HISTOIRE D UN JOUR - 21 SEPTEMBRE 1964
Malte, Une longue route vers le large

Le 21 septembre 1964, les îles de Malte, ce petit caillou dans la grande mare méditerranéenne, se voyaient enfin reconnaître une souveraineté à part entière. C'était l'aboutissement d'un long cheminement, où les forces de la géographie et les marées de l'histoire avaient modelé une identité singulière. Cet événement n'est pas un simple coup de dé sur l'échiquier des nations. Il est le point de convergence de courants profonds, d'une lente accumulation de destins, d'une patience des peuples et d'un long déclin des empires. Pour comprendre la portée de cette date, il faut remonter loin dans les strates du temps, bien au-delà des traités et des accords de surface. L'histoire maltaise, en effet, est une succession de dominations et de résistances silencieuses, un perpétuel ajustement entre une identité insulaire forgée par les siècles et les contraintes imposées par sa position stratégique.
Malte, par sa position, a toujours été une escale, un carrefour, une forteresse convoitée. Au fil des millénaires, elle a vu défiler Phéniciens, Romains, Arabes, Normands, Espagnols. Chacun y a laissé une empreinte, un mot dans la langue, une pierre dans l'architecture, une couleur dans la culture. Ces couches successives d'influences ont façonné un peuple métissé, dont la langue elle-même est un témoignage vivant de cette stratification historique, mélange savoureux de sicilien et d'arabe. Mais c'est au XVIe siècle que l'île a trouvé sa vocation d'avant-poste, lorsque Charles Quint la céda aux Chevaliers de l'Ordre de Saint-Jean de Jérusalem. Les Chevaliers ont transformé l'île en une citadelle imprenable, songeant non pas à une nation, mais à un rempart de la chrétienté face à l'empire ottoman. Ils ont érigé des fortifications colossales, des bastions qui font encore face à la mer, et ont structuré la société maltaise, lui donnant un caractère unique de piété et de combativité. Ils ont introduit un mode de vie chevaleresque, fait de discipline et de service, qui s'est enraciné dans le tempérament du peuple insulaire. Cette période a été marquée par le Grand Siège de 1565, un moment charnière où la résistance acharnée des Maltais aux troupes ottomanes a scellé leur destin et leur réputation de bravoure.
Le grand chambardement vint avec la Révolution française. Bonaparte, en route vers l'Égypte, s'empare de l'île en 1798, mettant fin à l'ère des Chevaliers. Mais les Français, avec leurs réformes rapides et leurs manières brutales, se heurtèrent à la population, attachée à ses traditions, à son Église et à ses coutumes ancestrales. La brève occupation française fut un épisode violent, qui révéla une profonde incompatibilité culturelle. Les Maltais se soulevèrent, et c'est en appelant les Britanniques à l'aide qu'ils firent entrer leur île dans une nouvelle orbite. En 1814, par le traité de Paris, Malte devint officiellement une colonie de la Couronne britannique. La population, après l'instabilité de la période précédente, voyait dans cette nouvelle tutelle une garantie de sécurité et de stabilité, même si elle n'avait pas été consultée sur le choix de son nouveau maître.
Durant le long XIXe siècle, l'influence britannique s'installa en profondeur. La Valette devint une base navale de première importance pour le contrôle de la Méditerranée et la route des Indes. Cette position stratégique, loin d'être un poids, devint un moteur de l'économie. Les Maltais, loyaux et industrieux, s'adaptèrent à ce nouveau maître. L'anglais fut enseigné, les institutions calquées sur le modèle de Westminster. L'économie s'articula autour du port et des chantiers navals, une monoculture qui, si elle assurait une certaine prospérité, rendait l'île terriblement dépendante de la puissance coloniale. L'identité maltaise, loin de s'effacer, se renforça dans cette cohabitation. La langue, mélange de sicilien et d'arabe, survécut et devint un marqueur essentiel de la différence. La religion catholique, omniprésente, restait le cœur de la vie sociale, un pilier de l'identité qui ne fut jamais ébranlé par l'occupant protestant. Les tensions politiques commencèrent à poindre, entre une élite qui se sentait marginalisée et une administration britannique qui considérait l'île avant tout comme une base militaire.
C'est au XXe siècle que les fissures commencèrent à apparaître dans l'édifice colonial. La Première Guerre mondiale montra la vulnérabilité de l'île. Mais c'est la Seconde Guerre mondiale qui fut le grand catalyseur. Malte, à l'époque, était la seule base alliée en Méditerranée orientale. Le courage de son peuple, assiégé par les forces de l'Axe, lui valut l'honneur de la Croix de Georges décernée par le roi George VI. Les bombardements massifs, la faim, la mort, ont soudé le peuple maltais comme jamais. Les années de guerre avaient donné un sentiment de fierté et de légitimité à une population qui avait tant sacrifié. L'archipel, loin d'être un simple pion sur l'échiquier des empires, s'était révélé un acteur de sa propre histoire, capable d'une résilience extraordinaire face à l'adversité. Après la guerre, le monde avait changé. L'Empire britannique, épuisé, amorçait son déclin. Partout, les colonies aspiraient à l'autodétermination. Malte ne faisait pas exception. Le temps de la dépendance passive touchait à sa fin.
Les débats politiques sur l'avenir de l'archipel s'intensifièrent. Deux options principales s'affrontaient, reflétant les deux visages de Malte. Le Parti travailliste, dirigé par le fougueux Dom Mintoff, prônait une intégration complète au Royaume-Uni, arguant que c'était la seule voie vers la prospérité économique et la modernisation sociale, seule à même de garantir aux Maltais des services sociaux équivalents à ceux de la métropole. Le Parti nationaliste, mené par le plus mesuré George Borg Olivier, défendait l'indépendance, tout en souhaitant maintenir des liens étroits avec le Commonwealth. Les négociations avec Londres furent longues et ardues. Elles butaient sur des questions de souveraineté, de défense et, surtout, de finances. L'économie maltaise dépendait encore largement des dépenses militaires britanniques, et la crainte d'une rupture économique brutale était palpable. Les Britanniques, de leur côté, souhaitaient se décharger d'une colonie devenue un fardeau, tout en préservant leurs intérêts stratégiques dans la région.
Finalement, un accord fut trouvé, fruit de longues heures de discussions et de compromis. La Grande-Bretagne accepta d'accorder l'indépendance à Malte, mais sous certaines conditions. L'une d'elles, et non des moindres, était le maintien de l'île dans le Commonwealth et la reconnaissance d'Elisabeth II comme chef de l'État maltais. C'était une indépendance en demi-teinte, un compromis à l'anglaise, qui laissait la reine d'Angleterre comme une figure tutélaire et qui maintenait une présence militaire britannique sur l'île. L'indépendance fut actée par une nouvelle Constitution, qui fut soumise à un référendum en mai 1964. Le résultat, avec 54,5 % de voix en faveur, montra que la volonté d'autonomie, bien que majoritaire, était loin de faire l'unanimité. Une part non négligeable de la population restait frileuse à l'idée de rompre des liens séculaires, si ce n'est dans la forme, du moins dans l'esprit. L'indépendance n'était pas l'expression d'un unanimisme, mais d'une lente et progressive maturation de la conscience politique.
Le jour J arriva. Le 21 septembre 1964, à minuit une minute, le drapeau britannique fut descendu et le drapeau maltais, frappé de la Croix de Georges, fut hissé à sa place. La foule, immense, massée sur la place de l'indépendance à Floriana, fut le témoin de ce moment solennel. Les cloches des églises sonnèrent, les sirènes des navires retentirent. Le prince Philip, représentant de la reine, assista aux cérémonies, tout comme le premier ministre George Borg Olivier. C'était un jour de célébration, mais aussi d'appréhension. Le nouveau-né, la nation maltaise, devait maintenant se débrouiller seule, affronter un monde de plus en plus complexe, sans la protection et les ressources de l'Empire. C'était le début d'une nouvelle page de son histoire, un acte de foi en son propre destin.
L'indépendance ne fut pas la fin des défis, mais le début d'une nouvelle ère. Le lendemain, la petite nation accédait à l'Organisation des Nations Unies, un pas symbolique qui l'installait de plain-pied sur la scène internationale. La décennie qui suivit fut celle des tâtonnements et des ajustements. L'économie, libérée de la tutelle britannique, dut se diversifier, s'éloigner de sa dépendance aux bases militaires. Le tourisme se développa, tout comme l'industrie légère et les services financiers. La politique intérieure fut marquée par des tensions entre les deux grands partis, sur fond de crise économique et de recherche d'une identité propre, une identité qui ne serait plus définie par son rapport à un empire, mais par ses propres valeurs et aspirations. Les débats firent rage sur la neutralité du pays, la place de la religion dans la société et les orientations économiques à prendre pour garantir l'avenir.
C'est dans ce contexte que Malte fit le choix de l'émancipation totale. Le 13 décembre 1974, dix ans après l'indépendance, l'archipel devint une république. La reine d'Angleterre fut remplacée par un président maltais, et la Constitution fut amendée en conséquence. Ce changement de régime fut un acte fort, marquant la rupture définitive avec le passé colonial et la volonté d'affirmer une souveraineté pleine et entière. Les années qui suivirent furent celles d'une politique étrangère de plus en plus indépendante, notamment par la proclamation d'un statut de neutralité qui fut inscrit dans la Constitution en 1987. Cette neutralité, à la fois héritage de la géographie et choix politique, traduisait le désir de Malte de ne plus être un simple avant-poste stratégique, mais une passerelle entre l'Europe et l'Afrique du Nord.
Malte, ce petit point sur la carte, avait choisi son destin. Il y a la grande histoire, celle des empires, des guerres et des traités, et il y a la petite histoire, celle des hommes et des femmes qui ont vécu ces événements, dans les ruelles de la Valette, dans les champs de Gozo, dans le bruit des chantiers navals. Sur cette île, les deux se sont toujours mêlées. L'indépendance de 1964 n'est pas un événement isolé. Il s'inscrit dans un mouvement mondial de décolonisation, bien sûr, mais aussi dans un temps plus long, celui des forces profondes qui ont fait de Malte ce qu'elle est : une île méditerranéenne, au carrefour des civilisations, qui a su forger son identité et se frayer un chemin dans le grand large. Les défis d'aujourd'hui, l'intégration européenne en 2004, le tourisme de masse, la crise de la migration, sont les nouveaux chapitres de cette histoire, celle d'une petite nation qui a appris à naviguer dans les eaux parfois agitées du monde moderne, et qui continue de le faire, avec prudence et détermination.