BELGIQUE - ANNIVERSAIRE

Oliver Paasch, aux confins d’Eupen, la patience d’un état en miniature

Né le 21 octobre 1971 à Malmedy, Oliver Paasch grandit à l’est de la Belgique, sur la bordure qui unit et sépare. Il fête aujourd'hui ses 54 ans.

Enfant des cantons d’Eupen et de Saint-Vith, il apprend que les langues ne sont pas des murs mais des chemins. Les écoles germanophones, les terrains de sport, les associations de village donnent le rythme d’une enfance ancrée dans les Hautes Fagnes, ouverte vers Liège et l’Eifel. Dès l’adolescence, il observe la mécanique belge, ses étages de pouvoir, ses compromis et ses lenteurs, et comprend que la périphérie exige des passeurs capables de traduire et d’assembler. Sa curiosité pour le droit naît de là, au croisement du quotidien et des règles qui l’ordonnent, avec le sentiment que la loi peut être une voie d’émancipation pour les petites communautés.

Étudiant en droit à Namur puis à Louvain-la-Neuve, il fait l’apprentissage des textes et des pratiques, des procédures et des équilibres. Il préside des associations d’étudiants germanophones, anime des débats, s’initie aux négociations collectives et au travail de commission. Dans ces années 1990 qui voient l’Union européenne s’étirer vers l’est, il défend la mobilité, la reconnaissance des minorités et l’ouverture transfrontalière. Le milieu étudiant lui sert d’atelier : écrire des motions, tenir des assemblées, arbitrer des conflits, vérifier les comptes, construire des compromis utilisables. L’expérience forme un habitus de modération active, attentif au détail et à la durée.

À l’issue de ses études, il entre dans la banque. Entre Liège, Malmedy et Verviers, il est analyste crédit, directeur d’agence puis responsable d’un centre d’entreprises. Ce passage par l’économie réelle lui donne un regard concret sur les cycles, les trésoreries, les investissements et la gestion des risques. Il y côtoie artisans, agriculteurs, hôteliers, transporteurs frontaliers, et mesure combien la stabilité réglementaire conditionne les trajectoires locales. La politique, s’il doit un jour la pratiquer, devra rester reliée à ces tables où l’on calcule les marges et les échéances.

La vie privée s’organise sobrement à Kettenis, près d’Eupen. En couple, père de deux enfants, il adopte un tempo discret où la maison, les écoles, les clubs et les réunions publiques se répondent. Le foyer, tenu hors scène, structure pourtant sa manière de penser l’action publique : l’éducation d’abord, la formation ensuite, la santé et l’aide aux aînés, les transports et la culture associative comme ciment d’une petite société. Cette normalité familiale nourrit un style sans emphase, qui privilégie la prévisibilité et le suivi.

Le premier mandat arrive alors que la Communauté germanophone consolide son autonomie. Élu au Parlement de la Communauté à la fin des années 1990, il découvre les budgets, la technique législative, la portée des décrets et l’examen minutieux en commission. En 2004, il entre au gouvernement communautaire comme ministre de l’Éducation et de la Recherche scientifique. Pendant dix ans, il gardera l’école au cœur de son portefeuille, élargissant sa responsabilité à la formation et à l’emploi en 2009. Ce long compagnonnage façonne un agenda : qualité des apprentissages, équité d’accès, attractivité des métiers d’enseignant, passerelles vers l’alternance, articulation entre collège, lycée, hautes écoles et monde du travail, et coopération transfrontalière avec les systèmes allemands et wallons.

En 2008, il participe à la fondation de ProDG, liste citoyenne germanophone, héritière des courants régionalistes, qui revendique l’autonomie d’approche face aux partis historiques francophones et flamands. L’ambition est minimaliste et tenace : gouverner au plus près, négocier des transferts de compétences quand l’administration est prête, parler à Namur et à Bruxelles en partenaire responsable, préférer l’évaluation aux déclarations. Cette grammaire de proximité lui permet de construire des coalitions avec les libéraux du PFF et les sociaux-démocrates puis, plus tard, avec les chrétiens-sociaux du CSP, selon les équilibres du moment.

En 2014, il succède à Karl-Heinz Lambertz et devient ministre-président de la Communauté germanophone. La passation est lisse, presque administrative : mêmes outils, nouvelle cadence. La petite taille du territoire devient un avantage comparatif. On peut y tester vite, corriger vite, capitaliser vite. Les priorités tiennent en quelques axes : consolider l’école, professionnaliser les services d’aide et de santé, soutenir le maillage culturel et sportif, garantir une trajectoire budgétaire crédible, renforcer les coopérations avec les voisins immédiats et la Province de Liège, inscrire l’ensemble dans les réseaux européens.

Les élections de 2019 reconduisent la majorité sortante. La pandémie impose un baptême du feu. L’exécutif organise l’enseignement à distance, sécurise les examens, soutient les maisons de repos, maintient le tissu associatif et met en place des amortisseurs pour l’emploi local. Dans un système institutionnel fragmenté, la coordination avec Namur et Bruxelles devient une discipline quotidienne. La Communauté, bien que modeste, pèse par sa réactivité. L’épisode renforce la conviction qu’une gouvernance de proximité, lorsqu’elle est outillée, protège mieux.

En 2024, au lendemain des élections régionales et fédérales, la Communauté germanophone forme rapidement un gouvernement réunissant ProDG, le CSP et le PFF. Il reste ministre-président et assume en outre les finances et l’aménagement du territoire. La composition resserrée, avec trois collègues ministres, vise l’efficacité : éducation et emploi d’un côté, culture, jeunesse, sport et tourisme de l’autre, affaires sociales et santé en interface. Le programme privilégie la maîtrise des comptes, l’investissement ciblé dans les écoles et les infrastructures locales, la formation tout au long de la vie et l’attractivité des métiers en tension.

Au-delà du périmètre belge, il défend la cause des régions frontalières. La Grande Région, l’Euregio Meuse-Rhine et l’Association des régions frontalières d’Europe offrent des tribunes et des ateliers où l’on échange des méthodes. La coopération transfrontalière n’est pas un décor ; elle irrigue la mobilité quotidienne, l’apprentissage des langues, l’accès aux soins spécialisés, les projets culturels partagés et l’innovation sociale. Inscrire l’Est belge dans ces maillages évite l’isolement et augmente l’effet de levier des fonds européens.

Son style tient à une triade : constance, chiffres, terrain. Constance dans les objectifs et les alliances, chiffres pour étayer, terrain pour ajuster. Il délègue, écoute les administrations, valorise l’expertise et garde la main sur le tempo budgétaire. L’autonomie, chez lui, n’est pas un slogan identitaire mais une technique d’ingénierie publique : on ne réclame que ce que l’on peut exercer, on prépare les services, on s’assure d’une comptabilité propre, on rend compte.

Le bilan s’inscrit désormais dans la longue durée. L’école germanophone a traversé des chocs en préservant des résultats honorables, même si persistent des défis de recrutement et de différenciation pédagogique. Les maisons de repos et les services à domicile se professionnalisent, avec un accent sur la qualité et la coordination. Le réseau associatif maintient une vitalité qui compense l’étroitesse démographique. Les finances demeurent sous contrôle, grâce à une gestion prudente et à des choix priorisés. Reste à traiter les questions lourdes : démographie, logement, mobilité, transition énergétique, place des jeunes diplômés et attractivité des métiers techniques.

Dans sa vie privée, il conserve une réserve constante. Les frontières entre sphère intime et fonction publique sont nettes. La maison reste un point fixe. Les week-ends appartiennent autant que possible à la famille et aux engagements associatifs. Cette discipline personnelle renforce un positionnement public de continuité plus que de charisme. Elle produit des effets politiques : peu d’improvisations médiatiques, des annonces calibrées, des dossiers portés jusqu’à terme.

Au fond, son itinéraire raconte une histoire belge à une autre échelle. Une communauté de 25 sièges au parlement, quelques ministres, un territoire rural et urbain mêlé, des voisinages forts, et pourtant un besoin d’institutions solides et d’une parole reconnue. L’action s’y juge à la précision des dispositifs, à la qualité de l’exécution et à la stabilité des alliances. Là réside son apport : faire fonctionner le quotidien comme un système, y injecter de la prévoyance, inscrire la petite échelle dans les flux du pays et du continent, et maintenir, patiemment, la confiance nécessaire aux sociétés qui vieillissent et se transforment.

Ainsi se comprend la figure d’Oliver Paasch : juriste devenu banquier, banquier devenu ministre de l’école, ministre devenu chef de gouvernement, toujours dans le même périmètre humain, à hauteur d’établissement scolaire, de commune, d’hôpital, d’entreprise familiale. Rien d’héroïque ni de spectaculaire, plutôt une méthode qui additionne des gestes exacts. Dans cette Belgique de cloisons et de passerelles, il incarne la possibilité d’une gouvernance qui accepte sa taille, refuse la surenchère et préfère l’ouvrage patient à la déclaration fulgurante. Sa biographie, encore en cours, reste l’une des illustrations les plus nettes de ce que peut une périphérie lorsqu’elle prend le temps de s’organiser et de durer.

Depuis le 30 juin 2014, date de sa prise de fonctions, il aura conduit trois gouvernements : ProDG-PFF-socialistes, reconduit en 2019, puis, en 2024, ProDG-CSP-PFF. Le cabinet resserré s’appuie sur des ministres dédiés à l’éducation et l’emploi, à la culture et à la jeunesse, à la santé et aux affaires sociales, tandis qu’il garde les finances et l’aménagement du territoire. Siégeant à Eupen, actif au Comité européen des régions, il a présidé l’Association des régions frontalières d’Europe de 2017 à 2019. Ces ancrages offrent des voies d’influence à une communauté modeste, qui réclame moins des slogans que de la constance, des comptes tenus et une vision praticable. Tout y progresse par étapes, preuves et résultats vérifiés.