REPUBLIQUE TCHEQUE - ANNIVERSAIRE
Petr Pavel, de l’uniforme à la présidence

Né le 1er novembre 1961 à Planá, en Tchécoslovaquie, Petr Pavel grandit dans une famille d’officier où l’institution militaire façonne les habitudes et les horizons. Il célèbre aujourd'hui ses 64 ans.
Les années 1970 passent au rythme des affectations, des immeubles de garnison et des internats où l’on apprend la sobriété, la ponctualité et la loyauté. Dans un pays placé au centre du continent, la géographie enseigne la prudence. Le jeune Pavel y ajoute la rigueur, avec l’idée que l’ordre n’empêche ni la curiosité ni l’initiative.
Adolescent, il rejoint le lycée militaire Jan Žižka à Opava, antichambre des écoles d’officiers. Langues, topographie, mathématiques et endurance composent une pédagogie qui prépare aux armes de reconnaissance. À Vyškov puis à Brno, à l’Académie militaire des forces terrestres, il poursuit des études qui ouvrent les portes des troupes aéroportées. En 1983, à vingt-deux ans, il commande une section de reconnaissance parachutiste. La routine des entraînements installe une méthode et fonde un rapport au risque maîtrisé.
En 1985, comme beaucoup d’officiers de sa génération, il adhère au Parti communiste de Tchécoslovaquie. Ce geste appartient alors à la normalité des carrières. En 1988, il suit un cursus d’intelligence militaire, au moment où l’époque bascule sans l’avouer. L’automne 1989 ouvre la Révolution de velours. Le régime tombe, les mots se libèrent, les trajectoires se recomposent. Pavel traverse le seuil sans renier ses compétences. Il demeure soldat, mais dans un État qui change d’alliances et d’horizon.
Avant ses mandats, sa vie privée dit l’autre moitié de l’histoire. D’un premier mariage avec Hana, il a deux fils, Jan et Petr. Le couple se sépare. Il épouse ensuite Eva Pavlová, officier de l’armée tchèque, qui atteindra le grade de lieutenant colonel et deviendra première dame en 2023. Le couple s’installe au début des années 2010 à ?ernou?ek, au nord de Prague. On y mène une existence sobre, faite de voisinage, de promenades et d’un rapport simple au temps. Pavel parle tchèque, anglais, français et russe, revendique un athéisme tranquille et cultive une passion durable pour la moto.
La décennie 1990 est l’épreuve du feu. L’armée tchèque doit trouver sa place dans l’ordre d’après guerre froide. Déployé au sein de l’UNPROFOR, Pavel se retrouve en janvier 1993 au cœur d’une opération emblématique. À proximité de Karin, en Croatie, des casques bleus français sont encerclés. Un détachement tchèque et slovaque participe à l’évacuation. Pavel conduit la manœuvre, franchit routes coupées et tirs indirects, et contribue à dégager plus d’une cinquantaine de soldats. L’épisode forge une réputation de sang froid et lui vaut des décorations étrangères. Il marque l’entrée d’une armée moyenne dans la grammaire pratique des interventions multilatérales.
Après 1989, la formation devient européenne. Pavel fréquente les écoles britanniques, du Staff College de Camberley à la Royal College of Defence Studies, et obtient en 2006 un master en relations internationales à King’s College London. L’interopérabilité s’apprend dans les salles de cours autant que sur les terrains d’exercice. Le soldat de terrain devient planificateur et officier d’état major, familier des coalitions et des règles qui relient des armées différentes. Il acquiert une compétence de médiation qui servira plus tard sa pratique d’arbitre.
Le 1er juillet 2012, il est nommé chef d’état major de l’armée tchèque. La fonction impose réformes, arbitrages budgétaires et pédagogie publique. L’annexion de la Crimée par la Russie, en 2014, rappelle la fragilité des équilibres européens. En juin 2015, Pavel devient président du Comité militaire de l’OTAN. Pour la première fois, un officier tchèque occupe cette fonction où les chefs d’état major conseillent le Conseil de l’Atlantique Nord. Le rôle consiste à traduire les décisions politiques en orientations militaires et à tenir ensemble des alliés aux intérêts divergents. Il s’y emploie en professionnel de la méthode, attentif aux compromis sans céder sur les principes.
En 2018, l’uniforme est rangé. Le général à la retraite devient conférencier et expert, siège à des conseils et anime des initiatives civiques. En 2020, pendant la pandémie, il lance une plateforme de solidarité destinée à soutenir logistiquement soignants et bénévoles. Ce passage par la société civile installe une crédibilité extra militaire et prépare l’entrée, en 2022, dans l’arène électorale.
La campagne présidentielle s’organise autour de deux axes. D’un côté, un récit personnel de continuité calme et de service public. De l’autre, une offre politique claire. Ancrer la Tchéquie dans son choix occidental. Défendre l’État de droit. Soutenir l’Ukraine agressée par la Russie. Rétablir une pratique de la présidence sobre et prévisible. Face à Andrej Babiš, Pavel avance sans outrance. Le premier tour des 13 et 14 janvier 2023 le place en tête. Le second tour, les 27 et 28 janvier, lui donne la victoire avec 58,33 % des suffrages, contre 41,67 % à son adversaire. La participation dépasse 70 %. Il prend ses fonctions le 9 mars 2023.
Le rôle présidentiel tchèque n’est ni celui d’un chef de gouvernement ni celui d’une figure purement protocolaire. C’est un entre deux qui, par la nomination du premier ministre, la promulgation des lois, la désignation de juges et la représentation extérieure, peut imprimer un cap. Les premiers gestes de Pavel s’inscrivent dans la cohérence de sa trajectoire. Il confirme l’alignement euro atlantique, multiplie les signaux de soutien à l’Ukraine et souligne l’importance des alliances. À l’étranger, il privilégie la relation avec la Slovaquie, affirme une sensibilité aux enjeux de l’Est et n’ignore pas l’Indo Pacifique, signe d’un intérêt pour les équilibres globaux. Ses premiers déplacements officiels privilégient la Slovaquie, alliée intime, puis Varsovie et Kyiv, conformément à une boussole tournée vers l’Est européen. À Prague, il nomme des juges constitutionnels au fil des vacances, veille à la stabilité monétaire et consulte largement avant chaque nomination gouvernementale. Le style reste factuel, sans gestes inutiles superflus.
À l’intérieur, il reste au dessus de la mêlée partisane mais n’ignore pas les fractures héritées du XXe siècle. À l’été 2025, il promulgue une modification pénale qui interdit la propagande communiste au même titre que l’apologie du nazisme. La décision, défendue par des institutions mémorielles, heurte une partie de la gauche et relance un débat sur la liberté d’expression, la mémoire et la pédagogie du passé. L’ancien soldat estime que l’expérience du totalitarisme impose des garde fous. La mesure s’inscrit dans une lecture exigeante des responsabilités civiques.
La scène politique évolue autour de lui. À l’automne 2025, les élections législatives donnent la victoire au mouvement ANO d’Andrej Babiš, sans majorité absolue. Le président, gardien des procédures, navigue alors entre cohabitation possible, arbitrage discret et continuité de l’État. Sa pratique reste celle des équilibres, du respect des verdicts électoraux et de l’attention au cadre constitutionnel. Loin des coups d’éclat, il préfère le temps long des institutions à la logique des slogans. La présidence devient un lieu de stabilité, mesuré, attentif aux formes et aux délais.
La vie privée demeure discrète. Eva Pavlová concentre ses engagements sur des causes sociales et locales. Le couple, longtemps établi à ?ernou?ek, rejoint la villa Lumbe, résidence officielle située près du Château. Le style demeure économe et sans ostentation. La passion de la moto, assumée, reste un trait personnel autant qu’un rappel biographique. Une chute en 2024, sans gravité, rappelle que la fonction n’efface pas les habitudes d’une vie entière.
Dans la longue durée, la trajectoire de Petr Pavel épouse le mouvement d’un pays charnière. Enfant d’un régime disparu, il a transformé un capital d’obéissance en compétence d’organisation et en prudence stratégique. L’officier de reconnaissance devenu président illustre une continuité paradoxale. Il incarne la fidélité aux alliances, la culture de coalition et une idée de l’indépendance nationale qui se définit par la densité des liens avec les autres. Sa biographie raconte l’apprentissage d’une Europe qui se défend sans renoncer au droit, ajuste ses budgets, modernise ses armées et mesure la portée des mots.
Reste la question morale que l’histoire récente adresse à chaque itinéraire venu de l’Est. Que vaut l’adhésion au parti unique lorsque le régime s’effondre et que s’ouvre le temps du choix démocratique. Pavel n’en fait pas mystère. Il parle d’erreur et s’en remet à la sanction des actes accomplis depuis. Trois décennies de service, l’expérience de l’OTAN et le souci d’une diplomatie sobre servent d’argument. L’opinion, partagée, lui accorde pour l’heure le bénéfice d’une présidence attentive aux formes et aux procédures, moins portée aux éclats qu’à la continuité des institutions.
Ainsi se dessine un président sans emphase, attentif aux règles et soucieux d’exactitude. Dans les crises comme dans les rituels civiques, il mise sur une vertu rare à l’ère des accélérations: la constance. Sa vie est un manuel d’endurance et d’adaptation, où la patience n’interdit pas la décision et où l’expérience militaire n’exclut pas la modestie du civil. Dans le tumulte européen, ce style peut paraître terne. Il correspond pourtant à la position d’un État du milieu, dont la sécurité tient à la solidité des alliances, à la qualité du débat et à la prévisibilité de la règle.
L’histoire personnelle de Petr Pavel n’est pas celle d’un homme providentiel. C’est celle d’un fonctionnaire du temps long. Elle commence dans un appartement de garnison, passe par des écoles où l’on désapprend le dogme et apprend la méthode, se prouve dans une vallée croate où l’on sauve des hommes pris sous le feu, s’exerce dans les salles de l’OTAN où l’on rapproche des doctrines, puis se déplace dans les salons d’un château où l’on veille à la forme des lois. À chaque étape, la même idée travaille l’action: tenir la mesure, préserver l’essentiel, préparer demain sans bruit.
De l’enfance socialiste au mandat présidentiel, une géographie et un calendrier s’entrelacent. La Bohême, frontière et carrefour, impose ses prudences. L’Europe, qui se réarme sans renoncer au droit, exige ses compromis. Le monde, enfin, réapprend que les distances se raccourcissent, que les menaces se combinent et que les États moyens doivent peser par leurs alliances plus que par leurs forces propres. Petr Pavel, soldat devenu arbitre, porte cette évidence avec économie de mots et densité d’habitudes. Dans son parcours, la Tchéquie lit sa propre histoire récente et mesure, sans exaltation, la force tranquille des continuités.