HISTOIRE D UN JOUR - 9 OCTOBRE 1962

Ouganda, la sortie de l Empire

9 octobre 1962. L Ouganda accède à l indépendance du Royaume Uni tout en demeurant dans le Commonwealth. La cérémonie à Kampala, l ancien drapeau qui descend et le nouveau qui monte, la musique des fanfares et les promesses au micro donnent une image nette de souveraineté naissante. Pourtant la date ne se comprend que dans un temps plus vaste, où la géographie des Grands Lacs, les royaumes précoloniaux, l économie de plantation et l ordre colonial ont creusé les cadres. La décolonisation, ici, ne supprime pas les héritages, elle les réagence et les met au service d ambitions nationales.

Avant la colonisation, le pouvoir s organise autour de royaumes solides. Buganda concentre un appareil de cour et d administration, perçoit le tribut, contrôle des routes et maintient une armée. Bunyoro demeure un rival opiniâtre vers le nord ouest. Toro et Ankole composent des équilibres plus souples appuyés sur des clientèles locales. Les paysanneries denses des abords du lac associent cultures vivrières, bananes et céréales, à un élevage modeste. Les marchés hebdomadaires relient villages, artisans et marchands. Des routes caravanières, animées plus tard par des intermédiaires swahili et indiens, relient l intérieur aux rivages de l océan Indien et à la vallée du Nil, propageant biens, techniques et influences religieuses.

Le protectorat britannique, établi à la fin du dix neuvième siècle, privilégie l administration indirecte. Les autorités indigènes gouvernent au nom de l Empire, particulièrement en Buganda, qui devient le relais principal de l ordre colonial. Le chemin de fer vers Mombasa insère le territoire dans les marchés mondiaux, accélère la circulation des personnes et abaisse le coût du transport. D abord le coton, ensuite le café robusta, structurent une économie d exportation dépendante des cours internationaux et des pluies. Les missions protestantes et catholiques diffusent l alphabétisation, forment des cadres administratifs et ouvrent des dispensaires. Makerere College, puis l université, façonnent une élite lettrée qui parle anglais, maîtrise la comptabilité et lit les débats du monde.

La Seconde Guerre mondiale et l après guerre accélèrent les transitions. Des anciens combattants reviennent avec des attentes nouvelles. Des fonctionnaires africains accèdent à des postes de commandement. Une bourgeoisie commerçante d origine sud asiatique étend la distribution, crédite les producteurs, tient ateliers et magasins. La Charte de l Atlantique, la contrainte budgétaire de la métropole et l exemple des indépendances voisines, du Ghana au Tanganyika, légitiment les revendications politiques. Des partis apparaissent. Le Democratic Party s appuie sur une partie des élites catholiques. L Uganda Peoples Congress agrège des forces nationales hors du Buganda. Des mouvements monarchistes, soucieux de préserver des autonomies, défendent la place des royaumes dans l Etat à venir.

Les conférences constitutionnelles tranchent des questions décisives. Quel partage des compétences entre centre et royaumes. Quelle fiscalité et quelle clé de répartition. Quel statut pour le Buganda, cœur politique et économique. Les élections de 1961 inaugurent un gouvernement responsable. En avril 1962 une coalition entre l Uganda Peoples Congress et Kabaka Yekka porte Milton Obote à la tête du cabinet. Le compromis associe indépendance et continuité. La reine demeure chef de l Etat, représentée par un gouverneur général, tandis qu un exécutif ougandais conduit les politiques publiques. En octobre la fête scelle l acte, des foules se rassemblent, des uniformes défilent, l ancien drapeau descend, le nouveau monte, les hymnes se répondent, et la promesse d une modernisation accélérée est proclamée.

Le lendemain commence le temps des contraintes. L économie reste exposée aux cycles mondiaux du café et aux humeurs de la pluie. Les finances doivent concilier infrastructures et équilibre budgétaire. L administration, encore organisée par des routines coloniales, garantit la continuité mais doit s ouvrir à des attentes sociales élargies. Le Buganda revendique une place singulière, liée au régime foncier mailo, au prestige du Kabaka et à la centralité de Kampala. D autres régions réclament une redistribution plus équitable des recettes et des investissements. La coalition au pouvoir se tend, la question du fédéralisme asymétrique devient le principal nœud de la jeune souveraineté, et la police comme l armée sont sollicitées pour arbitrer des conflits qui devraient se résoudre par la négociation.

En 1963 l Ouganda devient une république. Un président incarne l unité tandis que le Premier ministre conserve l exécutif. La dynamique demeure fragile. En 1966 des accusations de corruption déclenchent une crise. La constitution est suspendue, l armée prend d assaut le palais royal, le monarque s exile, le centre s impose par la force. En 1967 une nouvelle constitution abolit les royaumes et concentre l autorité. La promesse d un compromis fédéral cède la place à une logique unitaire. L appareil militaire s affirme comme arbitre des conflits partisans, les équilibres négociés à l indépendance se défont, et une politique de recentralisation s accompagne d un discours sur l égalité républicaine.

Le renversement de 1971 ouvre un cycle plus sombre. Un pouvoir militaire s installe, multiplie purges et réquisitions, préfère la force à la règle. En 1972 l expulsion des commerçants d origine asiatique vide des milliers d échoppes, rompt des chaînes de crédit et désorganise l approvisionnement. La production chute, les services se dégradent, la peur se diffuse. Des entreprises publiques s enlisent. La guerre perdue contre la Tanzanie en 1979 emporte la dictature mais laisse un pays exsangue. S ouvrent alors des années d élections contestées, de mutineries et de gouvernements éphémères. La trajectoire heurtée révèle la difficulté à stabiliser l Etat, à maîtriser l armée et à reconstruire une économie ouverte sans replonger dans la pénurie.

A partir de 1986 une nouvelle équipe conquiert Kampala au terme d une guerre civile. Elle mise sur la sécurité, la reconstruction des routes, l école primaire universelle, la stabilisation budgétaire et monétaire. Les commerçants d origine asiatique sont rappelés, les investissements reprennent, l inflation recule. Les campagnes se redressent grâce au café et à des cultures vivrières mieux valorisées. Les politiques de santé affrontent l épidémie de VIH avec décision et obtiennent des résultats notables. La décennie voit aussi la décentralisation administrative et la montée d organisations locales, qui refont du territoire un acteur des politiques publiques.

L indépendance apparaît alors comme une matrice durable. Elle institue des lieux de décision nationaux, un ordre juridique propre, une diplomatie active et des marges de manœuvre économiques. Elle expose aussi des tensions de fond. Faut il préserver des éléments de fédéralisme ou affirmer une unité stricte. Faut il protéger les producteurs agricoles ou accélérer l industrialisation. Faut il s en remettre aux prix mondiaux ou amortir les chocs par des offices de stabilisation. Chaque gouvernement arbitre différemment selon la conjoncture, mais les questions reviennent, car elles expriment la structure même du pays, paysanneries denses au sud, pastoralisme au nord est, capitales en expansion et régions en attente.

La coopération est africaine s impose tôt comme horizon. Une communauté avec le Kenya et la Tanzanie cherche, dès la fin des années 1960, à organiser des services communs, des compagnies et des écoles spécialisées. L expérience échoue d abord puis renaît plus tard, avec des projets d interconnexion ferroviaire et énergétique, des corridors routiers et des facilités commerciales. Le vieux tracé vers Mombasa demeure vital, tandis que des axes vers Dar es Salaam se renforcent. Les prix du pétrole, les régimes de change et les barrières non tarifaires deviennent des sujets stratégiques. La logique longue des routes et des complémentarités économiques s impose aux conjonctures politiques, confirmant l emprise de la géographie sur la durée.

Le choix de demeurer dans le Commonwealth produit des effets discrets mais réels. Des magistrats s appuient sur des jurisprudences partagées. Des hauts fonctionnaires échangent méthodes et concours. Des étudiants bénéficient de bourses, des officiers se forment dans des académies alliées. Cette appartenance n enlève rien à la souveraineté, elle lui offre des cadres. On y puise des normes, des routines et des coopérations. C est une architecture légère qui relie sans contraindre totalement et qui facilite la circulation de savoirs utiles, du service civil aux programmes éducatifs, de la justice à la formation militaire.

La société ougandaise, diverse par ses langues, ses pratiques agricoles et ses confessions, poursuit son intégration. L urbanisation se concentre autour de Kampala et de Jinja, où des marchés populaires dynamisent les échanges. Des églises et des mosquées renforcent des solidarités, des écoles étirent les trajectoires. Les médias locaux ouvrent des espaces de débat. Des mémoires concurrentes cohabitent, celles des royaumes, celles des luttes pour l indépendance, celles des années de violence. La politique se joue autant dans les budgets et la logistique des routes que dans les assemblées, autant dans la maîtrise de la fiscalité que dans le discours des leaders.

Plus récemment, la découverte d hydrocarbures dans la vallée de l Albert a redessiné des anticipations. Les négociations sur les oléoducs, sur les sites d extraction et sur le partage des revenus ont ravivé les questions foncières et environnementales. La démographie jeune a placé l école, la formation et l emploi au premier rang des priorités. L Etat arbitre entre parcs naturels, agriculture familiale et concessions industrielles. La santé publique, après l urgence du VIH, affronte d autres défis. Dans ces choix, on retrouve les fils tirés en 1962, ceux d une souveraineté qui doit composer avec les marchés mondiaux et avec des sociétés locales puissantes.

Ainsi, 9 octobre 1962 n est pas un point isolé sur la ligne du temps. La date ouvre un temps neuf en réorganisant des héritages plus anciens. Elle montre comment un pays fabrique de la souveraineté avec des institutions reçues, des marchés exigeants et des alliances utiles. Elle révèle la tension entre centralisation et pluralisme, entre commerce lointain et rente agricole, entre stabilité et réforme. Elle explique pourquoi la politique se noue dans des budgets, des contrats, des routes et des écoles, autant que dans des mots. L Ouganda s y construit avec prudence et volontarisme, fidèle à ses géographies, attentif à ses mémoires, et relié au monde par des corridors, des échanges et une communauté de pratiques qui prolonge l acte d indépendance.