HISTOIRE D UN JOUR - 10 NOVEMBRE 1799
Le long 18 brumaire

10 novembre 1799. La journée se ferme sur l’achèvement du coup d’État qui met Napoléon Bonaparte au pouvoir et ouvre le Consulat. Rien n’y ressemble à un accident isolé. Le pays a traversé dix années de bouleversements, de guerres et de famines locales, de hausses et de chutes de papier monnaie, de peurs rurales et d’émeutes urbaines. Le Directoire a tenu par la guerre extérieure plus que par la cohésion intérieure. Les propriétaires issus des ventes de biens nationaux exigent la sécurité juridique, les négociants réclament des routes sûres et des contrats exécutés, les fonctionnaires attendent la paie régulière. L’État compte mal, perçoit difficilement, administre par à coups. Dans ce contexte, la demande d’ordre devient la matrice d’un changement de régime.
Le 9 novembre, les Conseils sont transférés à Saint Cloud sous la justification d’un péril jacobin. Le déplacement éloigne les députés de Paris, place les bâtiments sous la garde de troupes choisies et simplifie les liaisons avec les officiers fidèles. Les Anciens confient à Bonaparte le commandement militaire de la capitale afin de protéger les institutions. Sieyès, directeur et théoricien de la souveraineté nationale, imagine une République plus exécutive et plus ramassée et choisit la force pour refondre la Constitution. Roger Ducos, second directeur acquis à l’idée, complète le centre du dispositif. Dans les ministères, des projets de décrets sont rédigés pour donner aux actes militaires l’apparence de la légalité.
Le 10 novembre, la scène centrale se joue devant les Cinq Cents. Bonaparte entre, mal à l’aise dans l’éloquence. Il parle de patrie en danger et de Constitution menacée, mais son discours s’emmêle. Les députés l’accueillent par des cris hostiles et demandent qu’il soit déclaré hors la loi. La politique, un instant, semble reprendre ses droits face à la gloire militaire. La bascule s’opère pourtant par la maîtrise des procédures et par la force en arrière plan. Lucien Bonaparte, président de l’assemblée et frère du général, suspend les votes, dénonce le tumulte, invoque la sûreté de la session et, pour sauver l’entreprise, affirme que des poignards menacent les représentants.
Dans les jardins, grenadiers et guides attendent l’ordre. Murat concentre la force disponible, donne le rythme, et à son commandement les baïonnettes nettoient l’hémicycle. Il n’y a pas de massacre. Il y a la pression méthodique d’une troupe aguerrie et le repli d’élus surpris. Le soir venu, un groupe réduit de parlementaires subsiste et entérine la nomination de trois consuls provisoires. Bonaparte devient Premier consul à trente ans et prend de fait la direction de l’État. L’épisode consacre le passage d’une pluralité délibérative fatiguée à une centralité énergique. Plus qu’un changement d’hommes, c’est une conversion des mécanismes de décision.
La logique profonde est administrative. Depuis des années, commissaires, agents nationaux et responsables locaux ont mis en place des routines d’écriture et de contrôle. La cartographie des communes, le maillage des départements, l’habitude des circulaires et des tableaux chiffrés, tout cela prépare la montée d’un exécutif capable d’ordonner le territoire. Le Consulat n’invente pas l’État, il le fixe. Les préfets s’insèreront dans ce tissu comme des nœuds de décision et de transmission. Les conseils de préfecture fourniront une justice de proximité administrative. Les ministères, resserrés, travailleront par instructions claires et par bilans réguliers.
L’économie réclame la même consolidation. Le pays a besoin d’une monnaie crédible, d’une banque d’émission, d’un budget suivi et d’un impôt mieux assis. Les négociants demandent l’uniformité du droit commercial et la garantie effective des contrats. Les propriétaires veulent que les partages d’héritage soient lisibles et que les hypothèques soient opposables. Le Consulat traduira ces attentes en institutions. La Banque de France stabilisera l’escompte. Le Trésor suivra les flux et rationalisera les paiements. Le cadastre précisera l’assiette fiscale. Les codes offriront un langage commun au juge, au notaire et au marchand. La propriété sera protégée, la liberté de vendre et d’acheter confirmée, l’industrie encouragée par des commandes et par des voies de communication plus sûres.
L’Europe impose une cadence complémentaire. L’Angleterre domine les mers et bloque une partie du commerce. L’Autriche surveille l’Italie et cherche l’occasion de reprendre l’avantage. La Russie hésite entre alliance et distance. Les armées françaises, aguerries par les campagnes d’Italie et du Rhin, souffrent pourtant d’une direction politique vacillante. Le nouveau pouvoir sait que la paix donnerait un répit budgétaire et que des victoires rapides donneraient un crédit politique. La doctrine consulaire se lit déjà. Négocier d’abord si l’on peut, concentrer les forces, frapper vite quand l’ennemi s’étire, puis convertir la victoire en traité pour gagner du temps intérieur.
Les acteurs incarnent ces logiques. Murat représente la force disponible, rapide et tranchante. Lucien incarne la manœuvre parlementaire qui détourne la crise. Sieyès apporte la pensée constitutionnelle qui veut ordonner la souveraineté. Roger Ducos assume le rôle discret de relais exécutif. Les députés, pour la plupart juristes et propriétaires, expriment les intérêts d’une France de petites villes, de campagnes et de ports atlantiques. Tous mesurent la lassitude du pays. Tous savent qu’une autorité stable protègera leurs biens et leurs carrières. Bonaparte joue la fonction d’agrégateur, distribuant des garanties aux notables et des perspectives aux officiers.
Ce 10 novembre est une conversion du temps politique. La Révolution a accéléré, multiplié les clubs, les motions et les journées. Le Consulat ralentit la parole et accélère l’exécution. On établit des calendriers, on dresse des tableaux, on inspecte. Les ministères se structurent en directions. Les lycées formeront des cadres, les grandes écoles fourniront des ingénieurs, les préfets porteront l’État au plus près des cantons. La centralisation devient un outil précis, pas seulement un mot. Les courriers prennent des horaires, les procédures prennent des formulaires, les décisions prennent des circuits connus.
Rien de tout cela ne se fait sans consentement. Les campagnes acceptent l’État qui protège les propriétés et pacifie les chemins. Les villes acceptent l’État qui éclaire, assainit et police. Les élites acceptent l’État qui consacre par des titres et des fonctions. Les soldats acceptent l’État qui paie et nourrit. Le coup d’État, loin d’être seulement la violence d’un jour, scelle une transaction large. Chacun reçoit quelque chose et consent à un pouvoir qui promet des résultats. La liberté politique se traduit moins par la délibération que par la sécurité et par la mobilité des carrières.
Reste la question de la légitimité. Elle ne vient plus des assemblées divisées. Elle vient des résultats et de la consultation directe. Les plébiscites donneront à cette logique un chiffre rassurant et une forme simple. On demande au peuple d’approuver ce qui s’est fait. La représentation délibérative recule. La propagande progresse. Les journaux deviennent des relais. L’État parle au pays et le pays répond par oui ou par non. Le 10 novembre installe ce mode de gouvernement en prétendant sauver la Constitution au moment de la transformer.
La mémoire retient la rapidité du basculement. Pourtant tout était prêt. Les institutions avaient besoin d’un centre, l’économie d’un arbitre, l’armée d’un chef politique. La journée condense ces nécessités et ouvre un cycle. Les réformes suivront, du cadastre aux tribunaux, des préfets aux lycées, de la banque à la monnaie, des codes aux ponts. Elles fixeront ce que la Révolution avait rendu possible. Elles emporteront aussi la tentation de l’Empire, car la concentration des décisions et la logique des campagnes finiront par pousser le pouvoir vers la couronne.
La fragilité des constitutions se lit en creux. Un texte ne vaut que par l’énergie sociale qui le soutient. Le Directoire avait des articles. Il n’avait plus assez de crédit. Le Consulat aura des institutions resserrées et une énergie vive. Il obtiendra l’adhésion parce qu’il donnera des solutions visibles. Pain plus sûr, routes surveillées, juges présents, impôts mieux répartis, carrières ouvertes, police constatée, voilà ce que l’on attend et ce que l’on reçoit. La population, épuisée, signe pour cela, et accepte que la liberté politique soit canalisée par des procédures plus directes.
Au soir de Saint Cloud, les carrosses quittent les allées, les tambours se taisent, les ordres manuscrits deviennent décrets. La capitale, inquiète au matin, se rassure. Le lendemain, les feuilles publiques diront que l’on a sauvé la République. Dans de nombreux villages, on ne lira rien, mais on ressentira bientôt le changement. Un gendarme reparaîtra, un percepteur passera, un juge tiendra audience. L’État reprendra ses droits sans éclat, par la routine. Le coup aura été un moment. La durée fera le reste. Cette continuité rassure et façonne durablement les habitudes administratives françaises.
le 10 novembre 1799 cristallise l’accord d’une société avec un pouvoir qui se veut utile. L’événement n’est pas un accident. Il est une articulation. Il joint la demande d’ordre et la promesse d’efficacité, la mémoire de la liberté et l’envie de stabilité, l’égalité civile et la hiérarchie administrative. De ce nœud sort une France qui se projette déjà dans quinze années d’entreprises, où la guerre servira souvent d’accélérateur et où l’administration deviendra la langue ordinaire du gouvernement. Au soir, un général de trente ans est devenu chef de l’État et a converti la fatigue civique en énergie de réforme. Le pays attend la paix, des juges fiables, des routes entretenues et des impôts justes.