HISTOIRE D UN JOUR - 1 OCTOBRE1949
Quand la Chine se lève

Le 1 octobre 1949, sur la vaste esplanade de la place Tian’anmen à Beijing, Mao Zedong proclame officiellement la naissance de la République populaire de Chine. Cette journée, fixée comme la fête nationale du pays, marque une rupture profonde dans l’histoire universelle : l’un des plus vieux empires du monde, après un siècle d’humiliations et de convulsions internes, choisissait une voie radicalement nouvelle. La proclamation ne fut pas un geste isolé, mais l’aboutissement de processus séculaires, de luttes sociales, de fractures idéologiques et d’épreuves militaires qui avaient façonné la Chine moderne.
La Chine du XIXe siècle s’était effondrée sous les coups des guerres de l’opium, des traités inégaux, des concessions territoriales et des rébellions internes comme celle des Taiping. L’empire Qing, déjà fragile, avait dû composer avec des puissances occidentales avides de ports et de privilèges commerciaux, tandis que le Japon émergeant imposait sa supériorité militaire lors des guerres de 1895 et 1937. Les structures traditionnelles s’étaient fissurées, laissant place à un nationalisme tourmenté et à des expériences politiques inabouties. La chute de l’empire en 1911 avait ouvert une période de République fragile, vite parasitée par les seigneurs de la guerre et incapable de stabiliser le pays. Dans ce chaos, deux forces idéologiques allaient se dresser : le Kuomintang, parti nationaliste de Sun Yat-sen puis de Tchang Kaï-chek, et le Parti communiste chinois, fondé en 1921 à Shanghai, nourri de marxisme mais aussi des réalités paysannes de la Chine profonde.
La guerre civile qui opposa nationalistes et communistes fut un long fleuve tumultueux. Dans les années 1920 et 1930, alliances de circonstance et trahisons alternèrent. Le massacre de Shanghai en 1927, où Tchang fit exécuter des milliers de militants communistes, marqua la fracture définitive. Les communistes se replièrent dans les campagnes, organisant les bases révolutionnaires et expérimentant un pouvoir local. La Longue Marche de 1934-1935, épopée militaire et spirituelle, cimenta le mythe fondateur du Parti et propulsa Mao Zedong au premier plan. Mais la lutte interne fut interrompue par l’invasion japonaise : dès 1937, la Chine dut affronter une guerre totale, marquée par des massacres comme celui de Nankin, par une résistance acharnée et par l’émergence d’un patriotisme partagé.
La défaite du Japon en 1945 ne fit que rouvrir le champ des rivalités. Les Américains soutinrent le Kuomintang, l’Union soviétique aida les communistes, mais c’est surtout la capacité du Parti communiste à mobiliser les masses rurales qui fit la différence. Tandis que le Kuomintang apparaissait corrompu et épuisé, l’Armée populaire de libération progressait méthodiquement. En 1949, les principales villes tombaient les unes après les autres : Nankin, Shanghai, Canton. Le gouvernement nationaliste se replia sur l’île de Taïwan. L’heure était venue pour Mao de proclamer une Chine nouvelle.
La cérémonie du 1 octobre fut pensée comme un acte théâtral et fondateur. Depuis la porte Tian’anmen, Mao annonça devant des centaines de milliers de personnes que « le peuple chinois s’est levé ». La formule, brève mais puissante, devint un slogan international, symbole d’un réveil après des décennies d’humiliation coloniale. Les drapeaux rouges flottèrent, les canons tonnèrent, et la foule acclama celui qui incarnait désormais l’État nouveau. La République populaire de Chine naissait comme une entité souveraine, unifiée sous le contrôle du Parti communiste, et décidée à transformer en profondeur la société.
Cette proclamation résonnait dans un monde déjà fracturé par la guerre froide. L’année 1949 avait vu la création de l’OTAN, la victoire de la révolution communiste en Chine, et quelques mois plus tard l’explosion de la première bombe atomique soviétique. Le centre de gravité du monde se déplaçait. L’Asie devenait un théâtre majeur, où l’influence américaine se heurtait désormais à un bloc socialiste renforcé. La République populaire s’empressa de sceller une alliance avec Moscou. Le traité d’amitié sino-soviétique de 1950 assura une coopération militaire, économique et idéologique. La Chine se présentait comme le plus vaste pays communiste du monde, donnant au camp socialiste une profondeur démographique inégalée. Washington, de son côté, renforça son soutien à Taïwan et entreprit de contenir l’expansion communiste en Asie, prélude à la guerre de Corée.
À l’intérieur, la proclamation inaugurait une révolution sociale. La réforme agraire, lancée dès 1950, bouleversa les campagnes : les terres des propriétaires furent redistribuées aux paysans, les structures traditionnelles brisées, parfois dans une violence extrême. Le pouvoir chercha à transformer les mentalités, en promouvant l’égalité des sexes, en généralisant l’éducation et en diffusant un nouvel ordre moral centré sur la loyauté au Parti. Les villes, quant à elles, devinrent le laboratoire d’une industrialisation rapide inspirée du modèle soviétique. Le premier plan quinquennal (1953-1957) lança des complexes sidérurgiques, des usines, et un système collectivisé de production.
Mais l’enthousiasme des premiers jours cachait des tensions profondes. La construction d’un État moderne passait par une centralisation extrême et une répression sévère des opposants. Les anciens cadres du Kuomintang, les élites urbaines, les milieux religieux ou intellectuels furent surveillés, persécutés ou réduits au silence. Les campagnes, déjà marquées par les redistributions violentes, allaient connaître de nouvelles secousses avec le Grand Bond en avant à partir de 1958, tentative de modernisation accélérée qui tourna à la catastrophe humanitaire. Cependant, en 1949, ces drames restaient à venir. Le moment était encore à l’euphorie d’une nation qui croyait en sa renaissance.
La proclamation du 1 octobre 1949 illustre aussi la capacité des symboles à modeler la mémoire collective. Pour des millions de Chinois, ce fut l’instant où l’Histoire changea de direction. Après des générations de soumission aux traités inégaux, après les pillages des guerres étrangères, après la misère des guerres civiles, la Chine retrouvait la maîtrise de son destin. La place Tian’anmen devint un sanctuaire politique, où chaque année la fête nationale allait rappeler cette renaissance. Dans l’iconographie officielle, les affiches, les manuels scolaires, cette image de Mao proclamant la République incarna l’entrée dans une ère nouvelle.
À l’échelle mondiale, la naissance de la République populaire de Chine souleva autant d’espérances que de craintes. Les mouvements révolutionnaires y virent la preuve qu’un peuple dominé pouvait se libérer. En Asie, en Afrique, en Amérique latine, l’exemple chinois allait inspirer des générations de militants. Dans le camp occidental, au contraire, ce fut un choc : comment contenir cette masse gigantesque désormais gagnée au communisme ? La guerre de Corée, déclenchée en 1950, révéla brutalement que la Chine nouvelle était prête à intervenir militairement pour défendre son modèle et ses frontières.
Ce 1 octobre ne fut donc pas seulement une date chinoise, mais un jalon planétaire. Il marquait la fin d’un cycle ouvert au XIXe siècle, celui de la domination étrangère, et le début d’un autre, celui de la quête d’une modernisation souveraine. La République populaire de Chine allait traverser des décennies de bouleversements, de succès spectaculaires et de tragédies profondes, mais elle ne cesserait plus d’être l’un des acteurs majeurs du monde. Le discours de Mao, la liesse populaire, les drapeaux rouges au vent furent l’annonce d’un siècle où la Chine allait redevenir une puissance centrale.
Aujourd’hui encore, le 1 octobre 1949 demeure une référence indépassable pour comprendre la trajectoire chinoise. La proclamation de la République ne fut pas seulement un acte politique, mais un moment de bascule où l’Histoire d’un peuple rejoignait celle du monde. C’est cette mémoire qui continue de nourrir le récit national chinois et d’alimenter la perception, chez ses dirigeants comme chez son peuple, d’une mission singulière : celle de redonner à la Chine sa place au premier rang des nations.