HISTOIRE D UN JOUR - 24 NOVEMBRE 1963
Un mort en direct dans le sous sol de Dallas

Le 24 novembre 1963, dans le sous-sol du commissariat de Dallas, Lee Harvey Oswald s’effondre devant les caméras de télévision, touché à bout portant par le revolver de Jack Ruby, et le principal suspect de l’assassinat de John Fitzgerald Kennedy meurt finalement à l’hôpital Parkland.
Depuis deux jours, l’Amérique vit dans une sorte de présent suspendu. Le 22 novembre, à Dallas, le cortège présidentiel a été frappé par des coups de feu partis du Texas School Book Depository, l’entrepôt de livres scolaires qui domine Dealey Plaza. Le trente-cinquième président des États-Unis succombe à ses blessures, et le vice-président Lyndon B. Johnson prête serment dans Air Force One. Dans la stupeur générale, la police locale cherche un coupable et arrête un ancien marine, employé de l’entrepôt, Lee Harvey Oswald, qui nie toute responsabilité et réclame un avocat.
Le pays est alors plongé dans la guerre froide, marqué par les traumatismes de la crise de Cuba et par la peur diffuse d’une confrontation nucléaire. La figure de Kennedy incarne à la fois la jeunesse, le réformisme social et la fermeté vis-à-vis de Moscou. Que le président soit abattu publiquement dans une ville du Sud conservateur nourrit immédiatement le soupçon d’un complot, mêlant dans l’imagination collective adversaires politiques, mafias, services secrets et puissances étrangères. Oswald lui-même, ancien déserteur parti en Union soviétique avant de revenir au Texas avec une épouse russe, semble sortir d’un roman d’espionnage.
Arrêté au cinéma Texas Theatre, Oswald est conduit au commissariat central de Dallas. Les heures qui suivent sont un mélange de procédures policières classiques et de chaos médiatique. Le suspect est interrogé à plusieurs reprises, mais sans enregistrement systématique, tandis que les journalistes envahissent les couloirs et les salles du commissariat. La police locale, peu préparée à un tel choc politique et médiatique, laisse entrer caméras, photographes et curieux, transformant les lieux en plateau de télévision improvisé. La détention du suspect devient elle-même un spectacle auquel assiste le pays entier.
Dans ce décor saturé de flashs et de micros, Jack Ruby est une silhouette familière. Né Jacob Rubenstein à Chicago, propriétaire de night-clubs à Dallas, proche des policiers qu’il fréquente dans ses établissements, Ruby vit des nuits de la ville, des boissons et de petits trafics. Depuis l’annonce de l’assassinat de Kennedy, il suit obsessivement les actualités, pleure le président, s’indigne des critiques visant Dallas accusée d’avoir nourri un climat de haine et parle d’honneur bafoué. Il circule librement dans le commissariat, reconnu par de nombreux agents qui voient en lui un personnage pittoresque plutôt qu’une menace.
Le matin du 24 novembre, la police de Dallas prévoit de transférer Oswald de la prison municipale vers le comté voisin. L’opération a été annoncée à l’avance, l’horaire communiqué, comme si rien ne devait troubler une procédure ordinaire. Les responsables promettent des mesures de sécurité. Dans le sous-sol du bâtiment, un convoi d’automobiles de police est préparé, des agents sont disposés le long du chemin que doit emprunter le prisonnier, et des journalistes accrédités patientent derrière des barrières sommaires, caméras braquées sur la rampe d’accès.
Pour Ruby, la nuit a été longue, faite de veille devant la télévision et de conversations éparses. Il retire de l’argent à la banque pour payer des salaires, téléphone, hésite, puis se dirige vers le centre-ville avec son chien laissé dans la voiture. Selon son propre récit, il descend la rampe du commissariat presque par curiosité, attiré par le tumulte qu’il perçoit. D’autres témoins parleront d’un homme déterminé, connaissant les lieux et profitant d’une faille évidente dans le dispositif policier. Il passe sans être fouillé ni contrôlé, un revolver calibre 38 glissé dans la poche.
À onze heures vingt et une, Oswald apparaît, encadré par des détectives en civil, menotté, veste claire sur les épaules, visage livide sous les projecteurs. Les caméras de télévision retransmettent la scène en direct. À droite de l’écran, une silhouette surgit, Ruby, chapeau sur la tête, qui s’avance d’un pas rapide et tend le bras. Un éclair, un bruit sec, Oswald se plie en deux, grimace, les policiers se jettent sur l’agresseur, qui est rapidement maîtrisé. L’image fera le tour du monde, fixant pour toujours la scène dans la mémoire visuelle du vingtième siècle.
Conduit à l’hôpital Parkland, le même établissement où Kennedy est mort deux jours plus tôt, Oswald succombe à sa blessure. Avec lui s’éteint la possibilité d’un procès public, de dépositions détaillées et de confrontations contradictoires. La justice américaine se retrouve face à un double assassinat dont l’un des protagonistes ne parlera plus jamais que par dossiers interposés. La mort du suspect devient immédiatement un scandale d’État et un aveu d’impuissance de la police de Dallas, incapable de protéger son prisonnier au cœur même de ses locaux.
Interrogé, Ruby donne d’abord l’image d’un homme submergé par l’émotion. Il affirme avoir voulu venger Kennedy, éviter à Jacqueline Kennedy l’humiliation de revenir à Dallas pour témoigner, laver l’honneur de la ville. Des psychiatres et des avocats s’emploieront à dresser le portrait d’un personnage impulsif, instable, sous l’emprise de médicaments et de pressions psychiques. Mais très vite, d’autres voix soulignent ses liens avec le milieu de la nuit, avec certains policiers, avec des réseaux de jeux et de prostitution, et voient dans son geste l’indice d’une entreprise organisée pour faire taire Oswald.
La question du mobile se mêle alors à celle du complot. Qui avait intérêt à ce qu’Oswald soit réduit au silence avant de comparaître devant un tribunal fédéral, avant que des avocats ne fouillent sa biographie, ses déplacements, ses contacts avec Cuba, l’Union soviétique ou l’extrême droite texane. La commission présidentielle chargée d’enquêter sur l’assassinat de Kennedy conclura en 1964 à l’acte isolé, tant pour Oswald que pour Ruby, refusant l’hypothèse d’une conspiration coordonnée. Mais l’enchaînement des deux meurtres en trois jours, dans la même ville, sous l’œil des caméras, nourrit durablement la défiance et la fascination.
Au-delà des théories, la scène du sous-sol de Dallas dit quelque chose de l’Amérique du début des années soixante. Elle révèle une police municipale débordée par un événement d’ampleur mondiale, prisonnière de routines locales, peu attentive aux nouvelles exigences de sécurité dans une société de masse médiatique. Elle manifeste aussi la puissance nouvelle de la télévision, capable de transformer un transfert de prisonnier en dramaturgie planétaire et de graver en temps réel un récit visuel qui s’impose plus fort que les rapports officiels et les auditions parlementaires.
Dans la longue durée, la balle de Ruby enferme l’assassinat de Kennedy dans une zone de pénombre historique. En supprimant le principal accusé, elle laisse derrière elle un ensemble de fragments, de traces incomplètes, de témoignages contradictoires. Les commissions d’enquête, les archives déclassifiées, les travaux d’historiens et les productions culturelles, du cinéma aux documentaires, tenteront pendant des décennies de recomposer ce puzzle. Pourtant, l’absence de procès public crée un vide que comblent difficilement les reconstitutions a posteriori et que colonisent naturellement les récits de complot.
Ce 24 novembre 1963 marque ainsi une rupture dans la relation de confiance entre citoyens et institutions. La succession des maladresses policières, des zones d’ombre dans les enquêtes, des dissimulations partielles de documents par les agences de renseignement alimente un soupçon structurel à l’égard de l’État fédéral. Celui-ci dépasse le seul épisode Kennedy pour nourrir, au fil des années, la méfiance envers les versions officielles d’autres crises, du Vietnam à Watergate, puis aux controverses contemporaines sur la transparence des services de sécurité.
Dans le même temps, l’affaire bouleverse la manière de penser la violence politique aux États-Unis. Le geste de Ruby, homme ordinaire de la nuit urbaine, sans mandat ni légitimité, s’appropriant le pouvoir de vie et de mort devant les caméras, anticipe à sa façon d’autres formes de vengeance privée et de justice sauvage. Il montre à quel point, dans une société où les armes circulent largement, la frontière entre espace judiciaire sécurisé et espace public reste fragile, surtout lorsque s’y mêlent passion politique, émotion collective et quête de gloire médiatique.
Pour les familles, enfin, ce jour reste un abîme. Les proches de Kennedy voient disparaître l’homme présumé responsable, mais sont privés d’un procès qui aurait pu, au moins symboliquement, organiser la confrontation des faits. La famille Oswald doit vivre avec le stigmate d’un nom associé pour toujours à l’assassinat présidentiel, sans que l’intéressé ait pu exposer sa version des événements devant un jury. Quant aux proches de Ruby, ils assistent à la lente dégradation de sa santé en prison et à sa mort en 1967, emportant avec lui ses secrets et ses contradictions.
Plus de soixante ans plus tard, le sous-sol du commissariat de Dallas reste un lieu de mémoire paradoxal. Il n’a ni la solennité d’un monument national ni la sacralité d’un cimetière. C’est un espace fonctionnel, gris, que seules des plaques commémoratives et des archives photographiques arrachent à l’anonymat. Pourtant, c’est là que le récit du vingtième siècle américain a bifurqué une seconde fois en trois jours, ajoutant à la mort d’un président l’effacement de son assassin présumé et ouvrant une ère où l’histoire récente se confond souvent avec la quête inachevée de la vérité.