HISTOIRE D UN JOUR - 17 NOVEMBRE 1986
La balle et l'usine

17 novembre 1986 : en début de soirée, boulevard Edgar Quinet à Paris, le patron de Renault Georges Besse est abattu devant son domicile dans une attaque revendiquée par Action directe. Le geste, exécuté par deux femmes, est net, pensé pour frapper un symbole plus qu’un individu. Besse vient de rentrer, il tient sa serviette, il franchit quelques pas, les coups partent à bout portant, la chute est immédiate, les assaillantes s’éloignent. En quelques secondes, l’irruption du politique par les armes se heurte à la matérialité d’un trottoir, à la vie ordinaire qui s’interrompt, à ce croisement où le temps court d’un meurtre croise la longue durée d’une crise industrielle que la France affronte depuis le tournant de la décennie.
Pour comprendre, il faut revenir à l’économie. Depuis les chocs pétroliers et la récession du début des années quatre-vingt, l’appareil productif français cherche une voie entre protection et compétitivité. Renault, régie publique chargée d’un héritage industriel et social, additionne déficits, surcapacités et un réseau à refondre. L’État, actionnaire et arbitre, hésite, puis tranche. En janvier 1985, il confie à Georges Besse, polytechnicien formé à l’énergie, passé par Eurodif et la Cogema puis par Péchiney, la mission de redresser l’automobile nationale. Le vocabulaire change de registre : rationaliser les sites, simplifier les gammes, contractualiser la sous-traitance, sécuriser la qualité, maîtriser les coûts. La stature du patron ingénieur devient instrument d’une politique de redressement qui, pour être efficace, suppose de réduire l’emploi et de renoncer à des positions acquises.
Dans le pays, 1986 est une année de bascule. Au printemps, la première cohabitation s’installe. François Mitterrand reste à l’Élysée, Jacques Chirac dirige un gouvernement qui entend libéraliser l’économie et engager des privatisations. Dans les usines et les bassins d’emploi, le chômage de masse fissure les sociabilités, les syndicats composent ou s’opposent, les conflits se déplacent sur le terrain du droit et des plans sociaux. À la marge, une galaxie militante s’imagine en avant-garde insurrectionnelle et bascule de la propagande à la clandestinité armée. Née à la fin des années soixante-dix, Action directe a déjà revendiqué des attentats et l’assassinat de l’ingénieur général René Audran en 1985. La rhétorique qui la porte est simple : frapper les représentants d’un ordre économique et d’un État jugés illégitimes, désorganiser les institutions, forcer l’Histoire.
Le soir du 17 novembre, ce schéma se déploie dans l’espace du quotidien. La voiture de service s’arrête devant le 16 du boulevard Edgar Quinet, dans le quatorzième arrondissement. Besse récupère ses journaux, tient sa serviette, monte les premières marches. Deux femmes l’attendent à portée. Les tirs claquent, précis, au thorax et à la tête. Un passant est tenu à distance, des voisins sortent, une commerçante témoigne. La mort survient presque aussitôt. L’acte vise un homme au milieu d’une politique de compression, et à travers lui un type d’autorité qui conjugue culture d’ingénierie, sens de l’État et discipline de résultats. Il vise aussi une adresse parisienne, un lieu de vie, pour inscrire le meurtre dans la ville et lui donner la résonance d’un avertissement.
L’événement prend sens à plusieurs échelles. À l’échelle de l’entreprise, il ne suspend rien. Le programme de redressement lancé depuis près de deux ans a déjà dessiné ses lignes : recentrer, alléger, standardiser, accélérer. La direction qui succède à Besse prolonge la trajectoire, parfois l’infléchit, mais ne l’inverse pas. Les années qui suivent voient une réorganisation des usines, un tri dans les projets, une clarification des alliances internationales et, plus tard, la transformation du statut de la régie. À l’échelle sociale, le choc est vif. Les salariés qui contestent les suppressions de postes refusent, pour l’essentiel, la logique de l’exécution politique. Les appareils syndicaux le disent nettement : le conflit social a des voies légitimes, la démocratie fixe les bornes, l’assassinat ne peut être un langage.
La réponse publique s’inscrit dans un cadre qui, lui aussi, se transforme. L’automne 1986 a vu la montée en puissance d’un dispositif antiterroriste spécialisé, sans jurés populaires, qui revendique l’efficacité sans abandonner les garanties. L’enquête avance par filatures, planques démantelées et interpellations. En février 1987, quatre figures d’Action directe sont arrêtées dans le Loiret. En 1989, la cour d’assises spécialement composée reconnaît deux militantes coupables d’assassinat et condamne leurs deux compagnons pour complicité. Le droit trace son sillon, et rappelle que l’État a choisi la voie d’une justice ordinaire spécialisée, plutôt que celle de l’exception pure, pour traiter ce type de crimes.
À plus longue vue, l’assassinat de Georges Besse dit quelque chose de la mue du capitalisme français. La décennie entamée substitue à la logique d’expansion administrée une grammaire de rationalisation, de productivité et d’internationalisation. Les entreprises publiques pivotent vers des modes de gestion plus comptables, l’État conserve une main stratégique tout en se retirant de la conduite quotidienne, et les chaînes de valeur s’étirent hors des frontières. Renault sert de laboratoire : pilotage par les coûts, logistique synchronisée, sous-traitance contractualisée, plateformes techniques communes, qualité mesurée et chiffrée, conception accélérée. La figure du patron d’ingénierie, formé au service public, rencontre une contrainte de marché qui impose vitesse et sélectivité.
La mémoire, elle, s’ancre dans les lieux. Dans le quatorzième arrondissement, une allée porte le nom de Georges Besse à proximité du boulevard où il est tombé. À Douai, l’usine du constructeur a longtemps porté son nom avant de s’intégrer à la nouvelle géographie électrique de la marque. Dans la vallée du Rhône, l’usine d’enrichissement du Tricastin, qui rappela sa trajectoire du côté de l’énergie, a été modernisée et rebaptisée, mais la référence demeure dans les récits internes. Ces marqueurs disent la manière dont une entreprise et un pays entretiennent la mémoire d’un dirigeant au delà des polémiques et des passions du moment.
La suite judiciaire des auteurs nourrit un autre débat, celui du temps de la peine et de la santé. Joëlle Aubron bénéficie, pour raisons médicales, d’une suspension de peine et meurt en 2006. Nathalie Ménigon obtient une libération conditionnelle en 2008. Georges Cipriani retrouve la liberté conditionnelle en 2011. Ces trajectoires, marquées par la prison longue, par la maladie et par de rares prises de parole, ne modifient rien au jugement rendu. Elles rappellent seulement qu’une société démocratique ajuste dans le temps la rigueur et l’humanité sans effacer la responsabilité.
Des lectures concurrentes ont circulé à la marge. Parce que Besse avait présidé Eurodif et fréquenté l’industrie nucléaire, certains ont relié l’assassinat à des contentieux internationaux autour de l’uranium et de l’Iran. D’autres ont souligné les liens tissés par Action directe avec des organisations étrangères, pour argumenter une solidarité transnationale de la lutte armée. Rien de cela n’a déplacé la réalité juridique ni le fait brut de la revendication. Mais ces interprétations disent la porosité d’une époque où plusieurs violences coexistent en France et en Europe, des attentats liés à des réseaux moyen-orientaux au dernier cycle d’ultragauche, sur fond de fin de guerre froide.
Revenir à ce 17 novembre, c’est articuler trois temporalités. Le temps court d’un attentat, action de quelques secondes, qui cherche l’effet spectaculaire et la sidération. Le temps moyen d’une entreprise en crise qui se restructure, renonce à des lignes, réorganise ses sites, renouvelle ses modèles et ses méthodes. Le temps long d’un capitalisme national qui s’ajuste aux règles européennes, à la mondialisation de ses marchés, aux contraintes d’une finance désormais plus exigeante, et à un État stratège plus distant. L’événement se place à l’intersection de ces durées, et c’est cette intersection qui en fait la portée.
Reste la dimension humaine et professionnelle de Georges Besse. Ceux qui l’ont côtoyé évoquent un homme sobre, rigoureux, attentif aux ateliers, soucieux de précision et de délais. Pour ses partisans, ses choix ont sauvé une entreprise publique promise à l’asphyxie. Pour ses adversaires, ils ont infligé à des milliers de familles un coût social considérable. L’historien ne hiérarchise pas ces douleurs ni ces justifications ; il mesure des rapports de force, des contraintes et des options possibles. Il voit aussi que la disparition d’un dirigeant n’enraye pas les tendances lourdes : l’organisation continue, les décisions se prolongent, la stratégie s’étire au delà des personnes.
Ce soir d’automne, au bord d’un trottoir de Montparnasse, un pays s’est regardé. On y a vu un État qui cherchait l’équilibre entre fermeté et droit, une gauche partagée entre gestion et contestation, une extrême gauche enfermée dans l’impasse de la clandestinité armée, un patronat d’ingénieurs sommé de devenir gestionnaire global, et des salariés pris dans la contrainte des mutations. Le temps a dilué la stupeur, mais la trace demeure. Un nom, une adresse, une heure grise, et la conviction que l’histoire industrielle d’un pays tient autant aux structures qu’aux destins, aux décisions chiffrées qu’aux gestes symboliques, et qu’il arrive que l’une et l’autre se rencontrent brutalement sur le pas d’une porte.