HISTOIRE D UN JOUR - 29 NOVEMBRE 1990
Un ultimatum onusien avant la guerre du Golfe

Le 29 novembre 1990, dans la lumière froide de New York, le Conseil de sécurité des Nations unies se réunit une nouvelle fois autour du dossier irakien, alors que la crise ouverte depuis quatre mois dans le Golfe semble s’approcher d’un point de non-retour. Dans la salle en fer à cheval, chaque délégation mesure qu’il ne s’agit plus seulement de condamner une agression ou de voter des sanctions, mais de décider si l’Organisation va, pour la première fois depuis la fin de la guerre froide, autoriser explicitement le recours à la force contre un État membre. Au centre de toutes les discussions se trouve la résolution 678, un texte dense qui cristallise des semaines de tractations et qui va faire basculer le conflit vers la guerre du Golfe.
Depuis l’invasion du 2 août 1990, lorsque les blindés de Saddam Hussein franchissent la frontière et s’emparent en quelques heures de Koweït City, le monde vit au rythme d’une occupation éclair et d’un séisme géopolitique. L’Irak justifie son geste par des griefs anciens contre le Koweït, accusé de pratiquer un « vol de pétrole » par forages inclinés et de maintenir un prix du brut trop bas, étouffant une économie irakienne exsangue après huit années de guerre contre l’Iran. Dans les faits, Bagdad cherche à annexer un petit émirat riche en hydrocarbures et à contrôler un débouché stratégique sur le Golfe, mettant en cause l’équilibre régional et les intérêts vitaux de nombreuses puissances.Wikipédie+1
Très vite, la mécanique onusienne se met en mouvement. Dès le 2 août, la résolution 660 exige le retrait immédiat et inconditionnel des troupes irakiennes, bientôt suivie d’une série de textes qui condamnent l’annexion, affirment la souveraineté du Koweït et imposent un embargo économique et militaire sans précédent. Les résolutions 661, 662, 664 et les suivantes construisent un dispositif de pression graduée, mêlant sanctions, blocus maritime et isolement diplomatique. L’Irak, pourtant, ne cède pas. Saddam Hussein parie sur la lassitude des opinions publiques occidentales, sur les divisions entre anciens adversaires de la guerre froide et sur le malaise du monde arabe, tiraillé entre la condamnation de l’invasion et la peur d’une intervention occidentale massive.Wikipédia+1
Dans les capitales occidentales comme dans les monarchies du Golfe, la patience s’épuise à mesure que les semaines passent. L’occupation se consolide, la population koweïtienne subit exactions et déportations, tandis que les installations pétrolières deviennent à la fois un butin et un levier de pression pour Bagdad. L’émir et son gouvernement, réfugiés à l’étranger, incarnent cette fragilité d’un ordre régional que l’on pensait figé par des frontières héritées de la décolonisation. Les marchés redoutent un nouveau choc pétrolier, les armées commencent à se déployer, les chancelleries s’interrogent sur la crédibilité d’un système de sécurité collective qui resterait sans réponse face à une annexion pure et simple.
Dès le mois d’août, les États-Unis décident de projeter des dizaines de milliers de soldats en Arabie saoudite, sous le nom d’« Operation Desert Shield ». Il s’agit d’abord de dresser un rempart contre une extension possible de l’offensive irakienne vers les principaux producteurs de pétrole de la région, à commencer par l’Arabie saoudite elle-même. Autour de ce pivot américain se structure progressivement une vaste coalition, où se retrouvent Royaume-Uni, France, Canada, Italie, mais aussi Égypte, Syrie, Maroc, Qatar et d’autres États arabes qui choisissent de s’aligner sur la légalité internationale plutôt que sur la solidarité de façade avec un régime jugé aventureux. La fin de la guerre froide facilite ce rassemblement : l’Union soviétique de Mikhaïl Gorbatchev, elle aussi frappée par la crise économique, accepte l’idée d’une réponse ferme à l’agression irakienne.Wikipédie+2Histoire des États-Unis+2
Dans ce contexte, la séance du 29 novembre 1990 s’annonce comme le moment où la diplomatie cède le pas à la menace explicite. La résolution 678, rédigée sous forte influence américaine puis retravaillée par Londres, Paris et Moscou, invoque le chapitre VII de la Charte des Nations unies, celui qui permet des mesures de coercition pour maintenir ou rétablir la paix. Le texte rappelle la série des résolutions précédentes, constate le refus obstiné de l’Irak de s’y conformer et souligne que le maintien de l’occupation du Koweït constitue une menace persistante pour la paix et la sécurité internationales. Il entérine l’échec des médiations arabes, de la conférence islamique, des démarches européennes et soviétiques : tout a été tenté, affirme-t-il en substance, sauf l’ultime recours à la force.
Le cœur de la résolution réside dans un ultimatum précis. Le Conseil de sécurité donne à Bagdad jusqu’au 15 janvier 1991 pour se retirer totalement du Koweït, libérer les prisonniers et rétablir l’autorité légitime de l’émir. Passé ce délai, les États membres coopérant avec le gouvernement du Koweït sont « autorisés à utiliser tous les moyens nécessaires » pour mettre en œuvre la résolution 660 et les textes suivants et pour rétablir la paix et la sécurité dans la région. La formule, traduction de l’anglais « all necessary means », ne prononce pas le mot « guerre », mais chacun comprend qu’il s’agit d’un feu vert explicite à l’usage de la force armée. Le texte prévoit que les États engagés informeront régulièrement le Conseil de leurs actions, mais il confie de fait la conduite opérationnelle à la coalition conduite par Washington.Wikipédie+2Bibliothèque numérique des Nations Unies+2
Le vote intervient après une journée de discours solennels et de tractations de couloir. Douze membres votent pour : les puissances occidentales, plusieurs États d’Afrique et d’Amérique latine, ainsi que l’Union soviétique, soucieuse de préserver son rapprochement avec les États-Unis tout en affirmant la centralité de l’ONU. Deux pays, Cuba et le Yémen, votent contre, dénonçant un texte qui risque selon eux de transformer l’Organisation en simple paravent juridique d’une guerre décidée par une superpuissance désireuse de contrôler les ressources pétrolières du Golfe et de redessiner la carte des influences. La Chine, fidèle à sa prudence traditionnelle face aux autorisations explicites d’emploi de la force, s’abstient, laissant passer la résolution tout en marquant sa distance. Le résultat – douze voix pour, deux contre, une abstention – consacre l’isolement du régime irakien et la capacité de la diplomatie américaine à agréger une majorité autour de sa ligne.Wikipédie+2Wikisource+2
À Bagdad, la réaction est immédiate et défiance. La propagande de Saddam Hussein présente la résolution 678 comme la preuve d’un complot occidental et israélien, et continue d’affirmer que le Koweït est la « dix-neuvième province » de l’Irak. Le régime mise sur l’effet de mobilisation patriotique face à une menace étrangère, tandis que les otages occidentaux encore retenus en Irak sont utilisés comme moyen de pression. Dans les rues d’Amman, de Sanaa ou de Gaza, une partie de l’opinion arabe, sensible au discours anti-impérialiste, exprime sa solidarité avec l’Irak, même sans approuver l’invasion du Koweït. La fracture entre régimes alignés sur la coalition et populations inquiètes d’un déferlement de feu occidental se creuse.
Dans les sociétés occidentales, au contraire, la décision du Conseil de sécurité suscite à la fois un sentiment de fermeté nécessaire et une montée des inquiétudes. Des mouvements pacifistes se réactivent, des manifestations dénoncent le risque d’un engrenage meurtrier dans une région déjà ravagée par la guerre Iran-Irak. Les images de soldats embarquant pour l’Arabie saoudite, de chars traversant le désert, de navires de guerre gagnant le Golfe nourrissent à la fois l’idée d’une opération de légitime défense collective et la crainte d’un conflit prolongé aux conséquences imprévisibles pour les civils irakiens et koweïtiens.
Pour Washington, Londres et Paris, la résolution 678 offre un double avantage. Elle encadre juridiquement l’opération à venir en l’inscrivant dans la légalité internationale, et elle partage la responsabilité de la décision entre tous les membres du Conseil, alors même que la coalition sera conduite militairement par les États-Unis. À partir du vote, la préparation de la guerre entre dans sa phase finale : les plans d’attaque sont affinés, les bombardiers stratégiques se positionnent, les unités terrestres s’entraînent à une offensive dans le désert. Dans le même temps, les diplomates continuent d’adresser des signaux publics à Bagdad, répétant qu’il est encore temps d’éviter l’affrontement par un retrait ordonné du Koweït.
Saddam Hussein, pourtant, reste enfermé dans son pari. Il est convaincu que la coalition ne supportera pas le coût politique d’une guerre longue, que l’opinion arabe finira par se retourner contre ses dirigeants alliés des Occidentaux et que, de toute façon, un compromis imposé par la peur des pertes humaines lui permettra de sauver la face en conservant au moins une partie de ses gains politiques. La résolution 678, en fixant un calendrier précis et une menace claire, transforme cette croyance en pari risqué dont l’issue se jouera dans la nuit du 16 au 17 janvier 1991, lorsque débutera l’offensive aérienne massive connue sous le nom d’« Operation Desert Storm ».AP News+3Wikipédie+3Wikipédie+3
Sur le plan du droit international, la résolution 678 est présentée comme un tournant, car elle montre qu’un Conseil de sécurité débloqué par la fin de la guerre froide peut répondre rapidement et pleinement à une agression manifeste en autorisant une coalition et en donnant un mandat limité, strictement centré sur le retrait irakien du Koweït et la restauration de la souveraineté de l’émirat. Dans le même moment, elle inaugure un mode d’action où l’ONU délègue en pratique l’usage de la force à un groupe d’États mené par la première puissance militaire mondiale. Certains y voient l’exemple d’une sécurité collective enfin effective, d’autres y lisent les prémices d’un système où la légitimité onusienne sert à envelopper des opérations décidées ailleurs.OUP Law+1
À moyen terme, la résolution 678 ouvre la voie à une première guerre du Golfe brève mais dévastatrice pour l’Irak. Après la libération du Koweït, le pays se retrouve soumis à des sanctions drastiques, à des inspections sur ses programmes d’armement et à des zones d’exclusion aérienne qui marqueront toute la décennie 1990, affaiblissant durablement l’économie et la société irakiennes. Pour le Koweït, elle constitue le fondement juridique de la restauration de son indépendance et de la réinstallation de l’émir, mais aussi le rappel que sa sécurité future sera étroitement liée à la présence militaire de puissances extérieures sur son sol et dans la région.Wikipédie+2usmcu.edu+2
Dans le monde arabe et plus largement dans le Sud global, la résolution 678 nourrit un débat profond. Pour certains, elle est la réponse nécessaire à un acte d’agression flagrant, sans laquelle plus aucun État ne pourrait se sentir à l’abri d’une annexion. Pour d’autres, elle confirme que l’ONU risque de devenir un instrument de légitimation de guerres décidées par les grandes puissances, beaucoup plus qu’un cadre d’égalisation des souverainetés. Cette tension marquera durablement la perception des interventions ultérieures, de la Bosnie à l’Irak de 2003, où l’on retrouvera en creux le souvenir de 1990.
Le 29 novembre 1990 reste ainsi, dans l’histoire de l’Organisation des Nations unies comme dans la mémoire du Moyen-Orient, la date à laquelle un ultimatum d’une clarté rare a été adressé à l’Irak, prélude direct à la guerre du Golfe. En autorisant l’usage de la force si le Koweït n’était pas évacué, la résolution 678 a à la fois restauré l’intégrité territoriale d’un petit État menacé et inauguré une nouvelle manière d’articuler puissance militaire et légalité internationale. Entre ces deux dimensions, la région et le système international n’ont cessé, depuis, d’osciller.