HISTOIRE D UN JOUR - 19 NOVEMBRE 1703

Le secret au visage couvert

19 novembre 1703, un prisonnier meurt dans une cellule de la tour Bertaudière à la Bastille. Il a vécu plus de trente ans hors du monde, escorté par un gouverneur zélé, tenu à distance de toute conversation, réduit à un nom d’emprunt et à un visage parfois dissimulé. La veille encore, on le nourrit à part, on verrouille portes et judas, on parle bas autour de lui. Le lendemain, on l’enterre au cimetière Saint Paul sous une identité italienne approximative, Marchioly, avec un âge noté sans certitude. Ce décès banal dans la forme ouvre une énigme politique. Car ce corps anonyme résume une technique de gouvernement, l’art du secret, où l’oubli public est produit par une administration minutieuse.

Pour comprendre ce destin, il faut replacer la Bastille dans l’économie longue d’un État qui se centralise. Sous Louis XIV, la monarchie perfectionne ses instruments de contrainte et de silence. Les forteresses, qu’elles soient frontalières ou insulaires, servent de citadelles administratives où l’on isole des ennemis sans procès publics. La lettre de cachet, procédure discrétionnaire, soustrait un individu aux circuits ordinaires de la justice. À la tête de ces maisons du roi, des gouverneurs professionnels, payés pour obéir, exécutent à la lettre les consignes ministérielles. Cette mécanique n’est pas seulement policière. Elle ordonne les flux, contrôle les papiers et produit un silence régulier. Le prisonnier masqué est un produit de ce système autant qu’un cas singulier.

L’histoire documentée commence en 1669, lorsque l’on arrête, sous le nom d’Eustache Dauger, un homme remis à Bénigne Dauvergne de Saint Mars, gouverneur du fort de Pignerol. Là se trouvent déjà d’autres captifs célèbres, comme Nicolas Fouquet, ancien surintendant des finances, et, plus tard, le flamboyant Lauzun. Le nouveau venu n’a pas le statut d’un simple détenu. Les lettres des ministres prescrivent une garde absolue, la rareté des contacts, l’interdiction de prononcer son nom. On lui attribue un domestique sous contrôle, on filtre les messages, on surveille la plume. Son identité, déjà, se réduit à un protocole.

Quand Saint Mars obtient en 1681 le gouvernement d’Exilles, place forte alpine, il transfère son pupille. En 1687, il rejoint le fort de l’île Sainte Marguerite, au large de Cannes. La logistique des déplacements impose un voile. Dans plusieurs témoignages proches, le prisonnier apparaît avec un masque de velours noir, porté lors des trajets ou à l’approche d’yeux non autorisés. L’objet n’est pas un instrument de torture. Il sert à neutraliser le regard d’autrui, à empêcher la circulation d’un visage. La matière de fer, qui frappera les imaginations, appartient surtout aux versions littéraires postérieures.

La vie quotidienne du captif demeure en pointillé, mais quelques repères existent. On sait qu’il reçoit sa nourriture par un circuit contrôlé. On sait que son linge, ses meubles, tout ce qu’il touche, est inspecté. Le sous officier de service, François de Rosarges, doit servir sans parler. Saint Mars correspond avec les ministres, d’abord Louvois, puis son successeur, pour confirmer dépenses et consignes. Les lettres standardisent l’exception et rappellent les gestes à accomplir, de la fermeture des portes aux précautions lors des soins. La prison devient une fabrique d’opacité.

Quant à l’identité, elle demeure problématique. Le nom d’inhumation, Marchioly ou Marchialy, a orienté certains vers Ercole Antonio Matthioli, diplomate italien compromis dans la vente du secret de Casale. D’autres privilégient Eustache Dauger, personnage obscur dont les traces croisent Pignerol et les valets de Fouquet. Des sources évoquent encore l’appellation la Tour. Le registre de la Bastille enregistre la mort et la sépulture au cimetière Saint Paul, avec un âge approximatif. Aucune piste ne s’impose définitivement, chacune laissant ouvertes des zones d’ombre.

Le 18 septembre 1698, lorsque Saint Mars obtient la Bastille, il y amène son prisonnier et le fait loger dans la tour Bertaudière. Le lieutenant du roi, Étienne du Junca, note l’arrivée d’un ancien détenu que l’on garde masqué et dont le nom ne doit pas être dit. Le service des repas est confié au même de Rosarges. Les rares témoins parlent d’un masque de velours. Le 19 novembre 1703, l’homme meurt. Le lendemain, on l’inhume sous l’alias italien. Le rituel est bref, l’enquête impossible.

Au dix huitième siècle, l’affaire quitte les couloirs pour entrer dans les livres. Un roman à clés puis Voltaire, dans le Siècle de Louis XIV, fixent l’expression homme au masque de fer. Le philosophe traite l’épisode comme une leçon politique et insiste sur l’énigme d’État. Il popularise l’idée d’un masque construit pour être porté en permanence. Au siècle suivant, Alexandre Dumas rompt les digues de la vraisemblance et fait du prisonnier le frère caché du roi. La littérature transforme un protocole de secret en mythe national.

Pour lire l’épisode à l’échelle longue, il faut regarder au delà des murs. La France de Louis XIV est une société où l’État veut monopoliser la décision sur la guerre, la foi, l’argent et l’honneur. La frontière alpine, les îles de Lérins, Paris dessinent un corridor de places fortes qui cartographient la raison d’État. Les guerres, de la Hollande à la Ligue d’Augsbourg, puis la guerre de Succession d’Espagne, saturent l’agenda. Le secret devient une technique de gouvernement, qui s’appuie sur des hommes sûrs, des archives parcimonieuses et des circulations étroitement réglées.

À l’échelle des vies, le prisonnier a une biographie réduite à des lieux et à des consignes. Pignerol fonde l’isolement, Exilles le confirme, Sainte Marguerite l’expose aux regards de passage, la Bastille l’ensevelit au cœur de la capitale. Le fil conducteur n’est pas un nom, mais un homme d’ordre, Saint Mars, promu d’un poste à l’autre. Dans ce couple asymétrique, l’un a carrière et signature, l’autre une silhouette. Le dispositif produit une dépersonnalisation, presque une abstraction. L’État protège un secret en effaçant un individu.

Faut il trancher entre hypothèses. Matthioli explique l’alias italien et le contexte diplomatique, mais ses trajectoires ne coïncident pas toujours avec les dates sûres. Dauger cadre avec l’arrestation de 1669 et la constance de Saint Mars, mais son profil demeure obscur et les raisons de son effacement dans l’état civil échappent. Les rapprochements avec Fouquet et ses valets éclairent le théâtre de Pignerol et l’obsession de Louvois pour les filtres. Aucune solution ne ferme toutes les portes. L’historien travaille donc par recoupements, en suivant des papiers avares de mots.

Après 1703, l’affaire quitte les archives pour la mémoire. Lorsque la Bastille tombe en 1789, on libère des corps et des symboles. Le prisonnier anonyme entre dans cet inventaire moral, preuve a posteriori que l’absolutisme enfermait et masquait. Au dix neuvième siècle, érudits et publicistes dépouillent des registres, déchiffrent des correspondances, proposent des solutions qui ne s’imposent pas. Ainsi, ce 19 novembre n’achève rien. Il confirme que le secret d’État, pour être efficace, doit produire du silence et accepte de laisser derrière lui un sillage d’énigmes. C’est pourquoi l’homme au masque de fer demeure une histoire de longue durée, où l’événement, minuscule, éclaire la structure.

Les traces matérielles de l’affaire tiennent en peu de lignes. Dans le registre tenu par Étienne du Junca, lieutenant du roi à la Bastille, on lit l’entrée du 18 septembre 1698 signalant l’arrivée avec Saint Mars d’un ancien prisonnier que l’on garde masqué et dont le nom ne doit pas être dit. On lit ensuite, à la date du 19 novembre 1703, la mention du décès. Le lendemain, la sépulture est portée au cimetière Saint Paul sous un nom transcrit Marchioly, ou Marchialy selon les copies, avec un âge environné. Nulle biographie ne s’y ajoute. Ces écritures brèves valent par leur sécheresse même, car elles fixent des bornes sûres dans un récit saturé de suppositions.

La correspondance de service entre Saint Mars et les ministres éclaire la technique. On y insiste sur le silence, sur la séparation des flux, sur les précautions lors des déplacements. L’homme doit passer d’une porte à l’autre sans croiser de regards, les cellules sont doublées, les consignes pour les repas sont écrites. Lorsqu’il arrive à la tour Bertaudière, son service est confié à de Rosarges, habitué à cette discrétion. Tout se joue dans ces gestes modestes qui empêchent un nom de circuler. L’État ne crée pas un grand secret par un grand spectacle. Il le fabrique par une addition de micro procédures qui, répétées, forment une muraille de silence.

L’arrière plan international joue aussi. La France cherche au dix septième siècle à contrôler les passages alpins et les duchés italiens. L’épisode de Casale, place clé du Montferrat, nourrit les soupçons. Ercole Antonio Matthioli, homme de cour au service du duc de Mantoue, trahit des négociations et se retrouve capturé par ordre de la France. Son nom explique l’alias italien, son profil convient à une détention prolongée, mais la chronologie de ses transferts ne s’accorde pas toujours avec l’ensemble du dossier. À l’inverse, le nom d’Eustache Dauger, apparu dès 1669, colle mieux avec la continuité de la garde par Saint Mars, de Pignerol à Exilles, de Sainte Marguerite à la Bastille. Ainsi se dessine un faisceau d’indices sans verdict.

Le mystère persiste, non faute d’indices, mais parce qu’il révèle d’abord la logique d’un État façonné par le secret durable.