FRANCE - ANNIVERSAIRE

Jacques Chirac, trajectoire d'un homme de la Ve République

29 novembre 1932, Jacques Chirac naît à Paris, dans un pays encore marqué par la crise des années trente et les blessures de la Grande Guerre. Nous célébrons aujourd'hui le 93ème anniversaire de sa naissance.

Fils d'un cadre de la banque et de l'industrie et d'une mère attentive, il grandit dans un milieu bourgeois sans ostentation, où l'on valorise le travail, la discrétion et le respect des hiérarchies. L'enfance est partagée entre les quartiers de la capitale et les séjours en Corrèze, terre de racines paysannes qui façonne durablement son imaginaire. Très tôt, il observe tout.

Adolescent, il fréquente de bons lycées parisiens, découvre la littérature, l'histoire et la politique à travers les journaux, la radio et les conversations de café. Élève doué mais indiscipliné, il hésite avant de se tourner vers les sciences politiques. À l'Institut d'études politiques de Paris, puis à l'École nationale d'administration, il entre dans ce moule qui fabrique les futurs hauts fonctionnaires de la Ve République. À cette formation s'ajoute une expérience décisive, son engagement dans l'armée au moment de la guerre d'Algérie, où il découvre la violence coloniale, la complexité des fidélités et la responsabilité écrasante de l'État.

Dans ces années de jeunesse se dessine aussi sa vie privée. En 1956, Jacques Chirac épouse Bernadette Chodron de Courcel, issue d'une famille bourgeoise et catholique. Tout semble les opposer par le tempérament, mais le couple se construit sur la durée, cimenté par l'ambition, la fidélité et la conscience d'appartenir à un milieu appelé à exercer des responsabilités publiques. Le drame intime de la maladie de Laurence, souffrant d'anorexie mentale sévère, restera longtemps tenu à distance de l'espace public, dessinant la frontière que Jacques Chirac s'efforce de maintenir entre son rôle d'homme d'État et ses vulnérabilités familiales.

À la sortie de l'ENA, il choisit la Cour des comptes, mais rejoint très vite les cabinets ministériels, attiré par le cœur brûlant du pouvoir plus que par la routine du contrôle administratif. Sous la Ve République naissante, il se rapproche de Georges Pompidou, dont il devient un collaborateur zélé, capable de négocier avec les syndicats comme avec les milieux patronaux. En 1967, il entre à l'Assemblée nationale comme député de Corrèze, scellant ce lien politique avec un territoire rural qui deviendra l'un des piliers de sa légitimité. Ministre de l'Agriculture au début des années soixante-dix, il se forge une image de défenseur du monde paysan, familier des salons, à l'aise parmi les éleveurs et les céréaliers.

En 1974, après la mort soudaine de Pompidou, il soutient la candidature de Valéry Giscard d'Estaing, dont il devient le Premier ministre. Le tandem est fragile, la cohabitation des ambitions difficile. Jacques Chirac se sent contraint dans un rôle d'exécutant, soumis à un président qui veut incarner seul la modernité libérale. En 1976, il démissionne de Matignon et se pose en défenseur du peuple contre les élites, manière de reprendre l'héritage gaulliste en l'adaptant à la nouvelle société urbaine. La même année, il fonde le Rassemblement pour la République, parti gaulliste rénové mais étroitement structuré autour de sa personne.

La conquête d'une grande ville constitue une étape décisive. Élu maire de Paris en 1977, après la restauration du suffrage universel municipal dans la capitale, il transforme l'Hôtel de Ville en base politique et en laboratoire de son style de gouvernement. Pendant près de vingt ans, il y construit un puissant réseau de fidélités, pilote de vastes chantiers urbains, impulse une politique sociale qui lui permet de garder un ancrage dans les quartiers populaires tout en soutenant de grands projets de prestige. Ce long règne municipal prépare ses candidatures présidentielles, mais nourrit aussi des pratiques de financement illégal qui ressurgiront plus tard devant les tribunaux, révélant l'envers d'un système politicien solidement installé.

Jacques Chirac brigue l'Élysée dès 1981, puis en 1988, affrontant à chaque fois François Mitterrand qui le renvoie au rôle de chef de gouvernement ou de chef de parti. L'expérience de la cohabitation, entre 1986 et 1988, le place à Matignon face à un président socialiste, situation inédite dans la Ve République. Il mène alors une politique de dérégulation, de privatisations et de fermeté en matière d'ordre public, tout en expérimentant les contraintes d'un partage institutionnel du pouvoir qui façonnera plus tard sa manière d'exercer la présidence.

C'est finalement en 1995 qu'il parvient à remporter l'élection présidentielle, au terme d'une campagne centrée sur la fracture sociale, thème qui capte les angoisses d'une France marquée par le chômage de masse, les inégalités territoriales et les désillusions européennes. Devenu chef de l'État, il se heurte très vite aux contraintes budgétaires et aux pressions internationales, ce qui conduit son gouvernement à annoncer un plan de réforme de la Sécurité sociale. L'automne 1995 est marqué par de vastes grèves qui fissurent le lien symbolique entre le nouveau président et les catégories populaires qu'il prétendait défendre, rappelant la difficulté de concilier promesses sociales et discipline financière.

En 1997, la dissolution de l'Assemblée, décidée pour conforter la majorité présidentielle, tourne à la catastrophe. La gauche remporte les législatives et une nouvelle cohabitation s'ouvre avec Lionel Jospin comme Premier ministre. Pendant cinq ans, le président voit une partie des réformes majeures, comme les trente-cinq heures ou le passage à l'euro au quotidien, se décider à Matignon. Il conserve cependant la maîtrise des grands choix de politique étrangère et militaire, domaine où il entend inscrire sa trace dans la longue durée de l'histoire nationale.

Sur le plan international, son premier mandat est marqué par la reprise des essais nucléaires français dans le Pacifique, décision qui suscite de vives critiques mais qu'il présente comme l'ultime étape avant la signature des traités d'interdiction complète. Plus tard, son refus en 2003 de participer à la guerre en Irak aux côtés des États-Unis lui vaut un regain de popularité, en France comme à l'étranger, et réactive un certain gaullisme diplomatique fait d'indépendance, de recherche du multilatéralisme et de refus d'une hégémonie unilatérale.

Sur le terrain européen, il défend le couple franco-allemand, accompagne l'introduction de l'euro fiduciaire, mais se heurte en 2005 au rejet du projet de Constitution européenne par référendum, symbole d'une défiance profonde entre les citoyens et les institutions. Dans la société française, son image évolue peu à peu, du chef ambitieux et clivant des années soixante-dix et quatre-vingt vers celle d'un président plus paternel, parfois hésitant, incarnation d'une France attachée à son État social, à sa laïcité et à une certaine idée du vivre-ensemble.

Sa vie privée, longtemps tenue en retrait, affleure davantage avec le temps. Jacques et Bernadette poursuivent une existence rythmée par les cérémonies officielles, les voyages d'État, les étés corréziens, mais aussi par les épreuves familiales. La santé fragile de leurs filles, les rumeurs sur la vie sentimentale du président, son goût affirmé pour les sorties informelles, les bistrots et les bains de foule forgent un personnage complexe, mêlant codes aristocratiques, culture politique classique et goût réel pour la proximité avec les anonymes. Ses relations avec Claude, devenue sa conseillère en communication, illustrent ce mélange de famille et de politique caractéristique de la Ve République.

À partir des années deux mille, les affaires judiciaires rattrapent le maire de Paris devenu chef de l'État. Les enquêtes sur les emplois fictifs de la capitale et les circuits de financement du RPR révèlent les zones d'ombre d'un système nourri par des années de confusion entre gestion municipale, parti politique et ambitions nationales. Une fois quitté l'Élysée en 2007, il sera finalement condamné en 2011 dans l'une de ces affaires, décision judiciaire symbolique, même si la peine reste aménagée en raison de son état de santé. Cette condamnation tardive consacre autant la volonté de moraliser la vie publique que la fin d'une génération politique qui avait longtemps banalisé ces pratiques.

Dans ses dernières années, après avoir renoncé à se représenter en 2007, Jacques Chirac s'efface progressivement de la scène politique. Victime d'un accident vasculaire cérébral en 2005, il souffre de troubles neurologiques qui limitent ses apparitions publiques et réduisent sa capacité d'intervention. Il se consacre à sa fondation pour le développement durable et le dialogue des cultures, retrouve parfois la Corrèze, reçoit des hommages qui relisent déjà son parcours à la lumière d'une nostalgie diffuse pour une époque où la politique semblait encore structurée par de grands partis et de fortes personnalités.

Lorsqu'il meurt le 26 septembre 2019, une grande partie de la classe politique et de la population française s'accorde pour saluer en lui, au-delà des débats sur son bilan, une figure familière, incarnation d'une France rurale et urbaine, sociale et gaulliste, européenne et attachée à son indépendance diplomatique. Sa vie, étroitement mêlée aux transformations de la Ve République, raconte le passage d'un pays encore marqué par la paysannerie de l'après-guerre à une société mondialisée, inquiète, traversée par les fractures sociales et territoriales qu'il avait su nommer mais qu'il n'a pas toujours réussi à réduire. Entre les couloirs de l'ENA, les tribunes de Corrèze, l'Hôtel de Ville de Paris et les salons de l'Élysée, Jacques Chirac demeure ainsi l'une des grandes figures d'un demi-siècle de vie politique française, à la fois produit et acteur des longues durées de l'histoire nationale.