HISTOIRE D UN JOUR - 8 NOVEMBRE 1987

Enniskillen, la mémoire blessée

8 novembre 1987. À Enniskillen, petite ville du comté de Fermanagh prise entre le Lough Erne supérieur et le Lough Erne inférieur, le dimanche du Souvenir commence comme chaque année. Les habitants se rassemblent près du cénotaphe, des vétérans épinglent leur coquelicot, des enfants suivent la fanfare, on prépare la minute de silence. Le rituel relie la province à l’histoire militaire du Royaume Uni et sert de passerelle entre générations. Mais ici, la paix cérémonielle s’imbrique dans un conflit plus vaste. Depuis la fin des années soixante, les Troubles ont façonné les quartiers, les trajets, les métiers, la géographie des peurs. La frontière avec la République d’Irlande traverse les vies autant que les cartes. Les appartenances religieuses organisent des sociabilités parallèles. La violence clandestine, la riposte policière, les débats politiques composent un cadre quotidien où les gestes les plus ordinaires prennent un sens politique. Dans cette intersection entre mémoire et conflit s’inscrit l’attentat qui va marquer une date.

Ce jour là, la clandestinité agit selon sa logique. Des membres de l’IRA provisoire préparent un engin d’environ quarante livres, le transportent par tronçons pour éviter les contrôles, le posent contre le mur des Reading Rooms à quelques pas du mémorial. Ils règlent la minuterie pour coïncider avec le passage d’un détachement où se trouvent des soldats de l’Ulster Defence Regiment. Le plan vise un effet militaire et un effet de démonstration. Comme souvent, l’économie de moyens et la contrainte du terrain dictent le dispositif. Le calcul suppose des horaires prévisibles, des parcours fixes, une foule tenue à distance. C’est oublier qu’une cérémonie du Souvenir mêle civils et militaires, familles et autorités locales, élus et associations. La préparation technique ne supprime pas l’aléa. Elle le déplace, elle le cache sous les apparences d’une précision illusoire. C’est cet aléa qui, à Enniskillen, se transforme en massacre pour des civils rassemblés précisément parce qu’ils se croient à l’abri des querelles ordinaires.

À 10 h 43, l’explosion arrache la façade et le silence. Des briques volent, des vitres se brisent, la poussière envahit la place. Les corps sont projetés, écrasés ou coupés par des éclats. Le bilan immédiat est brutal. Onze personnes meurent sur le coup, dont dix civils et un policier, la plupart âgées, venues honorer des morts anciens. Soixante trois autres sont blessées, parmi lesquelles des enfants. Tous les morts appartiennent à la communauté protestante qui se tenait autour du cénotaphe. Les premiers secours s’improvisent, des passants dégagent des victimes, des médecins accourent, des hélicoptères sont mobilisés. La stupeur grandit avec l’énumération des noms, des liens, des visages connus. On prend la mesure d’un décalage absolu entre le discours stratégique et l’effet produit. La violence subite explique la sidération qui saisit la population au delà même de la ville et du comté.

L’immédiat après coup révèle une ampleur encore plus grande. On découvre qu’une seconde bombe, plus lourde, a été placée à Tullyhommon, à une vingtaine de miles, près d’une autre cérémonie. Elle n’a pas explosé. Cette donnée change l’échelle de compréhension. L’opération était pensée à deux foyers, capable d’atteindre des soldats et de troubler le déroulement de plusieurs commémorations. Peu après, l’IRA affirme que l’intention portait sur des militaires et que la détonation d’Enniskillen est intervenue trop tôt. L’enquête, elle, insistsera sur l’imprudence intrinsèque de l’entreprise au regard d’un public mêlé et dense. Entre la version des auteurs et l’évidence factuelle, l’écart est décisif. Le résultat, des morts civils en grand nombre, l’emporte sur l’intention proclamée. Il dit l’impossibilité de séparer proprement cibles et non cibles dans un rituel public où la frontière entre cibles et non cibles devient pratiquement impossible à tracer.

Au milieu des blessés gît Ronnie Hill, ancien proviseur, frappé par l’effondrement du bâtiment. Il tombe dans le coma et ne s’éveillera jamais. Sa mort, treize ans plus tard, portera à douze le nombre des victimes. Cette trajectoire prolonge la blessure au delà du temps court de l’événement. La bombe ne tue pas seulement à l’instant. Elle s’inscrit dans les années qui suivent, à travers des séquelles, des amputations, des douleurs chroniques, des deuils différés. Les associations de victimes deviennent des lieux de soutien matériel et symbolique. On y apprend à naviguer dans les procédures, à obtenir des aides, à retourner au travail ou à l’école. Les églises organisent des services, les enseignants accompagnent les élèves touchés. Dans les foyers, on réarrange les pièces, on partage la charge des soins, on compare ce qui a été vu et entendu. La société locale absorbe le choc en lent travail quotidien.

La réaction des autorités politiques est immédiate. Londres condamne, Dublin condamne. Les partis constitutionnels resserrent leurs rangs et affirment que l’attentat est une faute morale et un désastre stratégique. Au sein même du monde nationaliste, des voix rompent avec la rhétorique justificatrice et parlent d’erreur. Le bras politique du mouvement républicain subit un coût tangible. Dans les élections locales suivantes, l’équilibre se modifie à Fermanagh au profit des forces qui défendent une voie constitutionnelle. Le Sinn Féin recule, le SDLP progresse. Cette recomposition ne règle rien à elle seule, mais elle signale que la lutte armée perd un capital d’adhésion. La cause armée, qui prétendait être la pointe avancée d’un peuple, se heurte à la répugnance de ce peuple quand l’action frappe qui n’est pas armé. La cause armée perd du terrain symbolique et peine à regagner l’initiative politique.

Parce qu’elle frappe une cérémonie civique, la bombe touche la symbolique du lieu. Le dimanche du Souvenir est un moment où la rivalité ordinaire se suspend et où le respect des morts fonde une forme de trêve. On y croise des voisins qui se connaissent, des élus locaux, des associations de jeunesse. En s’attaquant à ce moment, la violence franchit un seuil social qui reconfigure les perceptions. Dans la communauté protestante, la date devient une balise de la vulnérabilité ressentie. Dans la communauté catholique, elle nourrit une interrogation sur la stratégie et sur ses coûts. L’économie morale du conflit se déplace. Là où la discipline partisane demandait de contenir la colère, elle la détourne vers des mécanismes institutionnels. On demande des garanties, on exige des protections, on réclame des procédures. La bombe du souvenir met à nu ce coût devant le plus large des publics possibles.

Sur le terrain, la réponse de l’État est d’abord policière. Des perquisitions ont lieu, des pistes sont suivies, des suspects arrêtés puis relâchés. Aucun procès ne conduit à une condamnation. Cette absence de verdict nourrit des appels répétés à une enquête publique et à l’ouverture d’archives, et elle entretient des controverses durables sur le rôle des services de renseignement et sur la hiérarchie des priorités dans des années de transition. Les familles veulent des réponses, les responsables avancent la fragilité d’un processus politique encore en formation. Les polémiques se déplacent alors vers la mémoire. Les commémorations deviennent des arènes où l’on dit la douleur et où l’on défend des récits. Ce jeu croisé de justice, de mémoire et de politique recompose les enjeux. Il ne produit pas l’oubli. Il canalise la colère, il la détourne vers des mécanismes institutionnels qui promettent des garanties partagées.

Dans ce contexte s’épaissit le dialogue entre responsables nationalistes partisans d’un règlement négocié. Les contacts entre le leader du SDLP, John Hume, et celui du Sinn Féin, Gerry Adams, s’inscrivent dans cette séquence. Ils ne naissent pas de l’attentat, mais celui ci en modifie le cadre moral et stratégique en rendant plus coûteux le maintien d’une logique armée. Les gouvernements de Londres et de Dublin cherchent des passerelles, testent des principes et fixent des conditions. À mesure que les attentats perdent leur justification sociale, les arguments pour un cadre politique gagnent. Des cessez le feu deviendront possibles quelques années plus tard, puis un accord institutionnel robuste. Rien n’efface la douleur d’Enniskillen, mais l’exigence d’une issue figure plus nettement après la date. La volonté de voir la politique l’emporter sur la force s’exprime plus nettement après Enniskillen. La paix devient le nom d’une politique plus que d’un rêve.

La ville se reconstruit et se réinvente. Les façades sont relevées, les commerces rouvrent, les écoles reprennent leur rythme. Le site voisin du mémorial accueille des usages civiques et éducatifs tournés vers la jeunesse, la citoyenneté et la compréhension de la différence. Cette réorientation n’efface ni la douleur ni les controverses. Des projets de monuments suscitent débats et refus, l’Église propriétaire de certains terrains arbitre, les autorités locales négocient. La paix n’est pas l’unanimité des récits, elle est la capacité à faire cohabiter des mémoires rivales sans les armer. Dans cette recomposition, les associations jouent un rôle patient, les enseignants inventent des pratiques, les anciens combattants prennent la parole pour dire la limite atteinte. C’est une politique des petits gestes qui transforme l’espace urbain et les habitudes. Elle déplace l’énergie publique d’une logique armée vers la construction d’un cadre commun où les morts obligent les vivants à parler autrement.

Ramené à la longue durée, l’attentat d’Enniskillen marque une pente. Il ne met pas fin aux Troubles. Il révèle leur seuil d’illégitimité sociale. À partir de cette date, l’argument de nécessité militaire s’use plus vite que par le passé. La société protestante garde la marque d’une atteinte à un rite, la société catholique mesure le coût politique d’une violence réputée stratégique, et l’ensemble cherche une porte de sortie. La suite appartient aux patientes négociations, aux cessez le feu, aux architectures institutionnelles qui garantissent des droits partagés et des désaccords civilisés. Rien n’est simple, rien n’est linéaire, mais une leçon s’impose. La terreur produit l’inverse de ce qu’elle prétend atteindre. Elle réduit l’assise sociale de ses auteurs et agrandit l’espace des compromis. Avec le temps, la date devient un repère moral qui oriente les choix des partis, des Églises, des associations locales et des familles.