HISTOIRE D UN JOUR - 24 SEPTEMBRE 1973

Guinée-Bissau, l’aube de la liberté

24 septembre 1973, la Guinée-Bissau proclame son indépendance du Portugal. Cet instant, à la fois solennel et dramatique, se situe à la croisée des temps longs de l’histoire coloniale et des bouleversements rapides du XXe siècle. Dans la chaleur de la savane et des forêts du fleuve Geba, au cœur d’un territoire souvent oublié par les cartes impériales, un peuple affirme sa volonté de souveraineté, à la suite d’une décennie de guerre et de sacrifices. Cette proclamation n’est pas seulement un événement local : elle s’inscrit dans l’agonie des empires européens et dans l’affrontement idéologique de la guerre froide.

Depuis le XVe siècle, la côte bissau-guinéenne a connu la présence portugaise. À l’origine comptoirs de traite et zones de passage pour les esclaves envoyés vers les Amériques, ces rivages furent intégrés lentement à l’empire lusitanien. Pourtant, la colonie ne reçut jamais l’importance accordée à l’Angola ou au Mozambique. La Guinée portugaise, comme on l’appelait, demeurait un espace marginal, pauvre, aux infrastructures rares, mais riche de ses peuples divers – Balantes, Foulahs, Mandingues, Pepels – qui conservaient une mémoire de résistances anciennes.

Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, le monde s’ouvre à l’ère des indépendances. L’Inde en 1947, le Ghana en 1957, l’Algérie en 1962 : partout, la domination coloniale se délite. Mais le Portugal, dirigé par la dictature de Salazar, refuse d’admettre cette évolution. Dans la doctrine de l’Estado Novo, l’empire n’est pas colonial mais national, une extension naturelle de la métropole. En 1951, Lisbonne transforme même juridiquement ses colonies en « provinces d’outre-mer », pour nier la notion de décolonisation. C’est dans ce refus obstiné que naît la contestation en Guinée.

En 1956, un groupe de militants fonde le Parti africain pour l’indépendance de la Guinée et du Cap-Vert (PAIGC). Parmi eux, une figure s’impose vite : Amílcar Cabral. Ingénieur agronome formé à Lisbonne, nourri des lectures marxistes et panafricanistes, Cabral devient la voix de la libération. Son projet dépasse la seule guérilla : il veut transformer la société, éduquer, soigner, bâtir une nation moderne. À ses yeux, la culture est une arme de résistance aussi forte que les fusils. Le PAIGC s’installe dans la clandestinité et prépare la lutte armée.

En janvier 1963, après des années d’organisation, la guerre éclate. Le PAIGC mène des actions de guérilla dans le sud et l’est du pays. Progressivement, il contrôle des zones rurales entières. Dans ces territoires, il instaure des écoles, des dispensaires, des tribunaux populaires : une « zone libérée » qui incarne déjà l’indépendance avant l’heure. L’armée portugaise, mieux équipée, tente de reprendre le terrain, mais se heurte à la mobilité et à la détermination des combattants. La guerre devient un conflit d’usure.

Le soutien extérieur joue un rôle crucial. La Guinée de Sékou Touré offre une base arrière aux guérilleros. L’Union soviétique, la Chine, Cuba apportent armes, formations et conseillers. Fidel Castro envoie même des médecins et des instructeurs militaires. Dans le contexte de la guerre froide, la petite Guinée portugaise devient un théâtre symbolique de l’affrontement Est-Ouest. Pour le camp socialiste, soutenir le PAIGC, c’est affaiblir un allié de l’OTAN et incarner l’antithèse du colonialisme occidental.

La lutte est longue et coûteuse. Des milliers de civils meurent sous les bombardements. Le Portugal utilise le napalm, espérant briser les maquis. Mais la cause indépendantiste gagne en légitimité internationale. En 1972, une mission de l’ONU visite les zones libérées et confirme l’existence d’une administration fonctionnelle, crédible et soutenue par la population. Le PAIGC gagne ainsi une reconnaissance morale, malgré la violence du conflit.

En janvier 1973, un coup dur frappe le mouvement : Amílcar Cabral est assassiné à Conakry par des dissidents. Mais sa disparition renforce paradoxalement la détermination des militants. Luís Cabral, son demi-frère, prend la tête du PAIGC. En septembre de la même année, alors que le Portugal reste enlisé et que la guerre semble sans issue pour Lisbonne, le parti décide de franchir le pas décisif.

Le 24 septembre 1973, à Madina do Boé, une petite localité de l’est du pays, les délégués du PAIGC proclament unilatéralement l’indépendance de la Guinée-Bissau. Le choix du lieu n’est pas anodin : une zone contrôlée par la guérilla, symbole d’un territoire déjà soustrait à l’autorité coloniale. Luís Cabral devient le premier président de la République. La déclaration affirme l’unité avec le Cap-Vert, dans une perspective fédérale. L’instant est à la fois fragile et immense : une nation naît dans la guerre, avant la reconnaissance du colonisateur.

La réaction internationale est rapide. Dès octobre, plus de soixante pays reconnaissent la Guinée-Bissau, dont l’URSS, la Chine et de nombreux États africains. En novembre, l’Assemblée générale de l’ONU adopte une résolution admettant la jeune république comme membre observateur et condamnant le colonialisme portugais. Isolé, le Portugal refuse de céder. Mais son entêtement s’effrite. Sur le terrain, il ne contrôle plus que quelques villes côtières.

Il faudra attendre avril 1974 pour que tout bascule. À Lisbonne, la Révolution des Œillets renverse la dictature. Les jeunes officiers du Mouvement des forces armées, épuisés par les guerres coloniales en Afrique, exigent la paix. Le nouveau pouvoir reconnaît l’inévitable. Le 10 septembre 1974, le Portugal signe officiellement la reconnaissance de l’indépendance de la Guinée-Bissau. La proclamation de Madina do Boé, un an plus tôt, trouve ainsi sa pleine légitimité.

Les lendemains sont complexes. La Guinée-Bissau hérite d’une économie ravagée, sans routes, sans industrie, dépendante de la noix de cajou. L’union projetée avec le Cap-Vert se fissure vite. En 1980, un coup d’État mené par João Bernardo Vieira renverse Luís Cabral et rompt avec Praia. Le pays entre dans une spirale de coups d’État, d’instabilité et de pauvreté chronique. L’espoir des maquisards se heurte aux réalités d’un État fragile.

Pourtant, le 24 septembre 1973 demeure une date fondatrice. Elle rappelle la ténacité d’un peuple, la capacité d’un mouvement de libération à bâtir une légitimité internationale avant même d’avoir arraché la victoire militaire totale. Elle symbolise aussi le rôle décisif des solidarités transnationales dans les luttes de décolonisation, où le local se mêlait au global.

À la lumière de l’histoire longue, la Guinée-Bissau illustre les contradictions du XXe siècle : un petit territoire oublié, devenu enjeu d’affrontement planétaire ; une proclamation héroïque, suivie de décennies d’instabilité ; une libération qui ne débouche pas immédiatement sur le développement, mais qui reste un acte de dignité nationale irrévocable. Chaque année, le 24 septembre, les Bissau-Guinéens commémorent ce moment. Ils se souviennent de Cabral, de Madina do Boé, et de la voix d’un peuple qui s’est levé pour dire qu’il existait.

Ainsi, cette journée de 1973, par-delà ses limites et ses suites parfois amères, s’inscrit dans l’histoire universelle des indépendances. Elle témoigne que même les plus petites nations, dans les replis de l’Afrique de l’Ouest, peuvent écrire une page décisive de la fin des empires et de l’émancipation des peuples.