5 octobre 1910. La date se grave dans la pierre des places de Lisbonne et dans la mémoire des familles. Le Portugal devient une république après une secousse militaire brève. Pourtant rien ne naît d un jour. Depuis des décennies un pays atlantique éprouvé par la dette l émigration et les revers coloniaux cherche une voie. La monarchie constitutionnelle a tenu par compromis puis s est fracturée sous les chocs du monde. A l aube des marins et des soldats se mettent en marche.
Pour comprendre ce tournant il faut remonter aux années où l empire a perdu son centre. L ultimatum britannique de 1890 a brisé le rêve d un couloir africain et blessé l orgueil national. Les finances publiques se sont dégradées le crédit s est tari la monnaie a vacillé. Le rail a progressé sans transformer le tissu productif. Dans les cafés de Lisbonne et de Porto une petite bourgeoisie instruite lit la presse écoute les orateurs républicains et s organise en associations et en loges.
Le régime a vacillé brutalement en 1908. Le roi Carlos Ier et le prince héritier Luis Filipe ont été tués sur la place du Commerce. Le jeune Manuel II est monté sur un trône devenu fragile. Des gouvernements se sont succédé à un rythme qui a miné la confiance. Les partis ont multiplié les intrigues les scandales ont affaibli l autorité les syndicats ont gagné du terrain. Rien n imposait une rupture immédiate mais chaque crise a enlisé un peu plus l appareil de l État et isolé la cour.
Au début d octobre 1910 l étincelle a pris dans la garnison et dans la flotte. Des bataillons de Lisbonne se sont mutinés et des marins se sont rangés à leurs côtés. Le croiseur Adamastor a visé des points de pouvoir. Les insurgés ont occupé des carrefours et déployé des pièces d artillerie. Le gouvernement légal a hésité puis s est retrouvé sans relais. Au palais des Necessidades la peur a rejoint l impuissance. Le roi a quitté la capitale espérant une issue encore honorable.
Le 5 octobre la ville a tenu ses places. Au Rossio au Chiado et autour de la Rotonde les insurgés ont conservé l avantage. Des foules ont acclamé des orateurs connus de la presse et des sociétés d entraide. Les noms de Teofilo Braga d Afonso Costa d António José de Almeida et de Bernardino Machado se sont imposés. Au balcon de l hôtel de ville José Relvas a proclamé la république. Le drapeau vert et rouge a flotté dans la lumière d automne. Le peuple acclame la nouveauté.
L histoire longue explique cette rapidité. Le Portugal est un pays de littoral et d émigration. Les flux maritimes ont orienté les horizons et porté les idées nouvelles. La sécularisation a avancé dans les villes sans effacer l influence du clergé dans les villages. La presse a élargi l espace public. Les réseaux maçonniques ont structuré des loyautés civiques. Les classes moyennes ont cherché un État plus laïque plus légal et plus efficace. Les élites monarchistes n ont pas su répondre à cette attente.
Un gouvernement provisoire s est installé sous la présidence de Teofilo Braga. Il a pris des mesures destinées à marquer une ère. La séparation des Églises et de l État a été décrétée. Les ordres religieux ont été dissous. Le mariage civil et le divorce ont été institués. Le registre civil a été établi. L école primaire a été promue. L université s est modernisée. Les journaux ont célébré la liberté et un peuple urbain a cru voir se lever un âge neuf.
En 1911 une Assemblée a donné une constitution. Les libertés publiques ont été garanties l exécutif affaibli par choix le parlement placé au centre. Les républicains se sont cependant divisés en familles rivales démocratiques évolutionnistes et unionistes souvent en querelle. Les monarchistes ont conservé des appuis surtout au nord. Les finances sont restées fragiles. La monnaie a souffert des déséquilibres et des dépenses. Les grèves ont reflété une tension sociale durable.
La guerre mondiale a mis le régime à l épreuve. En 1916 le Portugal est entré dans le conflit aux côtés des Alliés. Des soldats ont été envoyés en Afrique et sur le front occidental. La bataille de La Lys en 1918 a été un deuil national. L effort de guerre a épuisé un État déjà maigre. Le rationnement a durci le quotidien et l inflation a rogné les salaires. Les oppositions se sont crispées. Dans ce contexte Sidonio Pais a imposé en 1917 une formule présidentielle autoritaire qui a tenu peu de temps.
En 1919 une tentative de restauration monarchique a eu lieu au nord. Elle a échoué mais elle a révélé la fragilité de la légitimité républicaine. Les années suivantes ont additionné cabinets conjurations et émeutes. Des gouvernements se sont usés en quelques mois. La dette a enfermé les choix. Les syndicats ont bousculé l autorité. Les régions ont défendu des intérêts divergents. La capitale a gardé son rôle d agora mais l intérieur du pays a conservé ses lenteurs et ses fidélités anciennes.
L empire a compté dans ces équations. En Angola et au Mozambique des administrateurs ont tenté de moderniser les services et l exploitation. Les moyens manquaient et la concurrence internationale restait vive. La république a envoyé des officiers des techniciens et des instituteurs. Les routes ont avancé par tronçons. Les campagnes de santé ont progressé par épisodes. L idée impériale a survécu comme horizon nécessaire à un pays pauvre et fier malgré les contraintes.
La vie quotidienne a changé par capillarité plus que par décret. A Lisbonne les tramways ont structuré les trajets. Les magasins ont diffusé des objets venus de l extérieur. Les écoles ont façonné des générations qui lisaient un manuel civique. Les femmes ont revendiqué des espaces nouveaux dans l enseignement dans les bureaux et dans la presse. Les pratiques religieuses ont reculé un peu en ville sans disparaître. Les sociabilités populaires ont gardé leurs fêtes leurs chansons et leurs solidarités.
Le 28 mai 1926 l armée a renversé la république parlementaire. Le mouvement s est présenté comme un remède au désordre et a été accueilli avec lassitude plus qu avec ferveur. La dictature nationale a suivi puis la consolidation d un État autoritaire appuyé sur la discipline budgétaire et une doctrine corporative. Antonio de Oliveira Salazar d abord ministre des Finances a imposé une méthode de rigueur et de contrôle qui a débouché sur un régime durable.
Faut il y voir un échec. Ce serait ignorer la part durable de l expérience. La séparation entre l Église et l État a redéfini les cadres de la vie collective. L école a progressé et a formé des citoyens capables de participer au débat public. L idée de responsabilité parlementaire a infusé les procédures administratives. Les élites ont dialogué avec des milieux sociaux jusque là éloignés. Le pays a expérimenté la liberté de la presse et ses excès. Même fragiles ces acquis ont formé une culture politique.
Le destin de Manuel II a offert un contrepoint. Le jeune roi a quitté Lisbonne pour l exil britannique. Il a vécu loin cultivant une existence studieuse et discrète sans engagement dans les trames violentes de la politique. Cette retraite a éteint la perspective d une restauration par la personne. La monarchie a cessé d être une solution autant qu un problème. Le souvenir a pris une teinte mélancolique. La république est devenue un cadre commun accepté même par beaucoup d anciens monarchistes.
A l échelle de la péninsule 1910 a précédé d autres basculements. L Espagne a connu en 1931 une expérience républicaine d une autre nature et d autre destin. Les deux pays ont partagé des tensions analogues entre villes laïcisées et campagnes conservatrices entre ambitions réformatrices et faiblesse des bases économiques. Chacun a traversé un moment militaire puis un chemin autoritaire. Pourtant l idée de citoyenneté a progressé des deux côtés de la frontière.
Revenir au 5 octobre c est revoir une dramaturgie précise. La nuit les marins ont quitté les amarres. Les troupes ont pris leurs positions. Les rues étroites ont canalisé les colonnes. Les balcons se sont garnis de curieux. A l hôtel de ville la proclamation a donné sa forme au tumulte. Le verbe a construit la légalité. Ce fut un matin où un peuple a perçu que l ordre ancien ne tenait plus et que le nouveau n était pas encore fixé. Les institutions ont suivi puis les textes et enfin la routine.
Le sens de l événement tient à une pédagogie du temps. Une révolution n est pas une rupture pure. Elle réoriente des lignes anciennes et redistribue des pouvoirs mais elle ne choisit ni l économie ni la géographie où elle s exerce. Le Portugal de 1910 a travaillé avec ses ports ses villes moyennes ses campagnes pauvres sa diaspora et son empire. Il a voulu un État plus neutre en religion plus actif en éducation et plus régulier en finances. Il a trouvé une société diverse patiente et résistante.
Ce jour d octobre a donc été un tournant majeur à la fois point de rupture et miroir d une longue histoire. Il a déplacé le centre de la légitimité et donné aux citoyens un vocabulaire renouvelé. Il a inscrit au fronton de l État l idée d une communauté fondée sur la loi plutôt que sur la dynastie. Le lendemain ne fut pas simple mais l horizon s est déplacé. Ainsi la république née à Lisbonne dans le fracas mesuré des armes et des voix a pris place dans le temps profond du pays.