait une transition vers l’État plutôt que la perpétuation de l’exil armé. Clinton avait compris que l’Amérique doit prêter son théâtre, ses garanties et son crédit. La poignée de main n’a pas scellé la paix, mais elle a rendu possible une phrase simple: ennemis d’hier, négociateurs d’aujourd’hui.
Reste la mémoire. Dans les manuels, les images et les discours, la scène de Washington revient comme un motif. Elle rappelle que la diplomatie est aussi affaire de pédagogie publique. Elle rappelle qu’un conflit peut être déplacé par des institutions, même imparfaites. Elle rappelle enfin que la paix n’est pas un événement unique, mais une suite d’ajustements, de gestes et de silences. Si Oslo n’a pas tenu toutes ses promesses, il a néanmoins fixé un horizon: deux peuples, deux légitimités et la nécessité d’une réciprocité vérifiable.
Le 13 septembre 1993 demeure un repère. Il mesure ce que peut un compromis dans un monde de cicatrices. Il mesure aussi ses limites lorsque la confiance s’érode et que le terrain se durcit. Ni absolution ni condamnation, mais un point d’appui pour juger la distance entre ce qui a été tenté et ce qui reste à accomplir. À l’échelle du siècle, c’est une étape. C’est encore une promesse.