HISTOIRE D UN JOUR - 6 NOVEMBRE 1975

La marche verte, charnière d’un territoire

6 novembre 1975. Au bord de l’Atlantique, face aux plaines pierreuses du Sahara, des colonnes d’hommes et de femmes convergent vers Tarfaya. Ils portent des drapeaux rouges à l’étoile verte, des exemplaires du Coran et des portraits du roi. L’appel royal a proposé une marche pacifique pour sceller la fin d’une colonisation que l’histoire rendait caduque. Les chiffres donnent l’échelle et le poids du symbole. Trois cent cinquante mille volontaires annoncés et, mêlés aux foules, vingt mille soldats marocains habillés en civil pour encadrer la progression. Le message est simple. Les marcheurs veulent peser sans armes, comme un peuple en mouvement qui se sait légitime et qui entend être vu.

Pour comprendre cette journée, il faut remonter plus loin que l’instant. Depuis des siècles, les souverains du Maroc ont entretenu des liens d’allégeance avec des tribus de la Saguia el Hamra et du Rio de Oro. Au tournant du vingtième siècle, l’Espagne s’installe sur la côte atlantique et fixe des postes qui deviennent une colonie. Les cartes européennes découpent un espace qui n’obéit pas aux lignes droites. Au milieu du siècle, la vague des indépendances emporte les vieilles tutelles. Le Maroc recouvre sa souveraineté en 1956 et inscrit l’unité territoriale au cœur du projet d’État.

Dans les années soixante, les institutions internationales se saisissent du dossier. L’Organisation des Nations unies place le Sahara occidental sur la liste des territoires à décoloniser et appelle à un référendum d’autodétermination. Dans le même temps, des étudiants et des notables sahraouis fondent le Front Polisario, qui revendique l’indépendance et mobilise contre l’autorité espagnole. Au Maroc, le règne de Hassan II traverse des épreuves politiques qui renforcent la volonté d’unifier le pays autour d’un horizon méridional. En octobre 1975, la Cour internationale de Justice rend un avis consultatif décisif. Elle reconnaît des liens d’allégeance historiques entre certaines tribus et le sultan, mais précise que ces liens ne confèrent pas une souveraineté territoriale et ne font pas obstacle à l’autodétermination.

De cette conjoncture naît la marche verte. Elle combine religion, nation et discipline. La couleur verte renvoie à l’islam et à l’espérance. Les consignes sont strictes. Avancer sans répondre aux provocations, suivre les axes fixés, se retirer dès l’objectif symbolique atteint. Une logistique massive soutient l’entreprise. Camions d’eau, sacs de semoule, tentes, couvertures, postes de soins, hauts parleurs, équipes d’encadrement. Des officiers en civil encadrent les colonnes pour prévenir la panique et maintenir l’ordre. Les radios diffusent la voix du roi qui dit la finalité politique et morale du mouvement. La scène est pensée pour être vue, photographiée et commentée. Elle doit transformer un dossier juridique en événement populaire.

Au matin du 6 novembre, les premiers groupes atteignent la ligne défendue par l’armée espagnole au sud de Tarfaya. Les drapeaux se dressent, des prières s’élèvent, des chants montent dans le vent. À Madrid, l’ordre a été donné de ne pas tirer. Le gouvernement espagnol négocie déjà et ne souhaite pas une flambée de violence alors que la succession de Franco approche. Les marcheurs touchent la frontière administrative, marquent le geste voulu, puis se replient sur instruction pour éviter l’escalade. L’objectif n’était pas de livrer combat, mais de peser sur la table des négociations en démontrant une détermination populaire et un contrôle de la rue.

Le 14 novembre, des accords sont signés à Madrid entre l’Espagne, le Maroc et la Mauritanie. Ils organisent le retrait espagnol et le transfert administratif du territoire. Une répartition est prévue. Le nord, Saguia el Hamra, revient au Maroc. Le sud, Rio de Oro, revient à la Mauritanie. Le texte ne clôt pas les débats ouverts par l’avis de la Cour internationale de Justice, mais il entérine un changement de fait. Les administrations se retirent, les drapeaux changent, les garnisons se réorganisent. Le conflit, lui, se déplace et se reconfigure.

Pour le Front Polisario, la répartition est illégitime. La lutte armée s’intensifie. Des garnisons et des convois sont visés. Des exodes dessinent une autre géographie, celle des camps de réfugiés installés près de Tindouf en Algérie. Des familles se dispersent entre le désert et les villes. En 1979, la Mauritanie, épuisée, signe la paix et se retire. Le Maroc étend alors son contrôle au sud. Dans les années quatre vingt, il entreprend la construction d’un long dispositif de défense, appelé mur de sable, qui protège les centres urbains et les axes stratégiques. Ce mur matérialise la ligne de front et redessine les circulations.

Au fil des ans, la guerre cède partiellement la place à la médiation. En 1991, un cessez le feu est conclu sous l’égide des Nations unies. Une mission est déployée pour préparer un référendum destiné à trancher entre indépendance et rattachement. Le principe paraît simple, sa mise en œuvre se révèle complexe. Définir les listes électorales, qualifier les résidents, arbitrer les dossiers contestés, gérer les retours éventuels, tout cela transforme un principe en labyrinthe. Les cycles de négociation se succèdent, les envoyés spéciaux multiplient les propositions, des plans d’autonomie sont débattus. Le temps institutionnel étire un conflit qui s’enracine dans les vies.

Dans le Maroc des années quatre vingt dix et deux mille, la marche verte devient une mémoire active et un rituel d’unité. Chaque année, elle est célébrée comme la preuve d’un patriotisme discipliné et d’une victoire obtenue sans effusion de sang. Les récits scolaires mettent en avant l’organisation, le civisme et la foi. Les médias rappellent l’élan volontaire, la logistique et la capacité de l’État à faire converger des foules immenses. Des cérémonies réaffirment l’unité du royaume et la centralité de la question du sud dans la trajectoire nationale.

Dans les mémoires sahraouies, l’événement renvoie à un arrachement et à la substitution d’un pouvoir par un autre. Les camps proches de Tindouf ont construit une société de l’attente, organisée en wilayas, dotée d’écoles, de dispensaires et de services sociaux soutenus par des organisations internationales. Les villes du territoire, intégrées aux programmes marocains, ont grossi et se sont dotées d’infrastructures. Des routes, des ports, des instituts et des universités ont vu le jour. Des parcs éoliens et solaires témoignent d’une orientation vers les énergies nouvelles. Les trajectoires familiales se dédoublent entre campements et villes, entre désert et littoral.

La marche verte du 6 novembre peut être lue comme la rencontre de trois temporalités. La longue durée des allégeances et des routes caravanières qui a donné du sens à la revendication marocaine. Le temps moyen des États et des organisations, où se fabriquent les accords, les résolutions et les plans. Le temps court de la décision politique et du spectacle médiatique, quand un souverain mobilise et que des foules produisent une image plus forte qu’un communiqué. Ce croisement explique la force durable de l’événement. Il explique aussi les limites de son efficacité juridique.

Aux logiques politiques s’ajoutent les logiques économiques. Les gisements de phosphates, la pêche atlantique, les routes vers l’Afrique de l’Ouest, les projets d’énergies renouvelables et les investissements portuaires ont accru la valeur stratégique de l’espace. Dans les villes du sud, des zones industrielles se développent. Dans les camps, les solidarités transnationales soutiennent la subsistance et l’éducation. Le territoire devient un nœud où se rencontrent commerce, ressources, sécurité et mobilité. Cette valeur nouvelle épaissit encore le dossier et complexifie les compromis.

Sur le plan du droit, décisions judiciaires, résolutions et avis se succèdent. Des médiations sont menées par des envoyés personnels du secrétaire général des Nations unies. Des débats s’ouvrent sur la portée d’accords commerciaux signés par le Maroc et leur application au territoire contesté. Des positions diplomatiques évoluent au gré des alliances régionales et des calculs stratégiques. Le langage du droit, du commerce et de la sécurité finit par cadrer un conflit qui, au départ, tenait surtout à l’héritage colonial et aux appartenances tribales.

Revenir aux heures du 6 novembre, c’est observer une dramaturgie réglée avec minutie. La foule marche, s’arrête, prie, se retire. Le monde regarde. La caméra ne montre pas de tirs. Elle montre des gestes, des visages et des tissus qui ondulent dans le vent. Le pari de Hassan II est que ce langage silencieux pèse davantage qu’un échange de notes. L’effet est immédiat. L’Espagne confirme le retrait. Un nouveau cadre administratif se met en place. Mais l’histoire ne s’arrête pas. Les armes parleront encore durant des années, et la négociation s’installera dans la durée.

De cette dialectique, la marche a laissé une double leçon. Une masse pacifique peut créer un rapport de force sans fracas. Un effet de scène ne règle cependant pas un litige lorsque l’objet touche à l’appartenance et au droit. La durée reprend ses droits. Les sociétés s’adaptent, les structures se consolident, les intérêts économiques pèsent, les sécurités collectives priment. Les arguments historiques continuent d’être mobilisés, mais ils rencontrent des réalités administratives, démographiques et géopolitiques qui en modifient la portée.

Ainsi, la marche verte n’est ni une fin ni un commencement. Elle est une charnière. Elle s’inscrit dans la mémoire marocaine comme un acte fondateur de la politique du royaume vers le sud. Elle s’inscrit aussi dans la mémoire sahraouie comme un traumatisme fondateur. Elle a accéléré la sortie espagnole, redessiné les coordonnées du conflit et produit un calendrier nouveau où se succèdent commémorations, plans, résolutions et décisions. Le temps ne la dissout pas, il la dilate. Chaque génération la relit à l’aune de ses urgences.

L’historien y voit la rencontre d’un imaginaire royal, d’une mobilisation de masse et d’une fenêtre stratégique. Le désert y voit une trace longue que le vent efface puis redessine. Les capitales y voient un dossier ouvert que l’on gère en attendant mieux. Au ras du sol, des familles espèrent des solutions simples, la liberté de circuler, de travailler, d’étudier et de commercer. Le 6 novembre 1975 demeure une date qui ordonne les mémoires et les projets. Elle rappelle qu’un geste pacifique peut bouleverser une géographie politique et qu’un accord peut régler une administration sans éteindre une question de souveraineté. Elle continue d’inspirer des récits, des débats et des calendriers politiques au Maroc aujourd’hui.