Né le 5 octobre 1899 à Moulins, au cœur de la France des petites villes et des lycées d’État, Georges Bidault grandit dans un milieu modeste, studieux, pétri de catholicisme social et de respect pour l’école républicaine. Nous célébrons aujourd'hui le 126ème anniversaire de sa naissance.
Son enfance est celle d’une génération que la Grande Guerre emporte à l’âge des certitudes et laisse aux seuils de l’âge adulte avec la conscience aiguë d’un monde brisé. Élève appliqué, lecteur de l’histoire longue, il s’oriente vers les lettres, la discipline des faits et la patience des archives. Après des études supérieures à Paris, il décroche l’agrégation d’histoire et devient professeur, métier qui façonne sa voix calme, sa rigueur méthodique et son goût pour l’exposé qui va de la racine à la conséquence.
Sa vie privée se confond d’abord avec l’existence ordonnée d’un enseignant de l’entre-deux-guerres. Le mariage vient après les épreuves, avec la volonté de fonder une famille dans la discrétion, loin des éclats. La foi, sans ostentation, reste le fil intérieur qui éclaire ses choix, non comme un drapeau mais comme une boussole. Le professeur glisse vers le journaliste. Le monde s’assombrit. La défaite de 1940, l’Occupation, les hésitations de tant d’hommes publics frappent l’enseignant qui déteste les spectacles de renoncement.
Bidault choisit la Résistance. Dans l’ombre des réseaux et des pseudonymes, il découvre la difficile arithmétique des mouvements qu’il faut unir, des susceptibilités qu’il faut ménager, des risques qu’il faut courir sans bruit. Après l’arrestation de Jean Moulin, la Résistance a besoin d’un arbitre et d’un visage de rassemblement. Bidault, qui inspire confiance par sa réserve et son sérieux, prend la présidence du Conseil national de la Résistance à l’automne 1943. Il incarne la continuité d’une œuvre collective, tient la plume des textes qui posent l’ossature d’une France à relever, et parle au nom des clandestins qui veulent que l’État renaisse plus juste, mieux organisé, plus protecteur.
Le programme commun, fruits et promesses mêlés, trace des lignes pour l’après-guerre. Vient la Libération. Le professeur devenu résistant entre dans l’exercice direct des responsabilités. Ministre des Affaires étrangères dans le gouvernement provisoire, il représente une France meurtrie mais décidée à reprendre sa place. Il participe aux grandes conférences, signe au nom du pays les actes qui l’arriment à l’ordre international qui se reconstruit, et plaide pour la dignité nationale autant que pour l’équilibre européen.
Par tempérament, Bidault n’est ni un aventurier ni un doctrinaire. Dans la Quatrième République, il devient l’un des piliers du Mouvement républicain populaire, ce grand parti catholique démocrate qui pense l’économie mixte, l’État social, l’Europe naissante. Bidault préside le Conseil dans des circonstances difficiles et brèves, arbitre des coalitions instables, héritier de la méthode de la Résistance appliquée aux majorités de l’hémicycle. Il reprend les Affaires étrangères lorsque les dossiers brûlent et que la France doit dire quelle Europe elle veut, quelles limites elle assigne à ses guerres lointaines, quelles relations elle instaure avec l’Allemagne revenue au rang de partenaire nécessaire.
Le regard de l’historien le pousse vers l’Europe. Il voit dans l’intégration un moyen de conjurer les passions qui ont mis le continent à feu et à sang. Il n’ignore pas que l’équilibre franco-allemand sera la clé du siècle nouveau. Mais l’Europe ne règle pas tout. Bidault, responsable, défend la position d’une France qui n’a pas encore trouvé le chemin d’une paix acceptable. Les défaites accélèrent la nécessité de conclusions que d’autres signent après lui.
Le poids de l’Empire pèse aussi du côté de l’Algérie. Bidault appartient à cette génération qui a vu la République s’identifier à ses prolongements d’outre-mer et qui redoute que l’arrachement ne brise l’unité nationale. Il s’inquiète de la violence, des simplifications, des ruptures qui dressent les Français les uns contre les autres. Quand la Cinquième République naît et que le général de Gaulle décide la sortie du conflit par l’autodétermination puis l’indépendance, Bidault, fidèle à ses convictions, s’y oppose. C’est l’un des drames de sa vie politique, et l’une des sources de sa marginalisation.
Accusé d’avoir couvert ou inspiré des entreprises clandestines, il doit s’exiler. Exil de professseur plus que de conspirateur, exil de papiers, d’articles, de notes écrites le soir, loin des tribunes. Il vit ces années comme une parenthèse douloureuse où l’homme public est réduit à l’ombre d’une cause perdue. Quand l’amnistie referme les plaies les plus profondes de la guerre d’Algérie, il rentre, vieilli, digne, et retrouve une France qui a changé d’échelle, de rythme, de centre de gravité.
Bidault se retire sans faire de bruit, écrit pour mettre de l’ordre dans ses souvenirs, répond à quelques invitations, refuse les outrances. Il meurt le 27 janvier 1983, comme s’il avait choisi de quitter la scène en silence, laissant aux historiens le soin d’accorder ses contradictions. La discrétion qui l’a accompagné finit par ressembler à une méthode, presque à une morale.
Que fut cet homme dans la profondeur du temps français. Un professeur devenu chef de réseau, un modéré traversé de fermetés, un Européen mesurant l’Europe à l’aune de l’intérêt national, un républicain qui crut que l’État devait protéger sans s’alourdir. Il incarne ce pays attaché à ses continuités et périodiquement sommé de trancher, ce pays qui discute longuement avant de décider vivement. Son nom reste attaché à des fonctions clefs.
Deux fois président du Conseil, plusieurs fois ministre, en particulier des Affaires étrangères, acteur de la reconstruction diplomatique, il a occupé l’un après l’autre des postes qui exigent science des nuances et constance des buts. Ses mandats racontent l’architecture mouvante d’une époque. Au ministère des Affaires étrangères, il plaide la place de la France dans les organisations internationales renaissantes, travaille à la paix avec l’Italie, l’Allemagne, les pays de l’Est, cherche des garanties sur la sécurité de l’Europe occidentale. À la présidence du Conseil, il affronte la mécanique des coalitions, la question de la stabilisation monétaire, les arbitrages budgétaires d’un État qui reconstruit et modernise.
À la Défense, il mesure les contraintes d’une armée engagée sur plusieurs théâtres et les limites d’un budget qui ne peut tout financer. À chaque fois, on retrouve la même ligne, faite d’obstination sobre et de prudence calculée. Son style personnel est dans la retenue. Il ne cherche ni l’éloquence éclatante ni la phrase qui blesse. Il préfère la note brève, les réunions où l’on additionne le possible, les compromis qui durent plus que les proclamations.
Cette manière a ses forces et ses faiblesses. Elle protège des emballements, elle expose aux procès en tiédeur. Dans les grandes crises, elle peut paraître insuffisante. Dans les reconstructions patientes, elle s’avère précieuse. Bidault fut de ces hommes nécessaires quand il faut assembler des pièces disparates et faire tenir ensemble des volontés divergentes. Sa vie familiale, protégée, dit quelque chose de son refus des feux.
Il laisse peu de confidences. Le peu qu’il concède dessine un homme d’habitudes, fidèle aux amitiés anciennes, attentif à la courtoisie, ennemi des humiliations. Ce sens des égards vient de l’école et de la foi. Il considère que la République tient aussi par l’exemple, par la tenue, par les limites que chacun s’impose. Au soir de sa vie, il juge sévèrement les brutalités de langage et les raccourcis qui dispensent de penser.
La postérité l’a souvent réduit à des étiquettes. Le président du Conseil aux mandats brefs. Le ministre de l’Indochine impossible. Le catholique du MRP. Le résistant devenu opposant à la politique algérienne. Ces cases disent quelque chose et laissent de côté le reste. On voit alors un fil qui va du maître d’histoire au diplomate, de la discipline des faits à la prudence d’État, et l’on comprend que ses hésitations mêmes appartiennent à une cohérence, celle d’un homme qui veut préserver plus qu’il ne veut conquérir.
Reste la question des résultats. Ont-ils été à la hauteur des ambitions affichées à la Libération. Il a contribué à replacer la France à la table où se décidaient les architectures nouvelles. Il a participé aux gestes fondateurs de l’ordre international d’après-guerre. Il a soutenu le mouvement d’unification européenne tout en veillant à ce que la voix française ne se dissolve pas. Mais il a buté sur des guerres finissantes qui réclamaient d’autres instruments, d’autres rythmes, d’autres hommes.
Ce n’est pas trahir la vérité que de dire qu’il fut performant dans la négociation et malheureux dans la contrainte coloniale. Le portrait se ferme comme il avait commencé, par une fidélité. Fidélité à une certaine idée du service public, à une manière d’être au monde qui privilégie l’étude, le sérieux, la persévérance. Fidélité à la France, envisagée non comme une abstraction, mais comme une communauté qu’il faut tenir unie dans les temps violents et qui se répare par des institutions solides et des compromis loyaux.
Fidélité à une Europe conçue comme un espace de paix active, d’équilibres et de garanties. Fidélité enfin à lui-même, jusque dans l’exil, où il n’abandonna pas ses convictions, même lorsque l’histoire les battait en brèche. Cette trajectoire n’est ni héroïque ni médiocre. Elle appartient à la catégorie des vies utiles, de celles qui font tenir un pays dans les années où il pourrait se défaire.
Bidault fut professeur, résistant, ministre, chef de gouvernement, opposant, exilé, puis témoin. Il ne chercha pas à laisser des phrases, il laissa des décisions, des signatures, des textes. Il ne fut pas un inventeur de systèmes, mais un mainteneur d’équilibres. Dans la longue durée, cette fonction n’est pas la moins nécessaire.