28 septembre 1958, la France se rend aux urnes pour décider de son avenir institutionnel. Ce jour-là, le référendum constitutionnel marque une rupture profonde dans l’histoire politique du pays. À travers un vote massif, le peuple approuve la Constitution proposée par le général de Gaulle et rédigée sous la direction de Michel Debré. Ce texte fondateur, adopté par 82,6 % des suffrages exprimés, inaugure la Ve République, dont les institutions structurent encore aujourd’hui la vie politique française. Mais pour comprendre la portée de cet événement, il faut remonter aux origines de la crise qui a rendu possible une telle refondation.
La IVe République, née en 1946 dans l’élan de la Libération, portait l’espoir d’un renouveau démocratique après les traumatismes de la guerre et l’effondrement du régime de Vichy. Elle reposait sur une forte prééminence du Parlement, dans l’esprit de tourner la page de l’autoritarisme. Pourtant, très vite, ce système révéla ses faiblesses. Les coalitions fragiles se succédaient sans parvenir à imposer une ligne claire. En douze années d’existence, vingt et un gouvernements se succédèrent, incapables de durer plus d’un an en moyenne. Le pays semblait livré à l’instabilité, prisonnier des querelles partisanes et de l’impuissance réformatrice. Les grandes décisions se trouvaient paralysées par les compromis fragiles et les renversements incessants. La lassitude s’installait dans la population, qui ne voyait plus dans les institutions qu’un théâtre de rivalités stériles.
Cette fragilité politique devenait d’autant plus dramatique que la France était confrontée à des défis immenses. Sur le plan économique, il fallait reconstruire un pays meurtri par la guerre et moderniser ses structures. Sur le plan international, la France devait trouver sa place dans un monde dominé par la guerre froide, entre États-Unis et Union soviétique. Mais c’est surtout l’Empire colonial qui représentait la plaie ouverte de la République. La défaite de Dien Bien Phu en 1954 avait mis fin à la présence française en Indochine. Pourtant, la leçon n’avait pas suffi à apaiser les tensions : en Algérie, dès novembre 1954, éclatait une insurrection armée menée par le Front de libération nationale. La guerre d’Algérie allait durer huit ans, divisant profondément l’opinion et mettant à l’épreuve la stabilité de l’État.
Dans ce contexte, la IVe République apparaissait incapable de trouver une issue. Les gouvernements se succédaient sans stratégie claire, hésitant entre répression militaire et ouverture politique. L’armée, engagée sur le terrain, voyait dans l’indécision du pouvoir une forme d’abandon. Peu à peu, la méfiance grandit entre civils et militaires. Le 13 mai 1958, un soulèvement éclata à Alger : les activistes de l’Algérie française, alliés à des officiers, prirent le contrôle des institutions locales. La menace d’un coup d’État militaire planait sur la métropole. Face au risque d’effondrement du régime, les regards se tournèrent vers un homme retiré depuis plus de dix ans mais toujours auréolé de son prestige : Charles de Gaulle.
Le général avait quitté la vie politique en 1946, désabusé par ce qu’il considérait comme les errements du parlementarisme. Mais il n’avait jamais cessé d’incarner l’autorité et la grandeur nationale. Dans la crise de mai 1958, il se posa en recours, proclamant qu’il était prêt à assumer les responsabilités si la nation le rappelait. Devant le danger, les forces politiques finirent par s’entendre pour lui confier les pleins pouvoirs. Le 1er juin 1958, de Gaulle fut investi président du Conseil. Le Parlement lui accorda aussitôt l’autorisation de préparer une nouvelle Constitution, sous réserve du respect de principes démocratiques essentiels : suffrage universel, séparation des pouvoirs, responsabilité du gouvernement devant le Parlement, et indépendance de l’autorité judiciaire.
La rédaction de la nouvelle Constitution fut confiée à une commission dirigée par Michel Debré. Celui-ci s’inspira à la fois des réflexions doctrinales de juristes français et des conceptions du général. Le texte plaçait le président de la République au cœur du système institutionnel. Celui-ci n’était plus une figure effacée comme sous les républiques précédentes, mais la clef de voûte des institutions. Le président disposait du droit de dissoudre l’Assemblée nationale, pouvait consulter directement le peuple par référendum et détenait, en cas de crise, les pleins pouvoirs exceptionnels de l’article 16. Le gouvernement restait responsable devant le Parlement, mais celui-ci voyait ses prérogatives encadrées afin d’éviter l’instabilité chronique du passé. C’était une réorganisation profonde, une rationalisation du parlementarisme, visant à concilier démocratie représentative et efficacité gouvernementale.
La campagne référendaire de l’été 1958 mit en lumière la fracture politique. Le général de Gaulle sillonna la France, multipliant les allocutions radiodiffusées et télévisées, plaidant pour un texte garant de stabilité et de continuité. Ses partisans mettaient en avant la nécessité d’un pouvoir exécutif fort, capable de conduire la décolonisation, de maintenir l’unité nationale et de moderniser l’économie. Face à lui, les opposants dénonçaient une dérive vers un pouvoir personnel. Le Parti communiste français mena campagne contre le projet, redoutant une marginalisation du rôle du Parlement. Certaines voix à gauche, attachées à la tradition parlementaire, partagèrent ces craintes. Mais dans l’ensemble, la population, fatiguée des querelles et soucieuse de retrouver un État fort, se rallia au « oui ».
Le 28 septembre, le verdict fut massif. Plus de quatre électeurs sur cinq approuvèrent la nouvelle Constitution. Le taux de participation élevé, supérieur à 80 %, soulignait l’importance accordée à ce scrutin. Les colonies furent également consultées. La plupart acceptèrent de rester dans la Communauté française proposée par le général, à l’exception notable de la Guinée de Sékou Touré, qui choisit immédiatement l’indépendance. Ce fut le premier acte d’un vaste mouvement de décolonisation qui allait transformer les rapports entre la France et l’Afrique.
La promulgation officielle de la Constitution eut lieu le 4 octobre 1958. Dès lors, la Ve République entra en vigueur. Les élections législatives de novembre confirmèrent la domination des gaullistes. Puis, en décembre, Charles de Gaulle fut élu président de la République par un collège électoral, première étape avant l’adoption du suffrage universel direct en 1962. Le pays venait de se doter d’institutions inédites, adaptées aux circonstances mais promises à une longévité remarquable.
Les conséquences furent immenses. Sur le plan intérieur, la stabilité gouvernementale fut restaurée. Les majorités purent gouverner sans craindre des renversements permanents. Les gouvernements successifs menèrent des réformes structurelles dans l’économie, l’éducation, la politique sociale. Sur le plan international, la France, portée par la stature du général et la solidité institutionnelle, retrouva une voix autonome. De Gaulle engagea la politique de grandeur, marquée par l’indépendance nucléaire, la sortie du commandement intégré de l’OTAN et l’affirmation de l’influence française sur la scène mondiale.
Ce référendum ne fut pas un simple moment constitutionnel. Il fut l’expression d’un choix collectif : celui de tourner la page d’un régime impuissant et de confier à un exécutif fort la responsabilité de guider le pays. La Ve République, née de cette journée, allait durer bien plus longtemps que toutes les républiques qui l’avaient précédée. Elle traverserait crises sociales, alternances politiques et évolutions institutionnelles, mais resterait le cadre de la vie politique française.
Aujourd’hui encore, l’héritage du 28 septembre 1958 demeure vivant. Les débats sur l’équilibre des pouvoirs, sur la place du président et du Parlement, trouvent leur origine dans ce moment fondateur. Certains critiquent la présidentialisation excessive du régime, d’autres louent la stabilité et la continuité qu’il assure. Quoi qu’il en soit, cette date marque une refondation majeure, un tournant dans l’histoire française, où le peuple choisit, par son vote, d’entrer dans une nouvelle ère politique.
Le référendum du 28 septembre 1958 fut à la fois un aboutissement et un commencement. Aboutissement d’une crise institutionnelle qui avait miné la IVe République ; commencement d’un régime politique qui, malgré ses défauts et ses contestations, a survécu aux bouleversements de l’histoire contemporaine. Dans la longue durée, il s’inscrit comme une étape charnière, celle où la France, confrontée à la guerre d’Algérie et aux défis du monde moderne, choisit de se donner des institutions capables de durer.