BRESIL - ANNIVERSAIRE

Lula, l’ouvrier devenu président

27 octobre 1945 : naissance à Caetés, district alors rattaché à Garanhuns dans le Pernambouc pauvre. Le pays est rural, l’eau rare, le travail précoce. Luiz Inácio grandit au milieu d’une fratrie nombreuse. Il fête aujourd'hui ses 80 ans.

Son père, Aristides, part vers São Paulo et fonde un autre foyer. Sa mère, Eurídice, dona Lindu, tient la maison avec une autorité douce et inflexible. L’école arrive tard. Il apprend à lire vers dix ans, puis interrompt les classes pour aider. Vendeur ambulant, cireur de chaussures, garçon de magasin, il additionne les petits métiers qui apprennent la valeur des réaux et la dureté des portes d’usine. Au début des années 1950, la migration familiale vers le Sud, treize jours sur un camion, scelle le destin : São Paulo devient horizon, avec ses ateliers, ses sirènes, ses promesses.

À l’adolescence, il entre en formation professionnelle. Il apprend le métal, la presse, le tour. Les soirs sont pour les cours, les jours pour la poussière d’acier. Villares Metals devient son univers. En 1974, un accident broie l’auriculaire de la main gauche. Le doigt manquant deviendra un signe, une mémoire physique de l’atelier. La blessure le rapproche des syndicats. Dans ces années, le Brésil vit sous dictature. Les grèves sont illégales, la police surveille les portails, la censure réécrit les journaux. Pourtant, dans l’ABC paulista, empire de l’automobile et de la sidérurgie, s’organisent des assemblées qui parlent salaires, inflation et dignité. Lula apprend la scène, la phrase simple, la pédagogie des exemples concrets. L’ouvrier devient porte-voix.

La vie privée se tisse au rythme des épreuves. Il se marie jeune avec Maria de Lourdes, qui meurt de l’hépatite avec l’enfant qu’elle portait. Une relation donne naissance à Lurian. En 1974, il épouse Marisa Letícia, qui sera sa compagne de quarante ans. Le foyer se construit, s’agrandit, trouve ses rituels. Le catholicisme de Lula reste populaire, mêlé de culture de quartier. Les week-ends sont faits de football, de bars, de musique. Cette sociabilité compte, car elle fonde une façon de parler au peuple des périphéries sans intermédiation.

À la fin des années 1970, l’inflation ronge les paies et libère la colère. Les grèves de 1978, 1979, 1980 mettent des dizaines de milliers d’ouvriers dans la rue. Le gouvernement réprime, emprisonne, concède, hésite. Le syndicaliste s’affirme. Il comprend que la lutte exige un instrument politique. En 1980 naît le Parti des travailleurs, coalition de syndicalistes, intellectuels, prêtres progressistes, mouvements urbains. Diretas Já réclame ensuite l’élection présidentielle au suffrage universel. La transition s’ouvre. Lula candidate en 1989, 1994, 1998. Il perd trois fois. Chaque défaite est une école. Il élargit ses alliances, apprivoise les marchés, polit sa communication, tempère la radicalité programmatique. Le Brésil, lui, affronte crises monétaires, plans de stabilisation, privatisations, angoisses sociales.

En 2002, Lula emporte la présidence. Le premier mandat cherche l’équilibre entre stabilité et inclusion. Un programme de transferts monétaires conditionnels devient l’outil-pivot des politiques sociales. La faim, indigne d’un géant agricole, devient cible nationale. Le salaire minimum progresse en termes réels, le crédit populaire s’étend, des millions formalisent leur emploi. Les chantiers d’infrastructures avancent. Les prix élevés des matières premières donnent souffle à la balance externe. Le style mêle pragmatisme, symboles et proximité. L’État négocie avec entreprises et syndicats, arbitre entre agribusiness et agriculture familiale, finance et industrie. Cette équation, imparfaite, réduit la pauvreté et élargit la classe moyenne.

Mais la politique brésilienne n’est jamais sans rugosité. En 2005, l’affaire dite du mensalão expose des circuits d’achats de votes au Congrès. Le système de financement partisan est mis à nu. Le gouvernement vacille. Des proches tombent. Lula nie avoir su, remanie, affronte commissions et couverture médiatique. La croissance soutenue et l’emploi préservent son capital. Réélu en 2006, il consolide les programmes sociaux, stimule l’éducation technique et supervise les premiers pas de la mise en valeur du pré-sal, ces gisements offshore profonds qui alimentent l’espoir de recettes à long terme. Fin 2010, il quitte le pouvoir avec une popularité élevée et l’image d’un président qui a rapproché l’État des pauvres sans rompre avec le marché.

La parenthèse s’assombrit vite. En 2011, un cancer du larynx impose chimiothérapie et radiothérapie. La barbe tombe, la voix faiblit, puis revient en 2012. Les grandes manifestations de 2013, la récession, la polarisation et l’opération anticorruption Lava Jato rebattent les cartes. Le ministère public et un juge de Curitiba orchestrent des enquêtes tentaculaires. Dans deux dossiers emblématiques, un triplex à Guarujá et une propriété à Atibaia, Lula est condamné et incarcéré en 2018. Pour une partie du pays, l’ancien président incarne la corruption systémique ; pour d’autres, il devient symbole d’un système judiciaire politisé. En 2021, la Cour suprême annule les condamnations pour incompétence territoriale et reconnaît la partialité du juge initial. La route électorale s’ouvre de nouveau.

La campagne de 2022 oppose deux Brésils. L’un, conservateur, sécuritaire, évangélique, arrimé au centre-ouest agro-exportateur ; l’autre, social, syndical, métissé, ancré dans le Nordeste et les métropoles. Lula gagne d’un cheveu au second tour avec 50,9 %. Une semaine après l’investiture, le 8 janvier 2023, des foules radicalisées envahissent et saccagent le Congrès, le palais présidentiel et la Cour suprême à Brasília. L’exécutif décrète l’intervention fédérale dans le district et la justice engage des centaines de poursuites. L’épisode marque le retour brutal de la question démocratique comme problème de sécurité nationale.

Le troisième mandat se structure autour de trois blocs. Le social d’abord : relance des transferts, revalorisation du salaire minimum, santé et école comme priorités, lutte contre la faim redevenue urgente après la pandémie. Le budget ensuite : un nouveau cadre fiscal remplace l’ancien plafond et limite la croissance des dépenses à une fraction des recettes, avec une trajectoire de solde primaire visant le retour à l’équilibre. L’industrie enfin : une politique annoncée en 2024 cherche la “néo-industrialisation”, mobilise le BNDES, la Banque d’innovation, la commande publique, et vise la transition énergétique, la santé, le numérique, les chaînes de valeur locales. À cela s’ajoute un objectif climatique : zéro déforestation nette en Amazonie d’ici 2030, qui suppose contrôle, alternatives économiques et coopération internationale.

La politique étrangère reprend les codes d’une influence utile. Le Brésil rehausse son profil dans le climat, répare ses relations avec les États-Unis et l’Europe, rouvre des ponts avec l’Afrique, et s’implique dans les BRICS élargis et au G20, dont il assure la présidence en 2024. L’accord Mercosur-Union européenne patine sur les garanties environnementales. Sur l’Ukraine, le langage de médiation suscite critiques occidentales et approbations prudentes du Sud global. L’idée reste la même : parler à tous, éviter l’alignement et chercher des bénéfices concrets pour l’industrie et l’agriculture brésiliennes.

La présidence affronte l’imprévu des catastrophes. En 2024, des pluies extrêmes dévastent le Rio Grande do Sul. Le gouvernement organise des ponts aériens, dépêche un hôpital de campagne, débloque des crédits et des aides directes, promet la reconstruction, obtient des appuis multilatéraux. La crise révèle vulnérabilités urbaines, inégalités territoriales, et oblige à arrimer climat, logement, drainage et protection sociale. Elle montre aussi la dépendance du budget à des aléas de recettes, dont celles tirées des concessions pétrolières du pré-sal, alors que la règle fiscale encadre la dépense.

Reste l’homme. La voix est rauque, la main compte neuf doigts, le geste appelle l’assemblée. Lula gouverne par addition de médiations. Il préfère l’accord à la rupture, cumule les compromis avec gouverneurs, partis du “centrão”, syndicats, églises. Sa méthode produit des avancées graduelles, parfois au prix de concessions chères. Sa fragilité tient à la polarisation, à l’attrition permanente dans un Congrès fragmenté, et au soupçon, jamais dissipé, d’un système politique gourmand en ressources. Son atout reste la capacité à traduire le macroéconomique en exemples simples et à parler aux périphéries que l’État atteint mal.

La vie privée a connu d’autres seuils. Marisa Letícia meurt en 2017. En 2022, il épouse la sociologue Rosângela, dite Janja, figure publique qui élargit le rôle traditionnel de première dame et polarise le débat. Le couple incarne une scène plus contemporaine, sensible aux questions de genre, de culture et de communication numérique. Le catholicisme demeure, mais le langage inclut la pluralité religieuse brésilienne, clé des dialogues avec les bancadas confessionnelles.

Au total, les mandats forment une ligne brisée mais lisible. 2003-2010 : inclusion par le revenu, réduction de la pauvreté, ascension de millions par le travail formel, diplomatie Sud-Sud, et scandales en contrepoint. 2023-… : réparation sociale post-pandémie, ancre budgétaire revisitée, réforme de la fiscalité de la consommation, relance industrielle, priorité climatique, gestion des catastrophes, et lutte pour l’État de droit après la tentative de sédition de 2023. Entre les deux, une parenthèse judiciaire close par l’annulation des condamnations et un retour aux urnes qui consacre la résilience d’un itinéraire.

Ce parcours n’est ni lisse ni héroïque. Il est fait de matières hétérogènes : acier, prudence budgétaire, pétrole, forêts, foi populaire, statistiques, coalition parlementaire. Il déçoit ceux qui veulent la pureté révolutionnaire, inquiète ceux qui redoutent l’État, et rassure qui attend de la politique des effets concrets sur la table du dîner. Dans la longue durée, la biographie de Lula suggère qu’un pays continent ne se gouverne qu’en assemblant les temps : le court de l’urgence sociale, le moyen des comptes publics, le long de l’éducation, de l’industrie et du climat. Le métal d’origine est devenu politique, mais il garde la mémoire des ateliers, des mains et des camions sur la route poussiéreuse du Nordeste vers São Paulo. C’est cette mémoire, sans doute, qui continue d’orienter la boussole d’un dirigeant convaincu que la dignité s’éprouve d’abord dans la vie ordinaire.