LIBERIA - ANNIVERSAIRE

Joseph Boakai, un destin forgé dans la patience

Le 30 novembre 1944, au cœur du village reculé de Wasonga, dans le comté de Lofa, sur les terres fertiles du nord-ouest du Liberia, naît Joseph Nyuma Boakai. Il fête aujourd'hui ses 81 ans.

Cette venue au monde intervient dans un environnement de modestie extrême et de dénuement rural, où le jeune Joseph grandit, entouré de parents paysans illettrés et de la fratrie d’une grande famille ancrée dans un monde où l’effort des bras façonne les lendemains. C’est dans cette atmosphère d’obstacles que se dessine dès l’enfance la détermination inflexible de celui qui va franchir, pas à pas, les étapes d’une vie toute entière tournée vers l’ascension, la persévérance et la patience.

Son quotidien d’enfant, marqué par les longues marches et la nécessité de gagner la ville à pied, forge en lui une force de caractère. Deux fois, il parcourt plus de trois cents kilomètres à pied, gagnant Monrovia dans l’espoir d’accéder à l’instruction et à une destinée meilleure. Sa toute première réussite est d’ordre scolaire?: il intègre d’abord l’école du village, puis une école en Sierra Leone, avant de poursuivre au College of West Africa à Monrovia, reconnu comme l’un des établissements secondaires les plus prestigieux du pays. Là, Joseph travaille comme garçon de ménage pour financer ses études, devient assistant du responsable de dortoir, vend des manuels scolaires et des uniformes afin de subvenir à ses propres besoins. Il incarne déjà ce respect du mérite par le travail, qui sera la marque de sa trajectoire de vie, tout au long de ses épreuves et de ses responsabilités.

Après avoir obtenu un diplôme universitaire en administration des affaires à l’Université du Liberia, Joseph Boakai mesure la réalité du monde du travail et de la pauvreté, innovant dès ses débuts professionnels dans l’agro-industrie. Proche de sa terre natale, il œuvre tout d’abord auprès de la Liberia Produce Marketing Corporation, où il met en place des réformes qui améliorent le quotidien et les revenus des agriculteurs, producteurs de cacao et d’huile de palme. Il devient très tôt le premier Libérien à occuper le poste de directeur général de la société, puis, dans les années 1980, il est nommé ministre de l’Agriculture. C’est dans ce rôle, puis comme directeur général de la compagnie nationale de raffinage du pétrole pendant la guerre civile, qu’il donne la pleine mesure de ses talents de gestionnaire acharné à la tâche et proche des réalités sociales des ruraux. L’expérience politique naît de la proximité avec le monde rural et de la foi dans le travail communautaire bien fait. Il vit alors l’instabilité politique du Liberia, les années noires de la guerre, la fuite de milliers de réfugiés, la misère, la violence, le chaos. Pourtant, Joseph Boakai tient fermement à rester ancré sur la terre de ses ancêtres, ne choisissant l’exil qu’en dernier recours.

Sa vie privée, elle aussi marquée par la patience, s’inscrit dans la durée et la fidélité. Époux de Kartumu Yatta Boakai depuis cinquante ans, il fonde avec elle une famille fondée sur la solidarité et la discrétion?; ensemble, ils élèvent quatre enfants et construisent une maison forte de valeurs chrétiennes, d’altruisme et d’exemplarité. Joseph est un homme de foi, diacre engagé de l’Église baptiste Effort à Paynesville, tissant un lien solide entre ses convictions religieuses et ses engagements sociaux, soutenant de nombreuses associations, le YMCA et la Fédération de la jeunesse libérienne. Son engagement humanitaire est salué, qu’il s’agisse de bourses données à de jeunes étudiants, d’aides médicalisées apportées aux plus démunis, ou de sa fondation qui appuie la formation et l’accès à la dignité pour les plus pauvres. Son mode de vie, marqué par la sobriété et la générosité silencieuse, fait de lui un exemple de conduite publique et privée, reconnu pour son intégrité et sa probité morale, valeurs qu’il place comme fondement de la vie politique et familiale.

La carrière de Joseph Boakai s’inscrit dans la durée, dans ce temps lent du service public, jalonné d’épreuves exigeantes. Il devient le vice-président du Liberia en 2006, dans le sillage de l’élection historique d’Ellen Johnson Sirleaf, première femme africaine élue chef d’État. Durant les douze années de sa vice-présidence, il s’attache à participer au difficile travail de reconstruction nationale, dans un pays meurtri sortant de près de quinze années de guerre civile et traversant la crise de l’épidémie d’Ebola. À cette époque, Boakai sillonne les chancelleries étrangères, se rend à New York pour plaider la cause des Libériens auprès de l’ONU et des partenaires internationaux. Il milite alors pour les campagnes humanitaires, l’arrivée de soins, de médicaments, la prise en charge des populations abandonnées et victimes d’une épidémie meurtrière. Cette époque de crise lui offre, dans la discrétion, l’expérience rare du dialogue diplomatique et l’apprentissage de la solidarité internationale.

Candidat malheureux à la présidence en 2017, où il échoue devant George Weah, Joseph Boakai ne renonce à rien dans la patience. Il reprend, à plus de soixante-quinze ans, son combat politique, convaincu que la mission collective n’est jamais finie. En 2023, il retente sa chance. Durant la campagne, il se présente comme un homme honnête, loyal, refusant tout populisme tapageur. Il promet un gouvernement inclusif, une relance de l’agriculture, l’investissement dans les infrastructures, l’ouverture du Liberia sur le tourisme et le monde, la redynamisation des institutions en panne. Son slogan, «?Think Liberia, Love Liberia, Build Liberia?», devient peu à peu un mantra national, symbolisant sa volonté de réconciliation et de projet fédérateur. Le verdict des urnes lui donne finalement raison?: Joseph Boakai devient président en janvier 2024, à soixante-dix-neuf ans, incarnant pour beaucoup la dimension du sage, du patriarche capable d’apaiser les passions politiques.

Face à la jeunesse d’un pays dont près de 60?% des habitants ont moins de vingt-cinq ans, il porte l’expérience de la patience et de la fidélité à ses convictions. Parfois moqué pour son grand âge, surnommé «?Sleepy Joe?» par ses adversaires les plus jeunes, il rétorque par le calme, la cohérence et la capacité à construire et intégrer : là où d’autres voient la vieillesse comme un handicap, il revendique la sagesse et le refus des ruptures hasardeuses. Son alliance avec des figures controversées du passé de la guerre civile, telles que Prince Johnson, suscite dans le pays débats, inquiétudes et espoir d’un équilibre enfin trouvé entre réconciliation et justice, entre souvenirs des crimes impunis et promesse d’un avenir pacifié.

Son mandat s’ouvre sur des défis considérables?: il lui faut restaurer la confiance dans des institutions marquées par la corruption, redéfinir la place de l’État, relancer l’économie de cette nation meurtrie par des décennies de conflits et de pauvreté, apaiser un climat social exposé aux tensions de la jeunesse sans perspectives. Il doit aussi, dans le silence parfois laborieux du chef d’État, négocier à la fois avec les puissances internationales et les réalités locales, construire des routes, soutenir la jeunesse rurale, garantir un accès à la santé et aux savoirs. Joseph Boakai entend ainsi maintenir le Liberia dans le mouvement du monde, sans jamais renier ses racines, ni tourner le dos aux souffrances de ses concitoyens.

Ce chemin, fait de lents progrès, d’un labeur sans effets d’annonce, s’accomplit surtout sous le signe de la patience. À l’image d’une société longtemps dirigée par des élites extérieures, Joseph Boakai impose la constance du fils du peuple, refusant toute soumission aux élites américano-libériennes autrefois dominantes. Par sa seule persévérance, il devient ainsi l’un des rares leaders du temps long?: celui dont la vie entière aura été forgée par les cycles de l’histoire, la fidélité au pays, la patience face à l’adversité et la certitude qu’aucune victoire ne s’obtient sans endurance et sans écoute.

Ce destin, à la fois individuel et collectif, prolonge dans la mémoire des Libériens l’imaginaire d’une nation capable de renaître sans oublier. Joseph Boakai, du petit garçon anonyme de Wasonga au président de la République, incarne la force discrète de la patience, la dignité du peuple libérien, et l’espoir que dans les terres éprouvées de l’Afrique, il y a parfois de la grandeur à attendre et à servir.