ILES FEROE - ANNIVERSAIRE

Aksel Johannesen, naître à Klaksvík, gouverner l’archipel

8 novembre 1972, Klaksvík : naissance d’Aksel Vilhelmsson Johannesen. Il fête aujourd'hui ses 53 ans.

Dans ce port d’armateurs et de pêcheurs, au nord de l’archipel féroïen, un enfant grandit entre la houle, les vestiaires et les réunions du Løgting que fréquente son père, Vilhelm Johannesen. La politique s’entend à la maison comme une extension de la vie commune, non comme un théâtre de prestige. Elle se décline en budgets, routes, quotas, écoles. Le climat forge un caractère sans emphase. La mer impose son rythme et le village sa continuité du quotidien. L’enfant écoute, observe, puis court.

La jeunesse le voit athlète et joueur. La piste lui donne l’art du départ net, de l’accélération propre et de la foulée régulière. En 1994, il remporte le titre national sur 100 mètres. Le football, avec KÍ Klaksvík, le forme à l’espace réduit, au contrôle et au sens du collectif, à l’avant où chaque geste pèse. Le volleyball de Mjølnir entretient la coordination. Ces expériences sportives fixent une discipline et une grammaire du mouvement qui ne le quitteront pas.

À l’heure des études, il choisit le droit. L’université de Copenhague lui ouvre une géographie plus vaste et l’intimité des normes. En 2004, il obtient un master en droit. L’apprentissage du raisonnement juridique, de la qualification des faits, de l’écriture précise, devient sa méthode. Le retour au pays s’effectue par Tórshavn. À partir de 2007, il exerce comme avocat. Les dossiers portent l’empreinte d’un territoire semi autonome, pris dans le Royaume mais maître d’une part de ses affaires. Le droit y est instrument de cohésion autant que de séparation, la manière de trouver pour l’archipel une place singulière dans un ensemble plus large.

La vie privée s’établit sans bruit. Il épouse Katrin Apol. Trois enfants naissent. La famille devient un point fixe quand les agendas se densifient. Rien d’exposé, mais une ligne claire : préserver ce cercle intime tout en assumant la charge publique. Les anciens coéquipiers et la communauté sportive restent proches. On y cultive une sociabilité directe, faite de salutations au stade, de conversations sur le quai, de poignées de main au marché.

La politique active commence par l’expérience gouvernementale. En juillet 2009, il devient ministre de la santé. Il y découvre les contraintes d’un système hospitalier insulaire, les questions de recrutement médical, de dessertes, de prévention, et la nécessité de répartir finement des moyens limités. En février 2011, il est nommé ministre des finances. En avril de la même année, il sert comme vice chef du gouvernement. Ces mois condensent une formation accélérée aux arbitrages, aux comités budgétaires, aux négociations interpartis, à la mécanique du consensus.

À la même période, le parti social démocrate le choisit comme leader le 5 mars 2011. Il est élu au Løgting la même année et, du 20 avril au 20 mai 2012, il siège temporairement au Folketing à Copenhague. La trajectoire s’ancre. Les commissions finances, travail, affaires sociales, affaires étrangères lui donnent la vision d’ensemble. Il cultive une manière sobre : peu de slogans, beaucoup d’explications. Le juriste sait que les compromis durables se rédigent ligne à ligne.

Le rendez vous décisif survient en 2015. Le 15 septembre, il devient chef du gouvernement. La coalition assemble sociaux démocrates, républicains et progressistes. Le premier cabinet est paritaire. L’égalité symbolique dans l’exécutif, inédite à ce niveau, signale un souci de représentation. La grande affaire est la réforme des pêches. Il s’agit de redéfinir l’accès à la ressource, d’ajuster licences et enchères, de mieux capter la rente pour la redistribuer en services, tout en respectant les équilibres locaux entre îles productrices et capitale. Les débats sont âpres, car la mer structure l’économie, la démographie et la mémoire. La réforme, discutée poste par poste, met en jeu l’identité et la justice distributive tout autant que l’efficacité.

Sous ce premier mandat, un autre dossier occupe les esprits : l’écriture d’un texte constitutionnel propre. L’autonomie de 1948 a donné cadre et souffle, mais l’archipel souhaite préciser sa voix et sa place, définir des symboles et des compétences. Un référendum est annoncé pour le printemps 2018. Les discussions s’étirent entre Tórshavn et Copenhague. Les juristes comparent la lettre des projets à l’architecture du Royaume. Le calendrier vacille et, finalement, la consultation n’a pas lieu. L’épisode dit les limites d’un moment politique et, en même temps, la persistance d’une ambition d’ajustement institutionnel.

La mécanique parlementaire apporte aussi ses frictions. Une motion de censure en 2017 échoue. Le gouvernement continue, mais la majorité s’use. En septembre 2019, l’alliance perd les élections et passe sur les bancs de l’opposition. La transition s’opère sans heurts excessifs. La vie politique féroïenne connaît ces alternances régulières où l’on quitte les bureaux en laissant les dossiers sur la table, prêts pour d’autres mains.

Trois ans suffisent pour que le paysage se recompose. Les élections du 8 décembre 2022 donnent au parti social démocrate la première place. Le 22 décembre, Johannesen redevient chef du gouvernement. Il reforme une coalition avec les mêmes partenaires de 2015. Le contexte est nouveau : inflation post pandémie, renchérissement énergétique, tensions géopolitiques en Arctique et dans l’Atlantique nord. La priorité affichée est sociale. Des mesures d’aide visent à amortir les hausses de prix pour les ménages. La relation extérieure se réévalue à l’aune des flux commerciaux, des sanctions, des routes maritimes, des coopérations scientifiques et sécuritaires nordiques.

Dans cette période, une série de choix stratégiques précise la marge d’action externe. L’archipel exploite ses compétences internationales pour négocier accords commerciaux et coopérations techniques. En 2025, une décision de principe confirme la possibilité d’une adhésion séparée à une organisation commerciale mondiale. Ce jalon juridique illustre la dynamique d’une autonomie qui se consolide non par proclamations, mais par procédures. Parallèlement, la relation avec la Russie autour des quotas de pêche reste un test de realpolitik et de cohésion interne : l’économie, la diplomatie et la morale publique s’y croisent et obligent à des arbitrages souvent contestés.

Les questions sociétales occupent aussi l’agenda. La législation sur l’interruption volontaire de grossesse, plus restrictive que chez les voisins nordiques, suscite de vives discussions. Des propositions de mise en conformité avec les standards de la région sont présentées, discutées, parfois rejetées à une voix près. Ces débats traversent familles, Église, professions de santé, associations et partis. Ils montrent une société attachée à ses traditions mais attentive aux évolutions du Nord, et un exécutif conduit à chercher des équilibres stables dans un champ sensible.

Gouverner les îles, c’est tenir ensemble la technique et le symbolique. La technique, ce sont les lois sur les ressources marines, les budgets, les infrastructures, les dessertes aériennes et maritimes, la formation supérieure, la santé de proximité. Le symbolique, ce sont la langue, la culture, les fêtes, la perception de soi dans l’Atlantique, l’aspiration à une expression politique propre. Johannesen avance sur ces deux plans avec une méthode constante : diagnostic, concertation, rédaction, mise en œuvre. Le premier mandat avait fixé une parité exemplaire au sein du cabinet ; le second mandate une prudence sociale en temps de choc des prix, sans renoncer à la modernisation administrative.

Il n’y a pas de culte de la personnalité. Les images officielles le montrent recevant des souverains nordiques, ouvrant des sessions, discutant à Reykjavik ou à Copenhague, posant en costume local lors des grandes journées. L’homme tient à la continuité des institutions et à la sobriété des formes. L’athlète se reconnaît dans une endurance politique faite de régularité plutôt que d’éclats. Le juriste demeure dans la précision des textes. Le père de famille garde le cap domestique qui sert d’armature aux semaines longues.

Au delà des épisodes, la trajectoire compose une pédagogie de l’autonomie. Elle apprend que l’indépendance n’est pas seulement une proclamation, mais un faisceau d’actes : clarifier le droit, diversifier les partenaires, maîtriser la ressource, défendre la langue, moderniser l’administration, protéger les plus vulnérables. Elle rappelle qu’un État insulaire vit au rythme des marchés mondiaux, des bancs de poissons, des normes européennes, des hivers plus ou moins cléments. Elle souligne qu’un chef de gouvernement est gardien et non propriétaire : gardien de la cohésion, de la durabilité, des équilibres entre îles.

Revenir à l’origine permet de mesurer ce fil. De la maison de Klaksvík où l’on apprend l’écoute, jusqu’aux salles de réunion où l’on pèse chaque virgule, de la piste où l’on gagne d’un souffle à la table du Conseil où l’on tranche d’une voix, de l’avocat de Tórshavn au chef d’un exécutif paritaire, l’itinéraire dessine une cohérence. Né le 8 novembre 1972, formé par le sport, par le droit et par l’exemple d’un père élu, Aksel V. Johannesen a fait des îles Féroé un laboratoire de régulation où les contraintes de la géographie se convertissent en institutions et en projets. Si sa première expérience gouvernementale a buté sur la fatigue d’une majorité et sur l’ajustement jamais simple d’une réforme halieutique, la seconde s’inscrit dans l’histoire longue d’un archipel qui, siècle après siècle, affine ses instruments et son autonomie. À l’échelle d’un pays de cinquante mille habitants, l’action publique tient dans des gestes qui valent exemples : équilibrer la rente de la mer, solidifier des droits sociaux, élargir prudemment l’espace international, tenir la promesse d’un État fiable. C’est depuis Klaksvík, au sens exact et au sens figuré, que ce fil se tisse, par la lente conversion des éléments en institutions durables et en projets mesurés.

Il demeure, au fond, un praticien du temps long des îles : mesurer, consulter, ajuster, recommencer. À l’avant de KÍ, il savait que l’occasion se crée par un pressing patient ; en politique, il sait que la stabilité se gagne par constance et clarté. Il gouverne avec une boussole simple : servir l’archipel et préparer le chapitre suivant. Demain.