FRANCE - ANNIVERSAIRE

De Mézin à l’Élysée, la patience républicaine d’Armand Fallières

Né le 6 novembre 1841 à Mézin, dans le Lot-et-Garonne, Clément Armand Fallières naît au cœur d’un pays gascon de petites villes où l’école communale, le droit et les charges publiques dessinent des voies d’ascension. Nous célébrons aujourd'hui le 184ème anniversaire de sa naissance.

Son père, greffier de paix après avoir été géomètre-arpenteur, incarne cette classe moyenne administrative, respectueuse des formes et de la loi. L’enfant suit le collège de Mézin puis le lycée d’Angoulême, avant de poursuivre des études de droit à Toulouse puis à Paris. Reçu avocat, il s’inscrit au barreau de Nérac. Il y apprend la patience des dossiers, la discipline des procédures et l’art de parler sans fracas, autant d’outils qui deviendront sa signature politique.

Sa vie privée, simple et stable, soutient cette construction. Le 14 janvier 1868, à Nérac, il épouse Jeanne Bresson, issue d’une famille d’avoués. Deux enfants naissent, Anne-Marie et André. La maison familiale et les vignes demeurent un point fixe, un ancrage qui structure les saisons et les retours. Cette sociabilité enracinée, mêlant notables, cultivateurs et petits officiers publics, façonne un style dépourvu d’emphase. Elle explique un goût constant pour la mesure, l’équilibre des compromis, la confiance accordée aux institutions plus qu’aux coups d’éclat.

La chute du Second Empire et la naissance de la République ouvrent des carrières d’hommes neufs. Fallières entre au conseil municipal et devient maire de Nérac en 1871. Il découvre la mécanique des budgets, l’entretien des écoles, la gestion des cultes et des chemins, l’organisation des secours et l’écoute des doléances. La révocation de 1873, au moment du raidissement conservateur, l’endurcit sans l’aigrir, et il retrouve brièvement le fauteuil en 1877. Dans ces années d’installation républicaine, l’échelon local lui sert de laboratoire. Il y apprend que l’autorité se gagne par la durée, que les majorités se construisent à force de détails, et que l’ordre public repose sur la confiance.

Le 20 février 1876, l’arrondissement de Nérac l’envoie à la Chambre des députés. Il siège parmi les républicains de gouvernement, dans la mouvance opportuniste, et participe à la défense du régime parlementaire. L’épisode du 16 mai 1877 le voit refuser le coup de barre présidentiel et assumer la dissolution victorieuse. Dès 1880, il reçoit ses premières fonctions nationales comme sous-secrétaire d’État à l’Intérieur, puis devient ministre en 1882. Le 29 janvier 1883, Jules Grévy l’appelle à la présidence du Conseil. Trois semaines à Matignon suffisent pour mesurer la fragilité d’un exécutif sans socle ; le Sénat rejette un projet touchant les prétendants dynastiques et il démissionne le 17 février.

Le parcours ministériel reprend aussitôt, dense et varié. Avec Jules Ferry, il dirige l’Instruction publique et les Beaux-Arts et accompagne l’achèvement du réseau scolaire laïque. Il revient à l’Intérieur, passe à la Justice, puis retrouve l’Instruction. De 1890 à 1892, garde des Sceaux, il administre prisons et tribunaux avec une attention méthodique à la cohérence d’ensemble. Élu sénateur de Lot-et-Garonne en 1890, il change d’enceinte mais pas de manière : peu de grands discours, beaucoup de travail de commission, un sens aigu de l’équilibre entre principes et réalités.

En 1899, au moment où l’affaire Dreyfus bouscule l’État, il est porté à la présidence du Sénat. Le fauteuil, conservé jusqu’en 1906, le place à la charnière des pouvoirs. Il préside la Haute Cour, tient la barre dans les vents contraires, protège la dignité des formes parlementaires et soutient, sans éclats inutiles, la consolidation de la légalité républicaine. Son nom s’impose naturellement quand s’achève le septennat d’Émile Loubet. Le 17 janvier 1906, l’Assemblée nationale réunit ses suffrages et l’élit président de la République ; il succède à Loubet le 18 février.

La présidence de Fallières épouse la grammaire de la Troisième République. Chef de l’État arbitre et gardien des règles, il laisse au président du Conseil l’initiative quotidienne. Avec Ferdinand Sarrien et surtout Georges Clemenceau, puis avec Aristide Briand, Ernest Monis, Joseph Caillaux et enfin Raymond Poincaré, il compose, à travers des tempéraments contrastés, une même politique de consolidation. Il veille à l’application apaisée de la loi de séparation des Églises et de l’État, apaise la querelle des inventaires et cherche à garantir la neutralité des bâtiments du culte sans humilier les consciences.

L’humanité du droit constitue l’empreinte la plus personnelle de son septennat. Partisan de l’abolition de la peine de mort, il use largement du droit de grâce. Durant les premières années, les condamnations capitales sont commuées, provoquant débats et votes sur les crédits alloués au bourreau et à l’entretien de la guillotine. La réforme n’aboutit pas, mais la pratique présidentielle installe une norme : la République peut être forte sans être sanglante. Ce seuil éthique, inscrit dans les habitudes, prépare les esprits à une abolition future et témoigne d’un conservatisme des formes qui sait faire évoluer le fond.

La France de 1906 à 1910 est travaillée par la question sociale, les grèves, les accidents miniers, la vie chère, et par les révoltes viticoles du Midi. L’Élysée demeure à distance des opérations, mais ne se dérobe pas. Avec Clemenceau, le maintien de l’ordre se couple à une volonté d’arbitrage ; avec Briand, l’énergie réformatrice cherche l’apaisement par la loi et la négociation. Le style Fallières, fait de sobriété et de constance, donne un cadre à ces alternances. Il visite les provinces, inaugure écoles et ponts, écoute les élus, et installe une image de proximité qui lui vaut le surnom de « père Fallières ».

Au dehors, la diplomatie visite et rassure. En 1907, l’Entente avec la Grande-Bretagne et la Russie se précise. En 1908, le président est reçu à Londres, puis entreprend une tournée dans les capitales scandinaves ; il rencontre Nicolas II à Reval et, l’année suivante, reçoit à Cherbourg le couple impérial. Ces gestes, à la fois symboliques et concrets, ancrent la France dans un système d’équilibres que la crise d’Agadir, en 1911, mettra à l’épreuve. Le règlement obtenu, au prix de concessions coloniales, confirme l’option de stabilité et prépare, pour le Maroc, l’établissement du protectorat.

La mécanique parlementaire, elle, s’use. Les radicaux se divisent, les socialistes s’affirment, les droites nationales se recomposent. Pour maintenir un socle, Fallières appelle Poincaré à Matignon en 1912, misant sur une figure de rassemblement capable de rétablir la confiance financière et diplomatique. Quand vient l’échéance de 1913, il décide de ne pas solliciter un nouveau mandat. Le geste est cohérent avec sa philosophie des institutions : la fonction ne s’accapare pas, elle se transmet. Le 18 février 1913, il cède la place et se retire sans fracas.

La retraite s’ouvre là où tout avait commencé. Au domaine du Loupillon, hameau de Villeneuve-de-Mézin sur la commune de Lannes, l’ancien chef de l’État reprend la mesure du temps rural. Il lit, reçoit, marche dans les vignes, se rend aux cérémonies locales, ne revenant à Paris qu’exceptionnellement. Le 22 juin 1931, il meurt sur cette terre qui l’avait porté, et repose au cimetière de Lannes. Son image publique cristallise ce tempérament : moustache plantureuse, bonhomie gasconne, souci de proximité. Mais sous l’apparence affable, demeurent un juriste précis, un administrateur tenace et un politique de l’addition plutôt que de la rupture.

L’héritage se lit à plusieurs niveaux. Socialement, l’école, le barreau et l’échelon municipal ont permis à un fils de greffier de paix d’atteindre l’Élysée, témoignage d’une mobilité républicaine fondée sur le mérite scolaire. Institutionnellement, la présidence arbitrale, respectueuse, proche des territoires, montre qu’un chef de l’État peut unir sans dominer. Moralement enfin, l’usage réfléchi du droit de grâce, loin de l’angélisme, a posé une limite à la violence légale et donné à la justice une tonalité d’humanité ferme. Ainsi s’explique la durabilité de son crédit, de la Gascogne aux bancs des assemblées.

La trajectoire d’Armand Fallières résume un moment français où la République, sortie des polémiques fondatrices, s’installe dans les habitudes, réconcilie les provinces avec l’État et prépare, à travers alliances et réformes, l’entrée dans un XXe siècle incertain. Ce moment a besoin d’artisans plus que de héros. Fallières fut de ces artisans : peu d’éclats, beaucoup d’architecture, une vigilance continue pour que la règle tienne et que les passions ne l’emportent pas. À la façon des histoires longues, sa vie décrit une pente : de l’étude de province à la magistrature suprême, puis du protocole d’État au silence des vignes, sans rupture ni reniement. C’est cette continuité qui fonde sa place dans l’histoire.

Reste à préciser le parti de l’homme. Élu d’abord dans la mouvance républicaine de gauche, il rejoint la famille des républicains modérés, puis l’Alliance républicaine démocratique qui structure le centre de gouvernement. Président du Sénat, il préside la Haute Cour lors des procédures nées des tensions antidreyfusardes, notamment après les troubles de la caserne de Reuilly, et s’emploie à maintenir la sérénité des formes. Comme ministre de l’Instruction publique, il a accompagné la montée en puissance de l’école gratuite et laïque ; comme ministre de la Justice, il a poursuivi la rationalisation d’une justice encore marquée par des pratiques inégales. Dans chacun de ces rôles, la même constante apparaît : préférer la règle au geste spectaculaire, le compromis solide à l’affrontement stérile, et l’État au service d’une société qui change durablement.