DJIBOUTI - ANNIVERSAIRE
Ismaïl Omar Guelleh, un président au carrefour des empires

Le 27 novembre 1947, dans la ville éthiopienne de Dire Dawa, naît Ismaïl Omar Guelleh, enfant du sous-clan mamassan des Issa, à la jonction de la voie ferrée franco-éthiopienne, des pistes caravanières de la Corne de l’Afrique et de l’horizon maritime du golfe d’Aden. Il fête aujourd'hui ses 78 ans.
Son père, Omar Guelleh Ahmed, fait partie de cette première génération d’instituteurs indigènes formés dans les années 1930, avant de travailler pour la compagnie du chemin de fer reliant Addis-Abeba à Djibouti, infrastructure décisive pour relier l’arrière-pays éthiopien au port de la mer Rouge. Sa mère, Moumina Rirache, appartient elle aussi à un milieu somali structuré par les solidarités de clan, les alliances familiales et l’économie de l’échange. Dans ce monde encore colonial, la trajectoire d’un enfant dépend de la capacité de sa famille à naviguer entre les codes de l’administration française et les logiques du clan.
Comme beaucoup de garçons de son milieu, le jeune Ismaïl est d’abord confié à une école coranique. Il y apprend la récitation des sourates, la discipline de la mémoire et la place centrale de la religion dans la vie quotidienne. Mais, à la maison, son père veille aussi à lui donner accès au français, langue de l’école officielle, des formulaires et des fonctionnaires. Dans les ruelles de Dire Dawa, il voit passer cheminots, commerçants arabes, officiers européens, travailleurs de l’arrière-pays ; il entend l’amharique, le somali, l’arabe, le français, parfois l’italien ou l’anglais. Très tôt, il comprend que cette polyglossie est une ressource : parler plusieurs langues, c’est pouvoir circuler entre les groupes, recueillir des informations, passer d’un monde à l’autre sans se trahir.
Au tournant des années 1960, l’ordre mondial change. Les indépendances africaines se succèdent, les empires européens se rétractent. En 1960, la famille Guelleh migre vers Djibouti, alors encore Côte française des Somalis. La petite ville portuaire concentre déjà tous les contrastes : présence militaire française, dockers et chauffeurs de camion issas, commerçants arabes, Afars de l’intérieur, fonctionnaires métropolitains, missionnaires, marins de passage. L’adolescent y découvre une société segmentée, où l’appartenance de clan, la place dans l’économie et la proximité avec l’administration coloniale dessinent une hiérarchie tacite.
Ismaïl ne suivra pas de longues études supérieures. À dix-huit ans, en 1964, il entre au service d’information générale du territoire, c’est-à-dire dans les rouages de la police et du renseignement de la colonie. Sa maîtrise des langues, son ancrage clanique et sa connaissance du terrain en font un auxiliaire précieux aux yeux des autorités françaises. Pour lui, ce premier poste est une école de la politique réelle : il apprend à écouter plus qu’à parler, à classer les rumeurs, à distinguer les acteurs décisifs de ceux qui ne sont que de passage, à mesurer ce qu’il convient de rapporter et ce qu’il vaut mieux taire.
Les années 1960 et 1970 voient se durcir les tensions autour du statut du territoire. Entre partisans du maintien sous tutelle française, défenseurs d’un rapprochement avec l’Éthiopie impériale et militants somalis qui rêvent d’une Grande Somalie, les lignes se tendent. Les Issas et les Afars, principales composantes de la population, se regardent avec méfiance. Dans ce contexte, le jeune policier, soupçonné de sympathies indépendantistes, est suspendu en 1975. Cette mise à l’écart ne le sort pas du jeu : il reste inséré dans les réseaux nationalistes qui s’organisent autour d’Hassan Gouled Aptidon, parent issu comme lui du monde issa, futur chef de l’État djiboutien.
Lorsque l’indépendance est proclamée en juin 1977, le nouvel État de Djibouti doit se construire presque ex nihilo. Hassan Gouled devient président, son parti, le Rassemblement populaire pour le progrès, fournit l’ossature du régime. Ismaïl Omar Guelleh est rappelé dans l’appareil d’État. Il intègre les services de sécurité, en devient une pièce maîtresse, puis prend la tête du cabinet présidentiel. Dans ce poste charnière, il gère le calendrier, filtre les interlocuteurs, suit les négociations avec les bailleurs de fonds, coordonne l’action des ministères. Il se forge une position de « boîte noire » du pouvoir, où convergent les informations venant des services, des clans, des partenaires étrangers.
Dans le même temps, la vie privée du futur président se met en place. Guelleh épouse Kadra Mahamoud Haid, femme de réseaux qui, avec le temps, deviendra conseillère politique à part entière. Le couple fonde une famille, plusieurs enfants viennent au monde, et la parenté élargie occupe progressivement des postes dans l’administration, les entreprises publiques, les affaires. À Djibouti, où la société reste structurée par les appartenances lignagères et les fidélités de clan, cette imbrication de la sphère familiale et de l’appareil d’État n’a rien d’exceptionnel, mais elle prend, dans le cas du couple présidentiel, une ampleur particulière.
Les années 1980 et 1990 sont marquées par des tensions internes et par la crise économique. Le régime, centré sur la personne d’Hassan Gouled, affronte une rébellion armée d’une partie de la population afar, des restrictions budgétaires, les contraintes de l’ajustement structurel. Dans cette période, Guelleh cumule les fonctions de chef des services de sécurité et de directeur de cabinet, c’est-à-dire qu’il tient à la fois les clefs de la sécurité intérieure et celles de l’accès au président. Il devient l’interlocuteur régulier des responsables français, éthiopiens, arabes, des représentants d’organisations régionales et internationales, et se constitue un réseau personnel qui dépasse les frontières du pays.
À la fin des années 1990, Hassan Gouled, vieillissant et malade, prépare sa succession. Plutôt que de s’en remettre à une compétition ouverte, il choisit de désigner un dauphin. Guelleh, qui connaît comme nul autre les arcanes du pouvoir, rassure les partenaires étrangers et les notables locaux. Le RPP le présente comme candidat à la présidentielle de 1999. Dans un contexte où l’opposition est affaiblie et la presse étroitement contrôlée, il est élu sans difficulté. Le 8 mai 1999, Ismaïl Omar Guelleh devient le deuxième président de la République de Djibouti.
Son premier mandat vise à stabiliser un pays meurtri par les affrontements des années précédentes, à intégrer les anciens rebelles afar dans des accords de paix, à maintenir la présence militaire française tout en diversifiant les partenaires. Les attentats du 11 septembre 2001 et la « guerre contre le terrorisme » donnent soudain à Djibouti une importance stratégique nouvelle : les États-Unis y installent leur unique base permanente en Afrique, bientôt rejoints par d’autres alliés. Les loyers des bases, les services logistiques liés à ces présences militaires, les flux qui passent par le port renforcent le budget d’un État dépourvu de ressources naturelles abondantes.
Guelleh fait de ce positionnement géostratégique le socle de sa politique économique. Djibouti se présente comme un hub : port en eau profonde, zones franches, corridors ferroviaires vers l’Éthiopie, installations de stockage, services aux armées étrangères. La Chine investit massivement dans les infrastructures portuaires et ferroviaires et, en 2017, installe sa première base militaire outre-mer sur le sol djiboutien. Les pays du Golfe, l’Union européenne, le Japon, d’autres puissances encore prennent pied dans ce petit territoire situé au débouché de la mer Rouge. Le pouvoir présidentiel, au centre de ces flux, arbitre les concessions, négocie les loyers, organise l’accès aux terres et aux infrastructures.
Cette stratégie assure une croissance soutenue et, vue de l’extérieur, une stabilité relative. Mais elle s’accompagne d’un verrouillage continu du champ politique. En 2010, une réforme constitutionnelle supprime la limite de deux mandats présidentiels, ouvrant la voie à une succession de réélections. Guelleh est reconduit en 2005, 2011, 2016, puis en 2021, à chaque fois dans des scrutins dénoncés par l’opposition comme joués d’avance. La presse indépendante reste fragile, les manifestations sont souvent dispersées, des rapports internationaux évoquent des arrestations arbitraires, des cas de torture, une justice dépendante du pouvoir exécutif.
Dans cette République enserrée entre mer et désert, la figure du président devient omniprésente. On voit ses portraits dans les bâtiments publics, on écoute ses discours lors des grandes fêtes nationales, on commente ses voyages à Paris, à Pékin, dans les capitales du Golfe. Il se pose en garant de l’unité nationale dans une région bouleversée par les guerres du Yémen, de la Somalie, par les crises éthiopiennes ; il se présente comme médiateur, organise des conférences de paix, prête le sol djiboutien à des rencontres entre factions somaliennes ou soudanaises. La projection extérieure du pays sert d’argument pour justifier la continuité du régime.
La dimension privée et familiale du pouvoir s’affirme, elle aussi, au fil des années. Kadra Mahamoud Haid, première dame et conseillère politique, apparaît de plus en plus comme une actrice de premier plan, parfois décrite comme une vice-présidente de fait. Elle intervient dans le domaine social, mais aussi dans des dossiers économiques et diplomatiques sensibles. Autour du couple présidentiel, un petit cercle de parents et d’alliés occupe des positions clés dans le gouvernement, l’administration, les entreprises publiques et privées. Des enquêtes et rapports pointent cette concentration des richesses et des leviers de décision, tandis que les proches du pouvoir défendent l’idée d’une élite garante de la stabilité.
Pour la majorité de la population, la vie quotidienne est plus prosaïque. La rente des bases et des ports ne se traduit pas pour tous en emplois stables ou en services publics de qualité. Djibouti-ville voit coexister immeubles modernes, zones portuaires ultramodernes, quartiers militaires et bidonvilles aux équipements précaires. Le chômage des jeunes, la cherté de la vie, les inégalités territoriales alimentent un mécontentement récurrent, surtout dans les périodes où les salaires stagnent ou où des hausses de prix frappent les denrées essentielles. L’État répond en combinant programmes sociaux ciblés, contrôle policier et recherche de nouveaux financements extérieurs.
En 2025, après plus de vingt-cinq ans au pouvoir, Ismaïl Omar Guelleh reste au cœur du dispositif politique djiboutien. Une nouvelle révision de la Constitution, supprimant la limite d’âge de soixante-quinze ans pour les candidats à la présidence, ouvre la voie à une candidature pour un sixième mandat en 2026, qu’il confirme publiquement. Dans l’équilibre délicat entre Issas et Afars, entre anciens combattants et nouvelles générations urbaines, entre bailleurs occidentaux et partenaires asiatiques, le président continue de jouer le rôle d’arbitre central, tout en incarnant pour ses critiques la personnalisation et la fermeture du système.
La trajectoire d’Ismaïl Omar Guelleh raconte ainsi l’histoire d’un homme et d’un pays pris dans les longues durées de la décolonisation, de la guerre froide, puis de la mondialisation. Enfant de cheminot et de maître d’école sur une voie ferrée coloniale, policier du renseignement colonial puis haut fonctionnaire d’un État nouvellement indépendant, président d’un territoire devenu plateforme militaire et commerciale mondiale, il incarne la manière dont certaines élites de la Corne de l’Afrique ont transformé des réseaux traditionnels de parenté et de clan en un pouvoir étatique solidement installé, articulant autorité interne et négociation permanente avec les grandes puissances. À travers sa biographie se lit la continuité d’un État qui, depuis l’indépendance, n’a connu que deux présidents, et qui inscrit encore son destin à l’ombre des bases militaires, des terminaux portuaires et des décisions prises dans ce cercle restreint où se nouent famille, pouvoir et géopolitique.