HISTOIRE D UN JOUR - 29 SEPTEMBRE 1972
La Chine et le Japon tournent la page

Le 29 septembre 1972, à Pékin, fut signé un document qui allait modifier en profondeur les équilibres asiatiques et mondiaux : le communiqué conjoint sino-japonais, par lequel le Premier ministre japonais Kakuei Tanaka et son homologue chinois Zhou Enlai mirent officiellement fin à un long cycle de méfiance, d’hostilité et d’absence de relations diplomatiques formelles. Ce moment, fruit d’une lente maturation historique et de bouleversements géopolitiques plus larges, ne saurait se comprendre qu’en replongeant dans les strates d’un passé où s’entrelacent guerres, humiliations, calculs de puissance et nécessités économiques.
La mémoire de la guerre sino-japonaise de 1937-1945 pesait encore lourd dans les esprits. Cette guerre, commencée par l’invasion de la Chine par l’armée impériale japonaise, avait laissé des traces profondes : des villes détruites, des populations traumatisées, et surtout le souvenir atroce de massacres comme celui de Nankin. Le Japon, après sa défaite en 1945, entra dans l’orbite américaine, et la Chine bascula dans une guerre civile qui déboucha, en 1949, sur la victoire communiste et la proclamation de la République populaire par Mao Tsé-toung. Dès lors, Tokyo choisit de reconnaître le gouvernement nationaliste de Chiang Kai-shek, réfugié à Taïwan, comme le représentant légitime de la Chine, suivant ainsi la ligne imposée par Washington dans le cadre de la guerre froide.
Pendant près d’un quart de siècle, les deux puissances asiatiques vécurent donc dans une situation d’ignorance diplomatique officielle, alors même que les échanges commerciaux informels, eux, ne cessèrent jamais tout à fait. La Chine, isolée sur la scène internationale, voyait dans le Japon un voisin riche et industrialisé, mais lié aux États-Unis, protecteur de Taïwan et pilier du camp occidental. Le Japon, lui, se reconstruisait rapidement sous la houlette américaine, devenant dès les années 1960 la deuxième puissance économique mondiale. Dans ce contexte, les rapports sino-japonais restaient dominés par la mémoire de la guerre et les nécessités de la guerre froide.
Pourtant, dès la fin des années 1960, un glissement se fit sentir. L’équilibre mondial se transformait. La guerre du Vietnam fragilisait la position américaine en Asie, tandis que la rivalité sino-soviétique ouvrait une brèche inattendue. Mao, cherchant à desserrer l’étau soviétique, amorça un rapprochement spectaculaire avec les États-Unis, symbolisé par la visite de Richard Nixon à Pékin en février 1972. Cette ouverture reconfigura les alliances et donna à Tokyo l’opportunité de redéfinir sa politique envers la Chine continentale.
Kakuei Tanaka, arrivé au pouvoir en juillet 1972, perçut immédiatement la nécessité de ce virage. Pragmatique, préoccupé par les besoins énergétiques et commerciaux du Japon, il comprit que le maintien exclusif des liens avec Taïwan devenait un handicap diplomatique et économique. La Chine populaire offrait, avec son immense marché et ses ressources, un horizon d’avenir pour une économie japonaise avide de débouchés. De son côté, Zhou Enlai, maître d’œuvre de la diplomatie chinoise, voyait dans la normalisation avec Tokyo un double avantage : affaiblir la position de Taipei et renforcer le front face à Moscou.
Les négociations, menées tambour battant, aboutirent le 29 septembre 1972 à la signature du communiqué conjoint. Celui-ci établissait des relations diplomatiques complètes entre la Chine et le Japon, actait la reconnaissance par Tokyo du gouvernement de Pékin comme seul représentant légal de la Chine, et rompait ipso facto les relations officielles avec Taïwan. Dans le texte, le Japon exprimait également son « profond remords » pour les souffrances infligées au peuple chinois durant la guerre, formule mesurée mais symboliquement forte. En échange, la Chine renonçait à toute demande de réparations de guerre, un geste destiné à tourner la page et à ouvrir un nouveau chapitre.
Cet accord ne fut pas un simple acte diplomatique, mais un événement lourd de conséquences. Pour la Chine, il signifiait une avancée majeure dans sa quête de légitimité internationale, entamée quelques mois plus tôt avec son entrée à l’ONU en octobre 1971. Pour le Japon, il ouvrait une ère nouvelle de coopération économique et politique avec un voisin incontournable, tout en lui offrant une marge de manœuvre plus autonome par rapport aux États-Unis. Pour Taïwan enfin, ce fut un choc : l’île perdait un allié majeur et voyait son isolement diplomatique s’accroître.
Les suites immédiates furent marquées par une intensification rapide des échanges économiques. Dès 1973, des entreprises japonaises s’installèrent massivement en Chine, exportant savoir-faire et technologies. L’idée d’un partenariat sino-japonais, fait d’interdépendance économique croissante malgré les blessures mémorielles, prit corps. En même temps, cette normalisation posa les bases d’un équilibre fragile, où coexistaient rapprochement pragmatique et méfiance persistante. Les questions de mémoire, notamment autour des crimes de guerre japonais, ne cesseraient de hanter la relation bilatérale dans les décennies suivantes.
À l’échelle mondiale, la date du 29 septembre 1972 symbolise un des moments où l’histoire sembla accélérer. Elle s’inscrit dans la grande recomposition des alliances de la guerre froide, aux côtés de la détente sino-américaine et du rapprochement nippo-soviétique. Elle marque l’entrée du Japon dans une diplomatie plus indépendante, capable de négocier directement avec ses voisins sans passer par Washington. Elle illustre aussi la capacité de la Chine à tirer parti des rivalités de la guerre froide pour briser son isolement.
Ce jour-là, dans les salons de Pékin, deux hommes scellèrent donc bien plus qu’un simple traité : ils ouvrirent une brèche dans les glaces épaisses de l’histoire. Tanaka et Zhou savaient que le chemin serait long et semé de malentendus, mais ils avaient compris qu’aucun des deux pays ne pouvait ignorer plus longtemps l’existence de l’autre. Cette reconnaissance mutuelle, en dépit des mémoires douloureuses, témoigne de la force des nécessités géopolitiques et économiques dans la fabrique de l’histoire.
Les décennies qui suivirent confirmèrent cette intuition. Malgré des crises récurrentes – querelles maritimes, débats sur les manuels scolaires japonais, visites au sanctuaire Yasukuni – le fil de la relation sino-japonaise ne fut jamais rompu. L’acte fondateur du 29 septembre 1972 avait tracé une ligne de continuité : celle d’un dialogue obligé, où l’économie imposait sa logique au-delà des antagonismes politiques. Ce jour demeure donc comme l’une des dates charnières du XXe siècle asiatique, quand l’ombre longue de la guerre céda la place à la lumière fragile de la normalisation.
Pour mieux saisir la portée de cet événement, il convient de replacer la normalisation sino-japonaise dans la longue durée. Depuis la fin du XIXe siècle, le Japon et la Chine ont évolué dans un rapport fait de rivalité et d’imitation. L’ère Meiji avait vu Tokyo se moderniser à marche forcée et adopter une logique impérialiste, dont la guerre de 1894-1895 contre la Chine des Qing avait été la première expression. La victoire japonaise, confirmée par le traité de Shimonoseki, avait ouvert une ère où le Japon devint une puissance dominante en Asie orientale. La guerre de 1937 ne fut que l’aboutissement extrême de cette dynamique, avec l’occupation brutale de vastes pans du territoire chinois.
L’ombre de ces décennies violentes planait encore en 1972, et elle continue de hanter les mémoires collectives. Le choix de Zhou Enlai de renoncer aux réparations doit ainsi être compris comme un calcul politique subtil : il s’agissait de consolider l’alliance avec Tokyo à un moment crucial, quitte à différer la question mémorielle. En retour, le Japon gagna un accès privilégié à un marché immense, mais au prix d’un équilibre délicat entre repentir partiel et refus de toute repentance totale qui aurait pu heurter une partie de son opinion publique.
L’importance économique de cette normalisation ne peut être exagérée. Dans les années 1970, le Japon avait besoin de matières premières et de nouveaux débouchés pour soutenir sa croissance rapide. La Chine, encore pauvre et agricole, mais riche en ressources naturelles, offrait une complémentarité idéale. Cette logique d’interdépendance, amorcée dans les années 1970, se renforça au fil des décennies, jusqu’à faire de la Chine le premier partenaire commercial du Japon au début du XXIe siècle. Toutefois, cette dépendance mutuelle ne fit qu’accentuer les tensions lorsque des crises éclatèrent, comme autour des îles Senkaku-Diaoyu, disputées par les deux pays.
L’acte du 29 septembre 1972 ne doit pas non plus être isolé des grandes tendances mondiales. Il s’inscrit dans un moment où l’ordre international connaissait une détente relative, avec la signature des accords SALT entre Washington et Moscou, et la montée en puissance du non-alignement. Dans cette recomposition, la Chine sut s’imposer comme un acteur incontournable, jouant de sa rivalité avec l’URSS et de son rapprochement avec les États-Unis. Le Japon, de son côté, trouva dans cette normalisation un moyen d’exister diplomatiquement de manière plus autonome, même si son alliance avec Washington restait le socle de sa sécurité.
Le 29 septembre 1972 fut une date de bascule. Elle marqua la fin d’une ère où la guerre et l’ignorance diplomatique avaient dicté la relation sino-japonaise, et le début d’une ère de coopération contrainte mais durable. Elle fut l’un de ces instants où les nécessités économiques, les calculs géopolitiques et la mémoire des peuples se croisent pour produire un événement fondateur. Depuis lors, malgré les orages, la relation entre Tokyo et Pékin ne s’est jamais effondrée, preuve de la solidité du socle posé en ce jour d’automne 1972.