HISTOIRE D UN JOUR - 2 NOVEMBRE 1930

Le couronnement du dernier negus negast

Le 2 novembre 1930, dans la chaleur des hauts plateaux ethiopiens, un homme de trente-huit ans franchit le seuil de la cathedrale Saint-Georges d'Addis-Abeba pour recevoir la couronne imperiale d'Ethiopie. Tafari Makonnen, regent depuis quatorze annees, devenait Haile Selassie Ier, negus negast, roi des rois, lion conquerant de la tribu de Juda, elu de Dieu. Ce couronnement fastueux, prepare pendant sept mois et auquel assisterent les representants de soixante-douze nations, marquait bien plus qu'une simple succession dynastique. Il incarnait la volonte d'un souverain africain de transformer son empire millénaire en un etat moderne centralise, capable de resister aux ambitions coloniales qui, depuis cinquante ans, avaient devore le continent africain presque tout entier.

Dans cette entreprise de refondation politique, le nouveau souverain mobilisait des ressources multiples. Il s'appuyait sur la legitimite d'une dynastie pretendument salomonique, sur les structures seculaires de l'Eglise orthodoxe ethiopienne, sur un appareil militaire qu'il avait contribue a moderniser, mais aussi sur une diplomatie habile qui cherchait a inscrire l'Ethiopie dans le concert des nations. Le couronnement lui-meme, par son faste et sa mise en scene minutieuse, constituait un acte politique majeur destine a impressionner tant les visiteurs etrangers que les nobles ethiopiens dont il entendait reduire l'autonomie. Cette ceremonie inaugurait un regne qui allait profondement bouleverser les structures traditionnelles du pays, tout en s'inscrivant dans une longue histoire de resistance contre les penetrations exterieures.

Le parcours qui conduisit Tafari Makonnen au trone imperial s'enracine dans les convulsions politiques qui agiterent l'Ethiopie au debut du vingtieme siecle. Ne le 23 juillet 1892 dans la province du Hararghe, il etait le fils du ras Makonnen Wolde Mikael, gouverneur de cette region strategique et cousin germain de l'empereur Menelik II. Son pere, homme cultive et ouvert aux influences exterieures, lui transmit une certaine curiosite pour les innovations techniques et politiques venues d'Europe. Cette education princiere se deroula dans un empire qui venait de remporter une victoire retentissante contre les ambitions coloniales italiennes. En mars 1896, a Adoua, les armees de Menelik II avaient inflige une defaite ecrasante aux troupes italiennes, preservant ainsi l'independance ethiopienne a une epoque ou la quasi-totalite de l'Afrique tombait sous la domination europeenne. Cette victoire fondatrice hantait la memoire collective ethiopienne et constituait un reference permanente pour la generation de Tafari.

La mort prematuree du ras Makonnen en 1906 priva le jeune homme de quatorze ans de son protecteur principal. Il fut place sous la tutelle de l'empereur Menelik II qui veillait personnellement a parfaire son education. Mais l'empire traversait alors une periode d'incertitude dynastique. Menelik II, frappe par une attaque cerebrale en 1906, voyait sa sante decliner progressivement. La question de sa succession s'ouvrait dans un contexte marque par les rivalites entre les grandes familles nobles du Choa, du Godjam, du Tigre et du Begemder. Ces puissantes maisons provinciales, habituees a une large autonomie, acceptaient mal l'idee d'un pouvoir imperial centralise et fort. Elles incarnaient la structure feodale traditionnelle de l'Ethiopie, ou chaque ras regnait en maitre quasi absolu sur ses domaines, levant ses propres armees et percevant ses propres impots.

En 1913, a la mort de Menelik II, ce fut son petit-fils Lij Iyasou qui lui succeda sans ceremonie de couronnement formelle. Le jeune homme, age de dix-sept ans, affichait rapidement des sympathies inquietantes pour l'islam et entretenait des relations suspectes avec les puissances ottomanes et allemandes, alors que la Premiere Guerre mondiale bouleversait les equilibres internationaux. Ces orientations alarmerent profondement l'establishment ethiopien, en particulier le clerge orthodoxe et les nobles attaches aux traditions chretiennes du royaume. La rumeur d'une conversion a l'islam circulait dans la capitale, provoquant une indignation croissante. En septembre 1916, une coalition de nobles conservateurs, soutenue par l'Eglise orthodoxe et menee notamment par le fitawrari Habte Giorgis, puissant ministre de la Guerre de Menelik II, destitua Lij Iyasou sous l'accusation d'apostasie.

La solution dynastique trouvee par les conjures refletait les compromis compliques de la politique ethiopienne. Zewditou, fille de Menelik II, fut proclamee imperatrice, devenant ainsi la premiere femme a regner en son nom propre sur l'Ethiopie depuis des siecles. Mais cette elevation feminine cachait mal un partage du pouvoir. Tafari Makonnen, age de vingt-quatre ans, fut nomme regent et heritier presomptif, tandis que le fitawrari Habte Giorgis conservait le controle de l'armee. Cet arrangement tripartite instaurait une gouvernance complexe ou les tensions entre conservateurs et modernisateurs ne cesseraient de s'aiguiser pendant quatorze annees. L'imperatrice Zewditou incarnait la tradition religieuse et la piete orthodoxe. Profondement conservatrice, elle s'opposait a toute reforme trop rapide et consacrait l'essentiel de son energie a la construction d'eglises et de monasteres. Le regent Tafari representait au contraire le parti du progres et de l'ouverture au monde exterieur.

Des les premieres annees de la regence, Tafari entreprit de transformer en profondeur les structures de l'empire. En 1923, il obtint l'adhesion de l'Ethiopie a la Societe des Nations, faisant ainsi de son pays le seul etat africain independant membre de cette organisation internationale. Cette adhesion ne fut pas sans difficultés. La Grande-Bretagne s'opposa initialement a la candidature ethiopienne, arguant que le pays n'etait pas suffisamment civilise et que l'esclavage y subsistait encore. Pour surmonter cette objection, Tafari s'engagea solennellement a abolir la traite des esclaves, ce qu'il fit des 1924, lancant ensuite un programme graduel d'emancipation. Cette entree dans le concert des nations constituait un coup diplomatique majeur, qui plaçait l'Ethiopie sur un pied d'egalite formelle avec les puissances coloniales europeennes.

En 1924, Tafari devint le premier souverain ethiopien a voyager hors de son empire en temps de paix. Il se rendit successivement a Jerusalem, au Caire, puis en Europe ou il visita Rome, Paris et Londres. Ces voyages le confronterent directement aux realisations techniques et administratives des nations europeennes. Il en revint determine a moderniser son pays, non par imitation servile, mais en adaptant certaines innovations a la realite ethiopienne. A son retour, il lanca une serie de reformes qui susciterent l'hostilite croissante des elements conservateurs. Il fonda des ecoles modernes ou l'enseignement ne se limitait plus aux textes religieux traditionnels en gueze, il fit venir des conseillers etrangers pour reorganiser l'administration, il encouragea la construction de routes et l'installation de lignes telegraphiques.

Progressivement, le regent accumulait les leviers du pouvoir reel. En 1926, a la mort du fitawrari Habte Giorgis, il prit le controle du ministere de la Guerre et entreprit de moderniser l'armee ethiopienne. Il fit acquerir des armes modernes, organisa des unites disciplinees sur le modele europeen, et surtout crea une petite force aerienne, innovation spectaculaire dans un pays ou l'essentiel des communications se faisait encore a dos de mulet. En 1928, face a une tentative de coup d'etat fomentee par des nobles conservateurs, Tafari demontra sa maitrise de la situation. L'imperatrice Zewditou, contrainte et forcee, dut le couronner negus, c'est-a-dire roi, alors meme qu'elle conservait theoriquement le titre supreme de negiste negest, imperatrice. Cette situation inedite creait une dualite au sommet de l'etat, ou un roi regnait sous l'autorite nominale d'une imperatrice de plus en plus effacee.

La crise finale eclata en mars 1930. Le mari de l'imperatrice, le ras Gougsa Welle, gouverneur du Begemder, leva une armee de trente-cinq mille hommes et marcha sur la capitale pour renverser le regent qu'il accusait de trahir les traditions ethiopiennes. Cette rebellion incarnait la resistance desesperee de l'aristocratie provinciale face a la centralisation du pouvoir. Mais Gougsa Welle commit une erreur fatale en sous-estimant les moyens dont disposait desormais Tafari. Le 31 mars 1930, sur les plaines d'Anchem, les deux armees s'affronterent dans une bataille qui devait sceller le sort de l'Ethiopie traditionnelle. Les forces gouvernementales, commandees par le fitawrari Wondosson Kassa, disposaient d'un avantage decisif : l'aviation. Pour la premiere fois dans l'histoire militaire ethiopienne, des biplanes survolerent le champ de bataille, larguant d'abord des tracts qui rappelaient l'excommunication dont le rebelle avait ete frappe par l'abouna Kyrilos, puis des bombes qui semerent la panique dans ses rangs. L'effet psychologique de ces attaques aeriennes fut devastateur. L'armee de Gougsa Welle, composee en grande partie de paysans pieux et superstitieux, se desintegra rapidement. Le ras rebelle, monte sur un cheval blanc, refusa de se rendre et perit au combat. Sa mort marquait la fin de la resistance armee de l'ancienne noblesse.

Trois jours plus tard, le 2 avril 1930, l'imperatrice Zewditou mourut dans des circonstances qui demeurent obscures. Certains evoquerent une mort naturelle, consequence d'une fievre typhoide aggravee par les jeunes stricts imposes par le clerge orthodoxe pendant le careme. D'autres soupçonnerent un empoisonnement ou affirmerent que l'imperatrice etait morte de chagrin apres la defaite de son epoux. Quelle que fut la cause reelle de son deces, celui-ci ouvrait la voie a Tafari. Le 1er avril, avant meme la mort de l'imperatrice, il s'etait proclame empereur. Sept mois plus tard, le 2 novembre 1930, il recevait solennellement la couronne imperiale lors d'une ceremonie d'un faste sans precedent dans l'histoire ethiopienne moderne.

Les preparatifs du couronnement mobiliserent toutes les ressources de l'empire pendant des mois. Addis-Abeba, capitale fondee une generation plus tot par Menelik II et l'imperatrice Taytu, fut transformee pour l'occasion. Plusieurs rues furent asphaltes, l'electricite fut installee dans certains quartiers, des arches decoratives furent erigees le long du parcours imperial, des clotures en eucalyptus furent construites pour masquer les huttes traditionnelles trop modestes. Un monument triangulaire commemoratif fut eleve en l'honneur du nouveau souverain. La garde imperiale et la police reçurent de nouveaux uniformes kaki. Une immense salle d'audience provisoire fut construite a l'ouest de la cathedrale Saint-Georges pour accueillir les sept cents invites de marque. A l'interieur, deux trones furent installes, celui de l'empereur decore de rouge et d'or, celui de l'imperatrice de bleu et d'or.

Le choix de reporter le couronnement de sept mois apres l'avenement n'etait pas fortuit. Il visait a permettre aux dignitaires etrangers de faire le long voyage jusqu'en Ethiopie et a donner au nouvel empereur le temps d'organiser une ceremonie qui impressionnerait le monde. Cette strategie diplomatique porta ses fruits. Les grandes puissances envoyerent des representants de haut rang. La Grande-Bretagne depecha le duc de Gloucester, fils du roi George V. La France envoya le marechal Louis Franchet d'Esperey, heros de la Grande Guerre. L'Italie, qui nourrissait des ambitions coloniales sur l'Ethiopie, fit representer le roi Victor-Emmanuel III par le prince d'Udine. Les Etats-Unis demanderent a l'ambassadeur Herman Murray Jacoby de representer le president Herbert Hoover. L'Egypte, la Turquie, la Suede, la Belgique, le Japon, les Pays-Bas, la Pologne, la Grece et l'Allemagne envoyerent egalement des emissaires. L'ecrivain britannique Evelyn Waugh assista a la ceremonie et en laissa un recit plein d'ironie. Le cineaste americain Burton Holmes realisa le seul film connu de l'evenement.

La ceremonie elle-meme fut longuement preparee selon les rites de l'Eglise orthodoxe ethiopienne. Pendant sept jours et sept nuits precedant le couronnement, quarante-neuf eveques et pretres se relayerent pour reciter les psaumes de David en groupes de sept, dans sept stations disposees autour de la cathedrale. Cette pratique, heritee de traditions antiques, visait a sanctifier le lieu et a preparer spirituellement le futur empereur. La veille du couronnement, a minuit, Tafari, accompagne de sa famille et des nobles, entra dans la cathedrale pour une vigile de priere qui dura toute la nuit. Les insignes imperiaux, la couronne, le sceptre, l'orbe, l'epee, les lances, les vetements sacres, furent places dans l'eglise et benis par l'abouna.

Le matin du 2 novembre, a sept heures, les invites etrangers prirent place dans la salle d'audience provisoire. Beaucoup etaient accompagnes de nobles ethiopiens charges de leur expliquer le deroulement de la ceremonie et de leur indiquer quand se lever ou s'asseoir. La noblesse ethiopienne etait presente en force. Les quatre leul ras, princes-ducs chefs des lignees cadettes de la dynastie imperiale, portaient des robes d'apparat lourdement brodees d'or et des couronnes princières. La liturgie avait commence une heure plus tot a l'interieur de la cathedrale. Psalmes, cantiques et prieres se succedaient dans la langue liturgique ancienne, le gueze, incomprehensible pour la plupart des assistants. A sept heures trente, Tafari et son epouse Menen, vetus de robes de communion en soie blanche, emergerent de la cathedrale et prirent place sur leurs trones respectifs dans la salle d'audience.

L'abouna Kyrilos, archeveque d'Ethiopie, ouvrit la ceremonie en proclamant solennellement la legitimite dynastique du nouveau souverain, descendant sans interruption de Menelik Ier, fils du roi Salomon et de la reine de Saba. Cette reference a la dynastie salomonique constituait le fondement mythique de la monarchie ethiopienne depuis le quatorzieme siecle. Le Kebra Nagast, Gloire des Rois, livre sacre compile a cette epoque, racontait comment Menelik Ier, ne des amours du roi Salomon et de la reine Makeda, avait fonde la lignee imperiale d'Ethiopie et rapporte dans son pays l'Arche d'Alliance derobee a Jerusalem. Cette legende, profondement ancree dans la conscience collective ethiopienne, etablissait un lien direct entre l'Ethiopie et l'histoire biblique, faisant du royaume africain le veritable successeur d'Israel.

L'empereur prononça ensuite le serment quadripartite traditionnel. Il s'engageait solennellement a defendre la foi orthodoxe ethiopienne contre toute corruption, a gouverner selon les lois et dans l'interet de ses sujets, a preserver l'integrite territoriale de l'empire, et a fonder des ecoles pour l'enseignement des matieres seculieres et religieuses. Ces engagements refletaient la double nature du pouvoir imperial ethiopien, a la fois religieux et temporel. L'empereur n'etait pas seulement un souverain politique, il etait aussi le protecteur de l'orthodoxie, investi d'une mission spirituelle. Apres le serment, l'abouna recita une priere de benediction tandis que des tambours et des harpes accompagnaient le chant du psaume quarante-huit.

Les insignes du pouvoir furent alors apportes un a un, benis et remis au nouvel empereur. Chaque presentation s'accompagnait d'une onction avec sept huiles differemment parfumees. L'epee d'or incrustee de pierres precieuses symbolisait la justice et la defense de la foi. Le sceptre d'ivoire et d'or representait l'autorite royale. L'orbe figurait la domination sur le monde. L'anneau de diamants scellait l'alliance entre l'empereur et son peuple. Les deux lances traditionnelles filigranes d'or rappelaient les origines guerrieres de la monarchie. Les vetements imperiaux, lourds habits de soie brodes de fils d'or et d'argent, transformaient physiquement le souverain. Enfin, la couronne d'or incrustee de diamants et d'emeraudes fut posee sur sa tete par l'abouna Kyrilos qui prononça les paroles sacramentelles lui souhaitant de recevoir un jour la couronne eternelle.

Le fils aine de l'empereur, Asfa Wossen, age de quatorze ans, s'avança alors pour s'incliner devant son pere et lui jurer fidelite, devenant ainsi prince heritier. Son jeune frere Makonnen, age de six ans, fit de meme. L'hymne national retentit pendant que cent une salves de canon tonnaient au-dehors et que des milliers de sujets massees autour de la cathedrale acclamaient leur nouveau souverain. Cette premiere partie de la ceremonie, centree sur l'empereur, fut suivie par le couronnement de l'imperatrice Menen. L'epouse d'Haile Selassie entra dans la salle d'audience avec ses suivantes, probablement ses filles Tenagne Work et Zenebework. Un passage du psaume quarante-cinq fut recite en son honneur, celebrant la beaute de la reine. L'imperatrice reçut un anneau de diamants puis les robes de couronnement rouges et or. C'est l'empereur lui-meme qui prit la couronne des mains de l'archeveque et la plaça sur la tete de son epouse, brisant ainsi avec la tradition qui voulait que l'imperatrice fut couronnee trois jours plus tard au palais.

Cette innovation marquait la volonte d'Haile Selassie de moderniser certaines pratiques tout en respectant l'essentiel des rituels. L'imperatrice Menen, agee de trente-neuf ans et enceinte de cinq mois de son dernier fils, reçut les hommages de la cour. L'hymne national fut rejoue, les canons tonnerent de nouveau, et les femmes rassemblees a l'exterieur pousserent des youyous d'allegresse. Les nouveaux souverains firent ensuite le tour de la cathedrale dans une procession solennelle, precedes par les eveques et les pretres portant des palmes et chantant. Ils retirerent alors leurs couronnes et leurs vetements d'apparat pour assister a la messe en simple robe blanche de communion, puis revinrent leurs ornements imperiaux pour se presenter au peuple depuis le parvis. Ils monterent enfin dans le carosse imperial tire par six chevaux baie qui les conduisit au palais de Menelik pour le banquet d'etat.

Les celebrations durerent une semaine entiere. Chaque jour apporta son lot de ceremonies militaires, de defiles, de distributions de medailles commemoratives en argent portant l'effigie du couple imperial. Les invites etrangers reçurent des cadeaux somptueux. Un evêque americain qui n'avait pu assister au couronnement mais avait recite une priere pour l'empereur ce jour-la reçut meme une Bible reliee d'or. Le cout total de ces festivites fut estime a plus de trois millions de dollars, somme considerable pour un pays pauvre. Mais cette depense avait une signification politique evidente. Il s'agissait d'eblouir le monde, de montrer que l'Ethiopie n'etait pas un royaume barbare mais une civilisation ancienne capable de se mesurer aux grandes puissances.

Le couronnement d'Haile Selassie eut un retentissement mondial qui depassa largement le cadre diplomatique. En Jamaique, dans les Caraibes, l'evenement suscita une ferveur religieuse inattendue. Des predicateurs comme Leonard Howell, Archibald Dunkley et Joseph Hibbert interpreterent le couronnement comme l'accomplissement des propheties bibliques annoncant le retour du Messie. Ils s'appuyaient notamment sur un discours attribue a Marcus Garvey, figure majeure du panafricanisme, qui aurait declare quelques annees plus tot. Regardez vers l'Afrique ou un roi noir sera couronne, car le jour de la delivrance est proche. Le couronnement d'un empereur noir descendant de la dynastie salomonique, portant les titres de Lion conquerant de la tribu de Juda et d'Elu de Dieu, sembla a ces predicateurs la realisation de cette prophetie. Ainsi naquit le mouvement rastafari qui voyait en Haile Selassie une figure messianique, voire l'incarnation divine elle-meme.

Une fois installe sur le trone, Haile Selassie accelera les reformes qu'il avait amorcees durant sa regence. En juillet 1931, il promulgua la premiere constitution ecrite de l'histoire ethiopienne. Ce document, inspire de la constitution japonaise Meiji de 1889, etablissait formellement la separation des pouvoirs et creait un parlement bicameral compose d'un Senat et d'une Chambre des deputes. Mais cette constitution, loin d'instaurer une monarchie constitutionnelle veritable, consolidait en realite le pouvoir absolu de l'empereur. Tous les pouvoirs legislatif, executif et judiciaire demeuraient concentres entre ses mains. Le parlement ne disposait d'aucune initiative legislative reelle et ses membres, nommes par l'empereur ou indirectement elus par les notables locaux, ne representaient qu'une facade moderne. L'article trois de la constitution enoncait clairement que la dignite imperiale resterait perpetuellement attachee a la lignee d'Haile Selassie Ier, descendant du roi Sahle Selassie dont la ligne remontait sans interruption a la dynastie de Menelik Ier.

Entre 1931 et 1934, l'empereur lança une serie de projets de modernisation. Des routes furent construites, reliant progressivement les provinces au centre. Des hopitaux et des ecoles furent fondes, brisant le monopole educatif de l'Eglise. Un systeme de communications modernes fut installe avec des lignes telephoniques et telegraphiques. L'administration fut reorganisee sur un modele bureaucratique centralise, reduisant l'autonomie des gouverneurs provinciaux. Un systeme fiscal unifie fut progressivement mis en place, permettant a l'etat central de prelever directement les impots au lieu de dependre du bon vouloir des ras. La Banque d'Abyssinie fut creee en 1931. Un service postal moderne fut etabli. Le chemin de fer reliant Addis-Abeba a Djibouti, dont la construction avait ete commencee sous Menelik II, fut acheve. Toutes ces realisations visaient a integrer l'Ethiopie dans l'economie mondiale et a affirmer sa modernite face aux puissances coloniales qui l'entouraient.

Car la menace coloniale n'avait jamais disparu. L'Ethiopie etait completement encerclee par les possessions europeennes. Au nord, l'Erythree italienne. A l'est, la Somalie italienne et le protectorat britannique de Somalie. Au sud et a l'ouest, les colonies britanniques du Kenya et du Soudan, ainsi que la Somalie française. Cette situation geographique rendait le pays extremement vulnerable. Les puissances coloniales, France, Grande-Bretagne et Italie, avaient signe en 1906 un accord tripartite se repartissant les zones d'influence en Ethiopie et prevoyant implicitement le depeçage du pays en cas de crise. Haile Selassie le savait et cherchait desesperement a renforcer les defenses de son empire tout en jouant habilement de la rivalite entre les puissances pour preserver son independance.

Mais l'avenement du fascisme en Italie changea radicalement la donne. Benito Mussolini, obsede par la reconstruction d'un empire romain en Afrique, voyait dans la conquete de l'Ethiopie un moyen de venger la defaite humiliante d'Adoua et de satisfaire les appetits coloniaux italiens. Des 1934, les incidents de frontiere se multiplierent. En decembre 1934, un accrochage eut lieu a Oual-Oual, un point d'eau dans l'Ogaden dispute entre l'Ethiopie et la Somalie italienne. Mussolini exploita cet incident pour justifier une intervention militaire. Malgre les appels d'Haile Selassie a la Societe des Nations et les tentatives de mediation internationale, l'Italie envahit l'Ethiopie le 3 octobre 1935.

Les armees italiennes, equipees d'armes modernes, de chars, d'avions et de gaz de combat, progresserent rapidement. Malgre la resistance heroique des troupes ethiopiennes et de leur empereur qui combattit personnellement a la tete de ses armees, la superiorite technique italienne fut ecrasante. La Societe des Nations vota des sanctions economiques contre l'Italie, mais elles furent molles et inefficaces. Les grandes puissances europeennes, preoccupees par la montee du nazisme en Allemagne, refuserent de s'opposer fermement a Mussolini. Le 5 mai 1936, les troupes italiennes entrerent dans Addis-Abeba. Haile Selassie dut prendre le chemin de l'exil. Le 30 juin 1936, il se presenta devant l'assemblee de la Societe des Nations a Geneve pour prononcer un discours prophetique qui resonne encore aujourd'hui. C'est nous aujourd'hui, ce sera vous demain, avertit-il les delegues des nations europeennes, denonçant leur lachete et predisant que leur passivite face a l'agression italienne conduirait a une guerre generale.

L'occupation italienne de l'Ethiopie dura cinq ans. Elle fut marquee par une repression feroce contre la resistance des patriotes ethiopiens qui continuerent le combat dans les montagnes. En 1941, profitant de l'entree de l'Italie dans la Seconde Guerre mondiale aux cotes de l'Allemagne nazie, les forces britanniques et les resistants ethiopiens libererent le pays. Le 5 mai 1941, exactement cinq ans apres la chute d'Addis-Abeba, Haile Selassie fit son entree triomphale dans sa capitale reconquise. Il regna encore trente-trois annees, poursuivant son oeuvre de modernisation mais aussi developpant un pouvoir de plus en plus autocratique qui suscita des oppositions croissantes. En 1974, il fut renverse par un coup d'etat militaire d'inspiration marxiste. Il mourut en detention l'annee suivante, dans des circonstances troubles. Avec lui s'eteignait la dynastie salomonique qui avait regne, selon la tradition, pendant pres de trois mille ans sur les hauts plateaux d'Ethiopie.

Le couronnement du 2 novembre 1930 demeure un moment charniere dans l'histoire africaine du vingtieme siecle. Il marquait l'aboutissement d'un processus de centralisation politique et de modernisation administrative engage depuis Menelik II. Il illustrait la tension permanente entre tradition et modernite qui traversait les societes africaines confrontees a l'imperialisme europeen. Il montrait qu'il etait possible pour un etat africain de preserver son independance et de se moderniser sans passer sous la tutelle coloniale. Le faste de la ceremonie, la presence des representants du monde entier, l'habilete diplomatique d'Haile Selassie, tout cela constituait une affirmation de souverainete dans un continent presque entierement asservi. En ce sens, le couronnement d'Haile Selassie ne concernait pas seulement l'Ethiopie mais portait une signification symbolique pour tous les peuples africains en lutte pour leur dignite et leur independance.

Pourtant, ce moment de gloire contenait deja en germe les contradictions qui allaient miner le regime imperial. La modernisation autoritaire imposee d'en haut par un souverain autocrate ne resolvait pas la question sociale. Les reformes administratives et techniques ne s'accompagnaient pas d'une veritable transformation des structures feodales. Les paysans ethiopiens, qui constituaient l'immense majorite de la population, demeuraient soumis au systeme du neftenya-gabbar dans les provinces meridionales conquises par Menelik II, systeme de domination fonciere qui s'apparentait au colonialisme interieur. Les elites modernisees formees dans les ecoles nouvelles aspiraient a davantage de participation politique que ne le permettait la constitution de 1931. Les nationalites peripheriques, Oromo, Somali, Afar, supportaient mal la domination amhara. Toutes ces tensions accumulees finirent par exploser dans les annees 1970, emportant une monarchie millénaire qui n'avait pas su ou pas voulu evoluer vers des formes plus democratiques de gouvernement.

L'heritage d'Haile Selassie reste aujourd'hui ambigu et controverse. Pour certains, il incarne le dernier grand souverain d'une Afrique independante, le defenseur heroique de son pays contre l'agression coloniale, le modernisateur qui introduisit l'Ethiopie dans le concert des nations modernes, le fondateur de l'Organisation de l'Unite Africaine qui fit d'Addis-Abeba la capitale diplomatique de l'Afrique. Pour d'autres, il represente un autocrate qui concentra tous les pouvoirs entre ses mains, qui refusa toute reforme agraire significative, qui maintint des structures feodales oppressives, qui repondit par la repression aux aspirations democratiques de son peuple. Cette double face du personnage reflete les contradictions profondes d'une epoque ou les elites africaines tentaient de naviguer entre preservation de la souverainete et adaptation aux exigences du monde moderne. Le couronnement de 1930, dans sa splendeur calculee, cristallisait ces ambiguites. Il etait a la fois une celebration de l'independance africaine et l'affirmation d'un pouvoir absolu anachronique, une ouverture au monde et un repli sur les mythes dynastiques anciens, une modernisation reelle et une facade destinee a impressionner les visiteurs etrangers.