8 octobre 1967. Dans une ravine sèche au dessus de La Higuera, en Bolivie, Ernesto Che Guevara est blessé, désarmé puis capturé par des rangers. Le 9 octobre, il est exécuté. Vingt quatre heures séparent l arrestation de la mort, mais des décennies expliquent ce dénouement.
Né à Rosario en 1928, Che grandit dans une famille lettrée où l on discute politique et littérature. L asthme fait de lui un lecteur tenace et un voyageur attentif. En 1951 et 1952, ses itinéraires à travers l Amérique du Sud l exposent aux économies d enclave, aux mines du Chili, aux léproseries du Pérou, aux frontières de la dépendance. Il écrit. Sa révolte prend forme dans la confrontation entre les promesses des indépendances et la réalité d un continent inégal.
L année 1954 au Guatemala fige ses convictions. La réforme agraire du président Arbenz est renversée par un coup d Etat soutenu de l extérieur. Che voit là l articulation entre oligarchies locales et puissances étrangères. Exilé au Mexique, il rencontre en 1955 Fidel et Raul Castro, rejoint le Mouvement du 26 Juillet, s entraîne, puis débarque à Cuba en 1956. Après les débuts catastrophiques, la guérilla recompose ses forces dans la Sierra Maestra.
La prise de pouvoir à Cuba relève d une conjonction. Le maquis rural s appuie sur des réseaux urbains, des grèves, des mutineries, une opinion lasse de la corruption et des violences du régime Batista. Che s y impose par l organisation, la discipline et le soin des blessés. En décembre 1958, sa colonne descend sur Santa Clara. Le train blindé déraille, des garnisons capitulent, la chute de La Havane s annonce. Le 1er janvier 1959, Batista s enfuit et la guérilla devient Etat.
L homme d armes devient administrateur. Che préside la Banque nationale puis le ministère des Industries. Il soutient la réforme agraire, participe à l alphabétisation, prône une industrialisation volontariste. A la tribune des Nations Unies en 1964, il défend l indépendance économique et la solidarité des luttes. Il écrit sur la guerre de guérilla et sur l organisation économique. Mais il pense l histoire au delà de Cuba. Son horizon est continental.
En 1965, il quitte l île. Le Congo lui sert de premier laboratoire extra américain. Il y mesure la difficulté d importer une méthode sans langue commune, sans chaînes logistiques, avec des alliés divisés. L expérience est un échec avoué. Il en conclut que seules des alliances locales patiemment construites peuvent donner un socle. Pourtant, il choisit une nouvelle tentative au coeur andin.
La Bolivie offre centralité géographique et voisinages révolutionnaires. Che y entre en novembre 1966 sous identité d emprunt. Il établit son camp dans la zone accidentée de Ñancahuazú. Le groupe mêle des Cubains aguerris, des Boliviens et quelques étrangers. L objectif est d ouvrir une brèche vers le Pérou et l Argentine. Mais les lenteurs profondes jouent contre lui. Le Parti communiste bolivien, conduit par Mario Monje, refuse de subordonner sa stratégie à un commandement venu de l extérieur. Les convergences espérées se dérobent.
La répression s adapte. L armée forme des rangers, améliore le renseignement, encadre les territoires. Au printemps 1967, des arrestations affaiblissent la logistique clandestine. Fin août, l embuscade qui coûte la vie à la militante Tania prive le groupe d une courroie de liaison. Les vivres se raréfient, la maladie gagne, la colonne se scinde puis se réduit. L effet de démonstration recherché ne se produit pas.
Le 7 octobre, un informateur conduit des patrouilles vers la quebrada du Yuro. Le 8, la nasse se referme. Blessé, l arma enrayée, Che se rend. Son identité étant connue, il est conduit à l école de La Higuera et gardé par des rangers et des officiers boliviens, sous surveillance de conseillers étrangers. Le gouvernement craint un procès qui offrirait une tribune. L ordre tombe le 9 octobre: exécution. Sergent tire. Le corps est aussitôt héliporté à Vallegrande, exposé dans la buanderie d un hôpital, identifié, photographié.
Cet enchaînement prend sens à plusieurs échelles. A l échelle tactique, il révèle la force d unités légères bien renseignées, formées à la poursuite en terrain difficile, contre un groupe coupé de ses appuis. A l échelle politique, il montre la limite d un volontarisme révolutionnaire lorsqu il ne s adosse pas à des organisations sociales préexistantes capables de durer au delà des coups d éclat. A l échelle symbolique, il fonde un mythe.
Car la mort de Che agit sur l imaginaire. Le visage grave saisi à La Havane en 1960 devient bannière. Il est repris sur des murs et des drapeaux. Il condense colères et espoirs. La circulation des images amplifie ce pouvoir de condensation. L homme devient icône.
Pourtant, l héritage politique est plus ambigu. Le Cuba des années soixante a expérimenté une prise de pouvoir par la combinaison d une guérilla rurale et d une crise urbaine. Il a ensuite tenté de transformer cette victoire militaire en institutions, dans des services publics et en politiques industrielles, au prix de nouvelles dépendances. La tentative bolivienne, elle, rappelle que l avant garde ne suffit pas si elle ne se branche pas sur les temporalités locales, les syndicats, les églises, les familles paysannes.
La postérité est matérielle. En 1997, des fouilles près de Vallegrande exhumèrent des restes attribués à Che et à des compagnons, transférés à Santa Clara dans un mausolée. La tombe et l image coexistent, entre culte, tourisme, piété politique et curiosité.
Raconter le 8 octobre 1967 suppose d articuler contextes, faits et suites. Le contexte est celui d une Amérique latine où les réformes agraires tardent, où les Etats hésitent entre ouverture et répression, où la Guerre froide mondialise chaque conflit. Les faits sont ceux d une campagne mal insérée, usée par le terrain, affaiblie par les dissensions de la gauche et par l efficacité d une contre insurrection modernisée. Les suites mêlent mythe, mémoire et apprentissages militaires.
Che, lui, aura connu l ensemble du cycle révolutionnaire. Dans la Sierra Maestra, il a participé à la construction d une armée politique; à La Havane, il a été l un des visages de la prise d Etat; dans les tribunes internationales, il a plaidé pour une solidarité des peuples; dans le Congo et en Bolivie, il a heurté la résistance du réel. Sa fin ne le réduit ni à un saint laïc ni à un démon. Elle en fait un acteur pris dans des structures et des conflits.
Ce 8 octobre, la capture résume une vérité des guerres irrégulières. L initiative est rare et le temps compte. Quand la colonne perd la maîtrise du calendrier, quand les relais se dissolvent, quand l ennemi apprend plus vite qu elle, la défaite devient probable. A La Higuera, l Etat bolivien a refusé le procès, choisi l exécution, puis tenté d effacer la trace. Il en est résulté, à rebours, un accroissement de la puissance symbolique de l adversaire vaincu.
La leçon éclaire la manière dont se font et se défont les pouvoirs. A Cuba, la prise de pouvoir fut la rencontre entre des faiblesses internes et une stratégie patiente de liaison avec les villes. En Bolivie, la chute découla du défaut de ces liens. Les formations sociales, les langues et les hiérarchies locales ont pesé autant que les armes. Les écrits de Che l avaient dit: une guérilla ne vit que par les populations qui l entourent. Le 8 octobre 1967 fournit la contre preuve de cette règle.
Enfin, l épisode illustre l entremêlement des échelles. Un étudiant argentin devenu médecin, un cadre d Etat cubain, un théoricien de la guérilla, un chef de petite troupe andine: le même individu, saisi à des moments différents d une même vie, éclaire les transformations du XXe siècle latino américain. La capture puis l exécution, et la translation vers Santa Clara, forment une séquence où se déploie puis s affaisse une ambition révolutionnaire.
Le lendemain de la capture, à la mi journée, l ordre d exécuter est appliqué. Les photographies de Vallegrande fixent une posture et un regard. Elles nourrissent un récit qui commence pour beaucoup à Cuba en 1956 et s achève en Bolivie en 1967, mais qui s explique en regardant plus loin: le Guatemala de 1954, la conjoncture mondiale, l économie sucrière et les doctrines militaires révisées.