TUVALU - ANNIVERSAIRE

Feleti Teo face à l’océan

Né le 9 octobre 1962 à Tarawa, alors aux îles Gilbert et Ellice, Feleti Penitala Teo grandit dans une famille où le service public structure les gestes quotidiens. Il célèbre aujourd'hui ses 63 ans.

 

Les déplacements de ses parents à travers le Pacifique central l’ancrent dans une identité tuvaluane faite de lignages, de langues et de solidarités inter?îles. L’ombre tutélaire de son père, Sir Fiatau Penitala Teo, futur premier gouverneur général des Tuvalu, diffuse une éthique de responsabilité. L’enfant observe les rituels civiques et les usages administratifs, comprend que l’État n’est pas une abstraction mais un ensemble de pratiques patientes qui ordonnent la vie commune.

Les lagons imposent tôt une pédagogie du réel. La scolarité se déroule entre écoles locales et établissements régionaux où les moyens sont comptés, mais où l’attention des enseignants compense la rareté du matériel. Feleti Teo découvre qu’un texte clair peut sécuriser un quai, qu’un budget bien tenu peut sauver une classe, et que la loi peut être une digue autant qu’un contrat. Il voit la fragilité des tarodières, la morsure des marées et l’incertitude de l’eau douce. Il s’oriente vers le droit public et l’administration, convaincu que l’écriture et la procédure sont des outils d’égalité pour des communautés dispersées.

Au milieu des années 1980, il part vers le Sud pour étudier. À Christchurch, à l’Université de Canterbury, il obtient en 1986 un Bachelor of Laws et est admis la même année comme avocat à la Haute Cour de Nouvelle Zélande, première pour un ressortissant tuvaluan. Cette étape fixe une rigueur de raisonnement et une fidélité aux précédents. Une décennie plus tard, en 1996, il complète sa formation par un Master of Laws à l’Australian National University. Il y approfondit le droit public, la procédure administrative et l’économie des réformes, autant de savoirs qui seront les auxiliaires de ses futurs mandats.

De retour à Funafuti, il rejoint l’appareil d’État. À partir de 1991, Feleti Teo devient le premier Attorney General tuvaluan. Il prend la tête des services juridiques, organise les avis au gouvernement, sécurise les procédures budgétaires et suit les contentieux. Pendant près d’une décennie, il formalise des pratiques, stabilise la rédaction des lois et installe la culture du document, indispensable à un État archipélagique. Le poste, exposé, exige de résister aux improvisations et de défendre la chaîne écrite des décisions. Cette discipline façonne le fonctionnaire et prépare l’homme d’État.

L’océan devient bientôt son champ de réforme. De 2000 à 2006, directeur général de la Forum Fisheries Agency à Honiara, il travaille au cœur de l’économie bleue du Pacifique. La ressource thonière circule sur des milliers de milles, obligeant à des coalitions inédites entre micro États côtiers et grandes flottes lointaines. Teo renforce l’observation en mer, encadre les dispositifs de concentration de poissons, négocie des droits et stabilise les revenus tirés des licences. Il défend la sécurité des observateurs et la transparence des données, conditions d’une gouvernance crédible face aux puissances navales et aux armateurs.

En 2007, il rejoint le Secrétariat du Forum des Îles du Pacifique à Suva comme secrétaire général adjoint. En 2008, il assure l’intérim du secrétariat après la disparition de Greg Urwin. L’expérience confirme sa méthode: des textes sobres, des mandats clairs, des mécanismes simples pour tenir ensemble sécurité, développement et dialogue politique. En 2014, il accompagne le lancement du Pacific Islands Development Forum, signe d’une effervescence institutionnelle qui traduit la volonté des îles de se doter d’espaces de concertation adaptés à leurs urgences.

Sa trajectoire se prolonge à Pohnpei. De 2015 à 2023, il dirige la Commission des pêches du Pacifique occidental et central. Le mandat est technique et politique. Les évaluations scientifiques imposent des plafonds de capture et des fermetures saisonnières. Les intérêts industriels cherchent des marges. Les États côtiers veulent capter la valeur. Teo s’emploie à faire respecter des règles contestées, soutient la collecte de données, et protège les budgets d’un secrétariat qui doit rester crédible. Sa réputation d’arbitre patient, ferme sur la procédure, utile dans la négociation, s’affermit.

La reconnaissance publique suit. En 2013, il reçoit l’Order of the British Empire pour services au gouvernement. À la même époque, il intervient comme expert des politiques halieutiques et des réformes administratives auprès d’organismes régionaux. À chaque étape, la même grammaire apparaît: protéger la compétence, écrire des règles lisibles, sérier les priorités, tenir le cap quand surgissent les pressions. Cette continuité fait de lui un gestionnaire du temps long plus qu’un homme d’effets.

Lorsque les élections générales du 26 janvier 2024 renouvellent le Parlement, Teo est élu député de Niutao. Le 26 février, il est porté à la tête du gouvernement, désigné sans opposition par ses collègues dans une Chambre sans partis politiques. Le 27 février, il nomme son cabinet. Le contexte est lourd. Il faut repositionner les priorités après une campagne marquée par les débats sur la souveraineté, la mobilité et les alliances. Il faut accélérer l’adaptation climatique, moderniser les infrastructures et améliorer la santé comme l’éducation dans les îles extérieures. L’agenda est resserré, les marges financières modestes.

Le climat impose son tempo. Les intrusions salines qui menacent les tarodières, l’érosion des motu et la vulnérabilité des captages dictent l’agenda. Le gouvernement place l’habitabilité et la continuité de l’État au sommet. Il défend l’idée que la souveraineté n’est pas un absolu théorique, mais un faisceau d’instruments concrets: cadastre, registres, communications, digues, et statut juridique de la nation si le territoire habitable se réduisait. L’action locale s’articule avec des négociations internationales qui visent à sécuriser financements, technologies et protections symboliques.

Dans ce cadre, le traité de Falepili conclu avec l’Australie occupe une place nodale. L’accord combine une assistance sécuritaire sur demande, une reconnaissance de la continuité étatique face à la montée des mers et un mécanisme de mobilité qui ouvre chaque année des résidences permanentes à des Tuvaluans. Le nouveau gouvernement en avalise les principes, tout en exprimant des réserves sur la clause de concertation obligatoire en matière de sécurité, jugée ambiguë au regard de la souveraineté. Teo demande des garanties qui protègent la liberté de décision sans casser l’équilibre de l’accord. Il choisit l’ajustement plutôt que la rupture.

La relation avec Taïwan est réaffirmée sur un registre de loyauté et de pragmatisme. Elle se traduit par des bourses, des appuis médicaux, des projets d’infrastructure et un dialogue politique régulier. Le premier ministre insiste sur la cohérence: les choix diplomatiques doivent soutenir des priorités de services publics. Pour un État d’environ onze mille habitants, l’enjeu n’est pas la posture, mais la fiabilité des partenaires, la maintenance des équipements, la continuité de l’électricité et la desserte maritime. La politique étrangère se juge à l’hôpital de l’île, au générateur qui tourne et au bateau qui accoste à l’heure.

Le quotidien gouvernemental reprend ses réflexes juridiques. Le premier ministre travaille par notes et échéanciers, arbitre entre projets prêts et annonces prématurées, privilégie les programmes à résultats vérifiables. Les priorités portent sur la desserte régulière des îles, l’outillage de la télémédecine, la rénovation des écoles exposées aux embruns, la sécurisation des carburants, l’appui aux coopératives de pêche artisanale et la formation des équipages. L’État doit aussi devenir un bon demandeur de financements climatiques, capable de déposer des dossiers complets et d’exécuter sans dérapages.

La sphère privée reste discrète. Époux et père, Teo protège le périmètre familial. Sa parenté avec Samuelu Teo, élu de Niutao et ancien président du Parlement, illustre une continuité civique, mais il refuse d’en faire un argument. L’autorité vient du service rendu, non du patronyme. La réserve maintient une distance utile entre les obligations publiques et les loyautés de village. Elle permet de tenir la ligne quand les arbitrages deviennent difficiles et que les pressions s’exercent au plus près.

Sur la scène régionale, il conserve l’image d’un homme de dossiers, courtois et précis. Les sommets du Forum, les rencontres avec Canberra, Wellington, Tokyo, Taipei ou Bruxelles sont l’occasion de rappeler que les engagements sur le climat doivent se traduire par des ouvrages, des calendriers et des transferts prévisibles. Le Pacifique, dit il, ne cherche pas des discours, mais des contrats exécutés. Chaque saison cyclonique perdue dégrade un hôpital, un quai, une piste. L’administration devient un art du calendrier contrôlé.

Dans les pêches, Teo défend la captation locale de valeur. La fiscalité des licences, l’industrialisation légère à terre, l’élévation des compétences, l’observance numérique et la sécurité des travailleurs en mer forment un ensemble cohérent. L’objectif est de convertir une rente mobile en capital immobile: quais, ateliers de maintenance, centres de formation et bureaux d’ingénierie capables de suivre les chantiers côtiers. Cette stratégie suppose des partenaires patients et un État exigeant. Elle correspond à l’échelle d’un pays où la densité humaine est faible et où la mer structure l’économie.

Au cœur du mandat, la souveraineté sert de boussole. Elle se vérifie dans la maîtrise des procédures, la qualité des données, la capacité à accepter ou refuser des offres et la permanence d’un territoire juridique même si le sol se réduit. Teo plaide pour des garanties concrètes qui protègent la liberté de coopération internationale, tout en acceptant l’assistance en cas de catastrophe. La ligne est étroite, mais elle traduit l’intérêt national tel qu’il le conçoit: sécurité des personnes, dignité des communautés et continuité d’un État insulaire.

Ainsi sa biographie épouse la géographie. Juriste des atolls, artisan de l’intégration régionale et chef de gouvernement d’un archipel dispersé, Feleti Teo incarne une modernité insulaire qui choisit la règle pour opposer une résistance méthodique aux forces de l’océan et aux oscillations des puissances. Son parcours, de Tarawa à Funafuti, des tribunaux aux organisations du Pacifique, raconte un patient apprentissage du temps long. Chaque texte, chaque quai, chaque accord international est un point d’appui offert à la génération suivante pour que l’île demeure habitable et que l’État reste debout.