HISTOIRE D UN JOUR - 27 NOVEMBRE 1674
Une république normande contre Louis XIV

Le 27 novembre 1674, aux abords de la Bastille, la France de Louis XIV voit se refermer brutalement l’une de ses rares parenthèses conspiratrices, un moment où, dans l’ombre des remparts normands et des faubourgs parisiens, s’était timidement dessinée l’idée d’une république provinciale dressée contre le roi très chrétien. Ce matin là, les rues qui convergent vers la rue Saint Antoine sont tenues par les cavaliers du roi, les mousquetaires barrent les carrefours, les curieux se pressent aux fenêtres et sur les toits pour apercevoir les échafauds dressés face à la forteresse. La mise à mort des conjurés du complot dit de Latréaumont doit rappeler à tous, dans la ville capitale comme dans les provinces, que nul complot ne peut impunément remettre en cause son autorité.
Dans cette Europe du troisième quart du XVIIe siècle, la monarchie française est engagée dans la guerre de Hollande, lutte de puissance et de commerce contre les Provinces Unies, l’Espagne et leurs alliés qui mobilise hommes, finances et propagande. Le royaume est épuisé par les campagnes militaires, frappé par une fiscalité de plus en plus inventive, structuré par un absolutisme qui se consolide après les troubles de la Fronde et les tentatives de remise en cause du pouvoir royal par les grands seigneurs. Les intendants quadrillent les provinces, les armées occupent les frontières, Colbert réorganise les finances et les impôts, impose de nouveaux prélèvements sur les échanges et les actes juridiques. À mesure que se construit un État plus centralisé, la distance se creuse entre la cour de Versailles et certaines élites provinciales qui voient se réduire leurs marges d’action et leurs privilèges anciens.
En Normandie, vieille terre de franchises, de ports actifs et de noblesse fière, la montée des prélèvements, l’extension du papier timbré, la pression sur le commerce du bois et du sel, la surveillance accrue des juridictions locales irritent nombre de gentilshommes et de notables. Les récits contemporains évoquent des fortunes menacées, des domaines hypothéqués, des lignages entiers fragilisés par le coût des charges militaires et des séjours à la cour, nécessaires pour conserver un peu de crédit auprès du souverain. Au delà des enjeux d’argent, c’est tout un équilibre provincial, fait d’autonomies locales, de parlements jaloux de leurs prérogatives, de villes marchandes tournées vers l’Atlantique, qui se voit bousculé par l’affirmation d’un pouvoir royal plus présent et plus sourcilleux. Dans cette tension entre centre et périphérie se glissent les premiers contours d’une contestation politique encore mal assurée, qui emprunte parfois le langage des libertés provinciales, parfois celui, plus nouveau, des droits des peuples, même si les mots pour le dire restent encore rares et prudents.
C’est dans ce climat que surgit la figure de Gilles du Hamel de Latréaumont, gentilhomme normand, ancien officier au service du roi, mêlé aux armes et aux intrigues, blessé dans son orgueil comme dans ses intérêts par l’évolution du règne. Né dans une famille honorable, il a connu les campagnes militaires, les déplacements entre garnisons et les frustrations d’une carrière qui ne tient pas toutes ses promesses lorsque la faveur bascule vers d’autres serviteurs plus proches de la cour. Soldat aguerri, esprit aventureux, il incarne cette noblesse de province qui oscille entre fidélité au monarque et tentation de la rupture lorsque l’absolutisme se fait trop pesant. Latréaumont fréquente les milieux opposés aux réformes fiscales de Colbert, garde des liens avec les Provinces Unies, observe avec attention la vigueur des villes marchandes du nord de l’Europe où la représentation politique est plus développée et où les États jouent un rôle politique plus affirmé qu’en France.
Autour de Latréaumont se cristallise alors un projet qui dépasse la simple révolte d’humeur ou le complot de cour destiné à changer de ministre. L’idée n’est pas seulement de protester contre les impôts mais de détacher la Normandie du royaume, de livrer un port stratégique de la basse Seine aux flottes hollandaises et d’y constituer une république provinciale appuyée sur les États, les élites urbaines et la protection des ennemis de Louis XIV. Dans ce dessein, le rôle du médecin, pédagogue et philosophe néerlandais Franciscus van den Enden est central. Ancien jésuite devenu marchand de livres et penseur politique, installé à Paris, il apporte au complot ses lectures et ses concepts, nourrit les discussions d’idées venues des Provinces Unies et imagine pour la future entité normande des institutions représentatives, un gouvernement limité et une participation plus large des communautés. Les pièces du procès laissent entrevoir l’existence d’un projet de constitution écrit, dont les articles dessinaient un pouvoir partagé, une justice plus indépendante et une autorité renvoyée vers des assemblées locales plutôt que concentrée dans la personne sacrée du monarque.
Mais un tel projet a besoin d’alliés de haut rang pour peser sur le destin du royaume. Latréaumont parvient à gagner au complot le chevalier de Rohan, Louis de Rohan Guémené, grand seigneur issu d’une des plus anciennes familles du pays, ancien grand veneur de France et ancien colonel des gardes du roi, brutalement tombé en disgrâce après des scandales mondains et des dettes accumulées. Rohan incarne cette frange de l’aristocratie princière qui, éloignée de la faveur royale, cherche d’autres voies pour retrouver poids et fortune. Autour de lui se rassemblent d’autres nobles, comme Guillaume des Préaux et sa maîtresse la marquise de Villars, ainsi que quelques gentilshommes normands inquiets pour leurs terres et leurs créanciers. Les réunions se tiennent dans la pension modeste tenue par van den Enden, aux marges de Paris, loin du théâtre officiel de Versailles mais au cœur de ces faubourgs où se croisent marchands, soldats, artisans lettrés et étrangers de passage. C’est là que se discutent la prise du port de Quilleboeuf, les contacts avec les Provinces Unies, les sollicitations adressées aux représentants espagnols et les modalités d’un soulèvement qui doit faire naître un nouveau régime sur les rives de la Seine. De l’alliage entre disgrâce aristocratique, ambition provinciale et pensée réformatrice sort une conspiration qui se veut à la fois vengeance, projet de salut local et promesse de renouveau pour des hommes que le règne pousse aux marges.
Mais la monarchie de Louis XIV n’est plus celle, hésitante, des débuts de la régence. Depuis la création de la lieutenance générale de police de Paris et l’action de Gabriel Nicolas de La Reynie, la capitale est surveillée, les conversations sont écoutées, les allées et venues notées, les lieux de sociabilité observés avec méthode. Dans la pension de van den Enden, un jeune mousquetaire gascon, Jean Charles du Cauzé de Nazelle, s’étonne de voir si souvent le chevalier de Rohan et d’autres personnages de qualité franchir le seuil d’une maison aussi modeste. Il prête l’oreille, compte les visites, mesure l’étrangeté de ce mélange de nobles, de bourgeois et d’étrangers réunis loin des salons officiels. Fort de ses observations, il décide d’alerter Louvois, puissant ministre qui tient à la fois les rênes de la guerre et de la police du royaume. L’appareil répressif se met alors en marche avec une rapidité qui laisse peu de chances aux conspirateurs. Le 11 septembre 1674, Rohan est arrêté à Versailles, à la sortie de la messe du roi, par le major des gardes, Henri Albert de Cossé Brissac. Le même officier se rend ensuite en Normandie, surprend Latréaumont dans sa chambre d’auberge à Rouen, essuie une résistance armée, blesse grièvement le gentilhomme qui meurt peu après sans avoir comparu devant ses juges. Van den Enden, de retour d’un voyage à Bruxelles où il cherchait l’appui des autorités espagnoles et néerlandaises, est arrêté à son tour, comme plusieurs complices, puis enfermé à la Bastille dans l’attente d’un procès où les attendent interrogatoires, mise à la question et isolement prolongé.
Le procès qui s’ouvre alors débouche sur la qualification la plus grave du droit monarchique, le crime de lèse majesté. L’offense n’est pas seulement dirigée contre la personne du roi mais contre l’ordre politique tout entier que symbolise sa couronne, contre le principe même d’un royaume tenu pour indivisible et soumis à l’autorité absolue d’un seul. Les commissaires chargés de juger les prisonniers, choisis parmi les magistrats loyaux, cherchent moins à démêler la complexité des motivations sociales et intellectuelles qu’à établir un exemple terrifiant, démontrant que nul rang et nulle protection étrangère ne peuvent couvrir un projet dirigé contre la souveraineté. Les dépositions recueillies insistent sur les contacts avec les Provinces Unies et avec l’Espagne, sur les promesses d’argent et de troupes, sur le partage envisagé de la Normandie entre les alliés, sur la perspective d’enlever le dauphin pour le retenir en otage. Sous la torture pour les roturiers, sous l’effroi pour les nobles, se construit le récit judiciaire d’une vaste conspiration qui aurait pu, si elle avait abouti, fracturer le royaume en ouvrant un front intérieur aux ennemis du roi. Pour les juges, il s’agit d’affirmer la supériorité du droit du prince sur tout autre lien d’intérêt ou de fidélité, et d’identifier les soutiens éventuels dans les cours ennemies.
Le 27 novembre 1674, la scène du châtiment se déploie dans la lumière froide de la rue Saint Antoine, devant la forteresse de la Bastille. Des détachements de mousquetaires et de gardes encadrent une foule nombreuse venue assister au supplice, dans ce Paris où l’exécution capitale reste un spectacle autant qu’un rituel d’autorité. Trois échafauds ont été dressés, séparant les nobles des autres condamnés, car la hiérarchie sociale se lit jusque dans la forme de la mort. Le chevalier de Rohan, Guillaume des Préaux et la marquise de Villars montent les marches qui les conduisent à la décapitation, forme de mort qui reconnaît encore leur qualité sociale, tandis que van den Enden et les autres roturiers sont voués à la pendaison. Les témoins rapportent les adieux, les prières, les dernières paroles résolues ou brisées des condamnés. Quelques jours plus tard, le 7 décembre, les manuscrits saisis chez les conjurés, notamment le projet de constitution républicaine, sont solennellement brûlés place de la Bastille dans un autodafé qui vise à effacer jusqu’aux traces écrites de cette expérience inaboutie. Le pouvoir entend ainsi frapper les corps et les textes, pour que rien ne demeure qui puisse servir de modèle ou d’inspiration à d’autres initiatives semblables.
En surface, l’affaire semble close. Les biens de Rohan sont confisqués puis partiellement restitués, les familles se replient sur leurs deuils, les archives du procès s’enfoncent dans les liasses poussiéreuses des bureaux royaux, tandis que la guerre de Hollande et les réformes fiscales reprennent comme si rien n’avait troublé le cours du règne. Pourtant, à l’échelle longue des sensibilités politiques, ce complot avorté occupe une place singulière. Sous un roi qui incarne l’apogée de la monarchie absolue, il révèle qu’existe, dans quelques milieux nobles et intellectuels, la possibilité de penser autrement le lien entre province et centre, entre sujets et souverain. La Normandie républicaine rêvée par Latréaumont et van den Enden n’aurait sans doute pas résisté aux armées de Louis XIV, mais l’idée même d’un tel projet, nourri de références étrangères et de réflexions constitutionnelles, annonce de lointains débats sur la souveraineté et la représentation. Le 27 novembre 1674, en faisant tomber les têtes des conjurés devant la Bastille, Louis XIV et ses ministres ne brisent pas seulement une conspiration, ils referment pour un temps très bref une fenêtre sur d’autres futurs possibles du royaume.