HISTOIRE D UN JOUR - 20 NOVEMBRE 1917

Le choc d’acier de Cambrai

20 novembre 1917 : à l’aube, sur les lisières crayeuses du Cambrésis, une armée britannique se met en mouvement et tente quelque chose de radicalement neuf : briser d’un seul coup la cuirasse de la ligne Hindenburg en combinant le silence de l’artillerie, la vitesse des chars et la marche mesurée de l’infanterie. Cet instant naît d’une longue maturation, trois années de guerre de positions et d’innovations hésitantes, de mines, de fils de fer et de barrages roulants qui ont montré que la force brute ne suffit pas contre des défenses creusées à la pelle et à la pioche par des millions d’hommes.

Le théâtre est le nord de la France, un pays d’openfields, de haies et de bosquets, traversé par des routes droites et des villages à l’alignement régulier. Cambrai, nœud ferroviaire et logistique de la position allemande, commande des crêtes modestes mais décisives : Flesquières, Fontaine-Notre-Dame, le bois de Bourlon. Depuis le retrait allemand sur la ligne dite Siegfried, l’adversaire s’y est retranché avec science, multipliant abris bétonnés, points d’appui imbriqués, nids de mitrailleuses et réseaux profonds. Le choix du front d’attaque doit beaucoup à la géologie : les ingénieurs britanniques ont noté qu’ici, la craie sèche offrirait aux chenilles une meilleure portance qu’aux marais de Flandre, où les expériences précédentes avaient sombré.

La décision appartient au général Julian Byng, commandant la Troisième Armée. Autour de lui, des idées nouvelles circulent : l’artillerie se prépare par le calcul plutôt que par le vacarme, les observatoires remplacent les bombardements de plusieurs jours. Il s’agit d’ouvrir des brèches sans crier gare, de réduire les nids de résistance par des tirs réglés à l’instant même de l’assaut, tandis que des centaines de chars Mark IV, lourds et lents mais protégés, avanceront en proue, écrasant les barbelés, comblant les tranchées, imposant l’effroi. Ce n’est pas la naissance des chars, déjà entrevue sur la Somme, mais leur première mise en système, pensée avec la cavalerie prête à exploiter et l’aviation chargée d’observer et de harceler.

Le matin du 20 novembre, sans préparation prolongée, la ligne britannique s’ébranle. Les chars avancent en vagues, précédés par des sapeurs et flanqués d’infanterie par petits groupes. L’effet de surprise est total. Des portions entières de la première position allemande cèdent ; Havrincourt, Ribécourt, Marcoing tombent. Le bruit métallique, le souffle des moteurs et la masse d’acier imposent un choc psychologique indéniable. À midi, sur plusieurs points, on a avancé de plusieurs kilomètres, distance extraordinaire à l’échelle de la guerre de tranchées.

Mais devant Flesquières, sur une crête courte et dominatrice, la résistance allemande se tend. Des canons de campagne tirent à vue sur les engins, stoppant net leur progression. Des équipages brûlent dans leurs caisses ou s’immobilisent par panne mécanique. La crête masque les approches et les tirs croisés balaient les pentes. L’après-midi, l’attaque piétine et révèle les fragilités d’un outil encore expérimental. La cavalerie, lancée trop tard, bute sur des villages tenus, des rues battues, des ponts détruits. L’exploitation s’évapore.

Les jours suivants, Byng cherche à approfondir le gain. On lutte maison par maison vers Bourlon, où le bois devient un labyrinthe de troncs éclatés et de boyaux conquis, reperdus, reconquis. L’artillerie britannique tente de reprendre la main, mais la surprise initiale s’est dissipée ; les canons allemands se replacent, les divisions de réserve arrivent, et les compagnies d’assaut apprennent à viser les chars, à se glisser contre leurs flancs et à les réduire à la grenade. Les chars, malmenés par le terrain, se raréfient ; la mécanique, cette alliée incertaine, impose sa statistique d’ennuis et d’arrêts.

La bataille redevient un affrontement d’usure. Il n’y a pas de miracle tactique sans logistique : les routes saturent, les convois s’enlisent, la pluie alourdit la craie. L’aviation, encore balbutiante, ne suffit pas à paralyser les mouvements adverses. Chaque village devient une casemate, et l’avance se compte en mètres. Pourtant, un enseignement majeur s’impose : l’alliance du calcul, du tir prédictif, des chars et de l’infanterie flexible peut disloquer une position réputée inviolable, à condition que la vitesse opérative suive.

Le 30 novembre, la contre-attaque allemande éclate. Sur les ailes du saillant, des troupes d’assaut s’infiltrent à la faveur des brumes, contournent, coupent, reviennent dans les arrières. Des secteurs entiers de terrain conquis sont reperdus en quelques heures. La bataille prend la forme d’un va-et-vient brutal. L’armée britannique, surprise par la rapidité et la coordination de l’offensive, tient sur certains points, recule sur d’autres, puis se ressaisit. À la fin, la ligne se fige de nouveau, sur un tracé différent, preuve tangible d’une expérimentation coûteuse.

Les bilans sont lourds : environ 45 000 pertes britanniques et 41 000 allemandes, la majorité des chars détruits ou inutilisables, quelques kilomètres gagnés. Mais Cambrai ne se mesure pas en mètres. Elle atteste que la guerre change de nature : l’art de la rupture demande l’intégration des armes et le calcul des vitesses. L’idée de la bataille combinée s’impose, préfigurant la guerre mécanisée.

Sur le plan humain, Cambrai révèle des mutations profondes. Les équipages de chars inventent des gestes et un vocabulaire technique. Les fantassins découvrent dans ces masses d’acier des alliés redoutables mais vulnérables. Les artilleurs perfectionnent la préparation silencieuse et la coordination minute par minute. L’aviation, au-dessus, photographie, règle les tirs, bombarde, amorçant la future liaison air-terre.

Le paysage garde longtemps l’empreinte de ces jours : des coques de Mark IV dans les champs, des villages reconstruits sur leurs ruines, des cimetières alignés le long des routes. Les habitants reviennent, reprennent leurs terres, réparent les sucreries, redressent les clochers. Le souvenir s’enracine dans les familles et la mémoire locale, puis dans les monuments et les musées comme celui de Flesquières où repose le char « Deborah ».

Stratégiquement, Cambrai prépare la dernière saison de la guerre. Les Britanniques en tirent des leçons pour l’offensive de 1918 ; les Allemands y voient la confirmation de leurs unités d’assaut. De part et d’autre, on comprend que la décision future ne viendra pas d’une seule invention, mais d’une coordination totale des moyens.

Cambrai éclaire aussi la vérité du char en 1917 : outil de brèche, il ne remplace pas la troupe, il l’accompagne. Il exige ravitaillement, réparations et doctrine. Chaque panne, chaque fossé antichar impose des choix tactiques. La mécanique devient facteur de stratégie, et l’armée moderne se découvre comme une usine en marche.

Enfin, Cambrai enseigne la modestie des victoires. L’attaque initiale, fulgurante, fait croire à la percée décisive, mais l’absence de réserves motorisées et la lenteur des franchissements brident l’élan. La contre-attaque allemande ne rétablit pas davantage l’ordre ancien. Il reste la leçon : les fortifications peuvent être entamées, mais seule la succession rapide des chocs et la coordination totale assurent la victoire.

Quand s’achèvent les combats début décembre, le front se referme. Cambrai n’est ni Verdun ni la Somme, mais un seuil. Derrière les pertes, une grammaire s’affine : celle de la guerre moderne, où la technique, la planification et la coopération des armes valent autant que le courage individuel. Dans ce fracas d’acier et de craie, la guerre de position s’efface peu à peu devant la guerre de mouvement à venir.