FRANCE - ANNIVERSAIRE
René Viviani, un socialiste au bord de la tempête

8 novembre 1863. Naître à Sidi Bel Abbès, en Algérie française, place d’emblée René Viviani sur une frontière où la France éprouve sa modernité impériale. Nous célébrons aujourd'hui le 162ème anniversaire de sa naissance.
Sa famille, installée outre Méditerranée, repart tôt vers la métropole. L’enfant découvre Paris, ses lycées, ses bibliothèques, puis la rigueur des études juridiques. Il devient avocat, fait ses armes au barreau de Paris, apprend à découper les arguments, à peser les mots, à écouter les contraintes du réel avant les mythes. La vie privée demeure sobre, tenue par un goût de l’ordre et du travail. Il construit un foyer simple, soucieux d’indépendance, où le travail et la lecture dominent, loin des mondanités de la capitale bruyante.
Dans les années 1890, la capitale est un laboratoire d’idées. Le socialisme s’y diversifie, le radicalisme gouverne, l’affaire Dreyfus met à nu l’État et l’opinion. Viviani, jeune avocat, s’enracine du côté de la justice et du progrès, mais refuse les orthodoxies. Il défend des ouvriers, appuie des réformes, fréquente des journalistes, dialogue avec les syndicats. Son tempérament le porte à l’équilibre. Il préfère le compromis construit au verbe flamboyant. Cette prudence active, qui n’est ni tiédeur ni renoncement, en fait un interlocuteur écouté des uns et des autres. Ses amis soulignent sa précision d’écriture, sa mémoire des dossiers, sa politesse ferme dans le débat. Sa maison est un lieu de lectures et d’entretiens discrets, plus que de banquets.
Élu député de Paris en 1893, il entre dans les rouages de la Troisième République. La Chambre est une fabrique de lois où tout se discute en commission. Viviani y travaille avec méthode. Il s’emploie à faire avancer des dispositifs concrets plutôt qu’à multiplier des proclamations. La laïcité, la justice sociale, la discipline budgétaire, la réforme administrative, occupent ses interventions. Il se tient proche de socialistes réformistes et de radicaux de gouvernement, tandis que naît, en 1905, le grand parti socialiste unifié auquel il ne se rallie pas. Cette indépendance le situe à la charnière: assez à gauche pour porter des réformes, assez pragmatique pour entrer au gouvernement. À l’Assemblée, on le voit souvent prendre en charge la mécanique des textes, nourrir les rapports, surveiller l’exécution.
L’année 1906 marque un tournant. La France crée le ministère du Travail. La nouveauté dit beaucoup d’une société en transformation. Viviani en devient le premier titulaire. À la tête d’une administration naissante, il assemble des outils de médiation, renforce l’inspection, met en place des procédures de conciliation, soutient le repos hebdomadaire, facilite les arbitrages dans les conflits d’usine et de mine. L’objectif n’est pas d’enflammer, mais d’installer des cadres stables. Cette bureaucratie du social, qu’il contribue à inventer, traduit l’idée qu’un État moderne doit organiser les rapports du travail sans s’y substituer. Aux tribunes, on retient un ton calme, parfois austère, mais précis. Dans les entreprises, on voit surtout des inspecteurs mieux armés, des interlocuteurs identifiés, des dossiers suivis.
Des passages dans d’autres portefeuilles complètent l’apprentissage. À l’Instruction publique et aux Beaux Arts, il favorise l’enseignement technique, des bourses mieux ciblées et une administration plus lisible. Son empreinte est faite de circulaires, de rapports et d’arbitrages. Le style reste constant: un changement par paliers, porté par des services solides et une attention aux effets concrets.
En juin 1914, il est appelé à la présidence du Conseil. La conjoncture est fragile. La Chambre a basculé à gauche, mais la majorité demande un pilote de sang froid. Viviani compose un cabinet de conciliation. En juillet, il accompagne le président de la République en Russie, maillon d’une chaîne d’alliances en tension. Le retour coïncide avec les dernières heures d’une paix déjà fissurée. Le 31 juillet, l’assassinat de Jean Jaurès tétanise le pays. Le 3 août, l’Allemagne déclare la guerre. L’histoire accélère et bouscule toutes les calculs partisans.
À la tête du gouvernement, Viviani organise les premières semaines. L’ennemi avance, Paris se vide de ses administrations, le gouvernement se replie à Bordeaux. Il faut mobiliser, réquisitionner, censurer, financer, produire. Il faut aussi sauver la cohésion politique. L’Union sacrée ne va pas de soi. Elle suppose des concessions croisées, des silences et des engagements. Viviani s’appuie sur les militaires pour la ligne opérationnelle, notamment l’état-major qui prépare la riposte. La bataille de la Marne stabilise le front et donne du temps au régime.
Pendant une partie de 1914 et de 1915, il cumule la présidence du Conseil et les Affaires étrangères. La diplomatie devient logistique. On négocie des prêts, des navires, des armes, des matières premières. On tisse des accords avec Londres, Petrograd et Rome. La presse s’impatiente, le Parlement contrôle plus serré, les états majors réclament des moyens et parfois des têtes. Les offensives de 1915 coûtent énormément sans franchir les lignes. La critique s’organise. La République recherche un profil plus rassembleur. Viviani remet sa démission à l’automne 1915.
Le retrait ne signifie pas l’effacement. Son expérience intéresse. Au printemps 1917, il conduit la mission française aux États Unis, avec à ses côtés des autorités militaires. Washington écoute. Le message n’est pas seulement sentimental. Il est technique et financier. Il faut du charbon, de l’acier, des rails, des navires, du crédit, des hommes. Viviani parle une langue que les alliés comprennent, celle des calendriers, des tonnages et des chiffres. Il explique une guerre d’attrition où chaque mois gagné vaut un capital de vies et de positions. La tournée américaine assoit la coopération et, symboliquement, consacre l’alliance.
L’armistice change l’air du temps. Les élections de 1919 sanctionnent une partie des gouvernants de la guerre. Viviani perd son siège de député de Paris, balayé par les listes de la droite triomphante. Il accepte l’épreuve, puis rebondit au Sénat en 1920, élu par un département rural. Le Palais du Luxembourg lui convient. La chambre haute ménage des débats plus lents, un travail de commission plus sourcilleux, et une temporalité longue. Il y suit les dossiers sociaux, les pensions, les assurances, le logement. Il s’intéresse aussi à l’architecture de la paix, aux réparations, à la sécurité collective, aux frontières à stabiliser. Le ton reste prudent, attentif aux équilibres.
Sa vie privée reste discrète. Quelques deuils, des fidélités, un goût du travail réglé. Les portraits d’époque montrent un visage grave et une tenue simple. La santé se fragilise au milieu des années vingt. Il réduit les soirées, travaille chez lui, écrit davantage, conseille des plus jeunes. Il fait sienne l’idée que les institutions valent par la continuité de leurs pratiques.
Le 7 septembre 1925, la mort survient dans la banlieue sud de Paris. Elle arrête une trajectoire qui n’était pas une ascension ininterrompue, mais une suite de fonctions où l’on sert sans se mettre en scène. Que reste t il de René Viviani dans la mémoire politique française. D’abord une invention institutionnelle, le ministère du Travail, qui fit passer la question ouvrière du tumulte de la rue aux procédures de l’administration. Ensuite une pratique, négocier, ajuster, tenir l’équilibre entre idéal et faisabilité. Enfin un moment critique, la conduite des premières semaines de la guerre, lorsque l’État teste la résistance de ses organes.
Ce legs n’est pas spectaculaire. Il est pourtant décisif. L’État social ne se réduit pas à des lois célèbres. Il se fabrique par des bureaux, des inspections, des circulaires, des conciliations, des formulaires qui organisent la vie quotidienne dans les usines et les bureaux. Viviani fut l’un des artisans de cette fabrique. Entre syndicats et patronats, entre radicaux et socialistes, il occupa la place discrète du tiers qui stabilise. La Troisième République s’en accommoda, parce qu’elle aimait ces profils de médiateurs capables d’éteindre un conflit sans bruit, de faire tenir ensemble une majorité hétéroclite, de continuer l’État dans l’orage.
Ses mandats racontent la même chose. Député de la capitale pendant plus de vingt ans, ministre à plusieurs reprises, président du Conseil au seuil de la Grande Guerre, émissaire auprès des alliés, puis sénateur dans la reconstruction. Il traverse un demi siècle où la France s’urbanise, s’équipe, s’alphabétise et se sécularise. Il n’est pas l’homme d’un système clos ni d’un coup d’éclat, mais l’homme d’une méthode: mettre l’État en situation d’agir.
La chronologie est simple et serrée. L’étudiant devient avocat, l’avocat devient député, le député devient ministre, le ministre devient chef de gouvernement, puis redevient négociateur et sénateur. Les dossiers s’enchaînent, de la conciliation sociale à la mobilisation industrielle, de la diplomatie économique à la sécurité sociale embryonnaire. La constance est dans l’attention aux instruments. Ce n’est pas l’aura qui fait la force, c’est la qualité des engrenages, des bureaux, des signatures, des procédures. Le progrès se mesure aux effets concrets, à la prévisibilité des règles, à la robustesse des services chargés d’appliquer la loi.
René Viviani appartient à une génération qui n’avait pas prévu la guerre totale. Son talent fut d’en accepter les logiques tout en protégeant l’essentiel, la pérennité des institutions. Il n’a pas gagné des batailles, il a tenu des lignes. Il n’a pas infléchi l’opinion par des harangues, il a construit des consensus. Dans la mémoire des contemporains, il restera un chef de gouvernement de transition, mais un ministre fondateur. Le portrait est nuancé, sans héros ni traître. Il convient à ce personnage d’État dont la puissance d’action résidait moins dans l’éclat que dans la continuité.
7 septembre 1925. La date ferme le dossier d’une vie qui aura été l’une des passerelles de la République, entre le monde ouvrier et l’appareil d’État, entre le Paris parlementaire et l’économie réelle, entre la politique et l’administration. On retrouvera son nom dans des procès verbaux, des circulaires, des comptes rendus de commission, des notes diplomatiques. On le croisera dans les archives d’une mission qui scella l’entrée d’un allié décisif dans la guerre, et dans les registres d’un ministère neuf qui institua la médiation sociale. Essentiellement.