HISTOIRE D UN JOUR - 27 OCTOBRE 1991

Le nom comme programme politique

27 octobre 1991. Le Turkmenistan se declare independant de l Union sovietique. L enchainement est rapide referendum la veille, loi constitutionnelle le jour meme, et article inaugural qui fixe le nom de l Etat Turkmenistan.

L apparente simplicite masque un basculement silencieux du centre vers la peripherie. Le temps long a prepare ce moment par la mise en reseau du territoire, l industrialisation energetique et la formation d elites administratives. Le temps court l a declenche quand l ordre unioniste s est fissure a Moscou sous le poids du putsch d aout et de la sortie annoncee de la Russie. Dans cette conjoncture, le vote fournit la legitimite, la loi donne la forme, et le pays se dote d un nom qui devient programme.

Bien avant 1991, la longue duree dessine la toile de fond. Aux confins de l Iran, de l Afghanistan et de la Caspienne, les tribus turkmenes circulent, commercant et combattant, puis se fixent partiellement a mesure que l Empire russe avance au XIXe siecle. La prise de Geok Tepe, la creation d un gouvernorat, les voies ferrees et les postes frontaliers installent un encadrement. Au XXe siecle, l Union sovietique substitue a la logique d empire une logique d Etat planificateur. Frontieres internes, langues, hierarchies productives et maillage des villes structurent un espace qui reste peripherique mais vital pour les equilibres energetiques et agricoles du centre. Le coton irrigue et la prospection d hydrocarbures impriment des dependances.

Ce systeme produit des routines. Les ministeres unionistes definissent les objectifs. Les combinats et les sovkhozes executent. Les villes croissent, Achgabat en tete, au rythme des programmes. Les ingenieurs et cadres formes dans les academies technico administratives prennent place. La stabilite se paie d une dependance. Les decisions majeures restent ailleurs. Pourtant, la republique accumule des capacites techniques, une culture administrative et un personnel politique qui sait gerer des chantiers, des flux et des comptes. Ces couches profondes de savoir faire seront mobilisees au moment du basculement. Elles expliquent la continuite des hommes et des procedes apres l independance, et redisent qu une date fondatrice ne rase pas le passe mais le recompose.

L annee 1991 appartient au temps des accelerations. En mars, un referendum unioniste propose de conserver un cadre federal renove. Une majorite approuve, signe que la stabilite reste la valeur dominante. En aout, le putsch a Moscou echoue et fait voler en eclats l illusion d une union reamenagee. Les republiques avancent chacune vers la souverainete. Au Turkmenistan, les autorites, dirigees par Saparmourat Niyazov, privilegient une transition controlee. Les mouvements nationalistes comme Agzybirlik, qui avaient tente d ouvrir des espaces, sont contenus. L essentiel se joue alors dans les couloirs des institutions. L appareil herite du parti, du Soviet superieur et des ministeres locaux negocie la sortie tout en preservant ses leviers.

Le 26 octobre, les electeurs tranchent. Ils se prononcent pour l etablissement legislatif d un Etat turkmene independant et democratic et pour l approbation de la ligne politique du president et du Soviet superieur. La participation est tres elevee et l approbation massive, signe d un consensus oriente vers la sortie ordonnee. Le referendum fixe l horizon et verrouille la legitimite des decisions a venir. L episode a la fois plebiscitaire et juridique montre comment l independance, en Asie centrale, s articule souvent a un projet de continuites. Il ne s agit pas d une revolution de rue, ni d une guerre, mais d une reconfiguration de competences et d autorites au profit du cadre national.

Le 27 octobre, la loi constitutionnelle sur l independance et les fondements de l organisation de l Etat est adoptee. Son article 1 etablit le nom officiel Turkmenistan. Cette formule simple opere une coupure symbolique avec l ancienne denomination qui combinait l ethnonyme et l appartenance socialiste sovietique. Nommer, c est instituer. Le texte affirme la souverainete, la plenitude des pouvoirs sur le territoire, la capacite a mener des politiques interne et externe. De l exterieur, l acte parait administratif. Il constitue pourtant un pivot. Il permet d ouvrir des relations bilaterales, de negocier des contrats energetiques au nom du nouvel Etat, d etre admis aux organisations internationales, et d harmoniser le droit interne.

Dans la courte duree, la continuite des elites domine. Niyazov, ancien premier secretaire, devient president et concentre les leviers. Le parti communiste se transforme en parti dominant, puis d autres structures politiques apparaissent sans concurrence reelle. Les elections organisent la loyale confirmation de l executif. La presse reste sous controle. La justice accompagne la consolidation du cadre presidentiel. Ce choix privilegie la stabilite a la pluralite. Il evite les guerres de succession et limite les chocs. Il laisse aussi en suspens la question de l ouverture politique, laquelle demeure secondaire face a la priorite affichee de l ordre et du developpement.

La moyenne duree economique suit la trace du gaz. Les champs de Dauletabad et d autres gisements alimentent d abord des conduites vers le nord, puis des corridors nouveaux se dessinent. L ouverture d un axe majeur vers la Chine au debut des annees 2000 reequilibre les dependances, sans les abolir. Les recettes financent des subventions energetiques durables, des projets monumentaux a Achgabat, et des routes, canaux, aeroports. Les arbitrages se font entre volumes exportes, prix negocies et fiabilite des equipements. La rente rend possibles des politiques sociales et urbaines visibles. Elle expose aussi l Etat aux cycles de prix, aux pressions contractuelles, et aux dilemmes du long terme.

Le territoire impose ses limites et ses obligations. Le desert du Karakoum, les oasis, et surtout l heritage de l agriculture du coton irrigue pesent lourd. Le canal du Karakoum, chef d oeuvre hydraulique de l epoque sovietique, assure des apports mais engendre des pertes et des salinisations. L independance n efface pas ces contraintes. Elle oblige a des politiques d eau plus fines, a des reconversions agricoles prudentes, a une gestion des risques lies a l Aral. Les autorites proclament l autosuffisance alimentaire et la securite energetique. Elles doivent stabiliser les revenus ruraux et maintenir les services urbains dans un contexte climatique exigeant. Le temps long de l environnement s impose aux agendas politiques.

Sur la scene regionale et mondiale, Achgabat choisit la neutralite permanente. Cette posture, ensuite reconnue dans le concert des Nations, repond a une geographie sensible. A l ouest, la Caspienne offre des promesses d interconnexions si les differends juridiques se reglent. Au sud, l Iran constitue un voisin et un debouche. Au sud est, l Afghanistan impose des mesures de prudence. Au nord, la Russie reste un partenaire cle, meme quand la diversification energetique progresse. A l est, la Chine devient un client strategique. La neutralite permet des cooperations selectives et limite les alignements, au prix d une discretion diplomatique.

La societe change a pas comptes. Les autorites mettent en avant un recit national renouvele. Les figures de poetes, de chefs tribaux, de sages, alimentent manuels et musees. Achgabat s orne de marbres, de parcs et de monuments qui inscrivent la memoire dans la pierre. Le calendrier officiel fait de l anniversaire de l independance un temps fort. Dans le meme mouvement, l espace public demeure controle. Les organisations civiles operent dans un cadre reglemente. L information circule sous surveillance. La mise en valeur des arts et des traditions sert de ciment identitaire dans un contexte politique largement centralise.

La date de 1991 se comprend aussi par ses effets cumules. Elle transforme la carte mentale des acteurs economiques. Les entreprises doivent traiter directement avec des ministeres nationaux. Les bailleurs internationaux ajustent leurs offres. Les juristes traduisent et combinent normes locales et standards internationaux. Dans ce travail souterrain, l article inaugural joue comme balise. Il sert de reference pour dire qui signe, qui juge, qui decide. Il contient en germe l architecture constitutionnelle qui se met en place en 1992 et qui sera ensuite retouchee. Le droit cree un langage commun pour negocier, contester, ou consolider.

L evenement se lit enfin a l echelle de la region. Partout en Asie centrale, 1991 donne naissance a des Etats qui reprennent a leur compte des appareils administratifs et des infrastructures heritees. La singularite turkmene tient a la combinaison d une rente gaziere, d une demographie contenue, et d un choix de neutralite assume. Ce triptyque produit une trajectoire specifique. Elle est ni spectaculaire ni invisible. Elle avance par couches. Un pipeline, un contrat, un monument, un programme scolaire, une ceremonie nationale font tenir ensemble le symbolique, l economique et le politique.

Au final, 27 octobre 1991 n est ni un simple commencement ni une cloture definitive. C est un point de jonction. La republique unioniste y cede la place a l Etat national, mais les personnels, les reseaux techniques et les dependances economiques traversent la frontiere du temps. L independance a donne un nom, un drapeau, un siege, et surtout une capacite a negocier ses interets energetiques. Elle a laisse entier le programme de la diversication economique, de la gestion de l eau et de l ouverture mesuree de l espace public. L article 1, en fixant Turkmenistan, a cristallise la volonte de durer.

Reste la force du verbe juridique. En affirmant le nom Turkmenistan des l article 1, la loi a ancre une identite d Etat que les politiques publiques, les contrats energetiques et la diplomatie declinent depuis. Le pays arbitre entre ouverture et prudence, entre modernisation et reserve. Cette tension n est pas une faiblesse. Elle exprime une trajectoire qui veut durer au dela des cycles, en combinant continuites et ajustements dans un cadre de souverainete.