HISTOIRE D UN JOUR - 02 DECEMBRE 1971

Les sables, la mer et l'union

Le 2 décembre 1971, sous un ciel d’hiver au bleu limpide qui caractérise la saison douce du Golfe persique, une signature apposée au bas d’un document à Dubaï venait clore une histoire séculaire pour en ouvrir une autre, radicalement neuve. Ce jour-là, six émirs se réunissaient dans le palais des hôtes, rebaptisé pour l'occasion « Union House », afin de proclamer la naissance des Émirats arabes unis. L’événement, en apparence, tient du fait divers diplomatique : le départ d’une puissance coloniale fatiguée et le regroupement de quelques principautés désertiques peuplées d'à peine deux cent mille âmes. Pourtant, à observer ce moment avec le recul de l'historien, on y décèle le basculement d'un monde. Ce n'est pas seulement un drapeau aux couleurs panarabes qui s'élève pour la première fois à la place de l'Union Jack ; c'est toute une géopolitique de l'énergie et du commerce qui se reconfigure. Pour saisir la portée de cette journée, il faut, comme toujours, se détacher de l'instant pour plonger dans les profondeurs du temps long, celui de la géographie contraignante et des structures sociales immémoriales qui ont façonné ces rivages arides bien avant que le pétrole ne vienne en bouleverser le destin.

L'histoire de cet espace commence par la tyrannie du milieu. Une bande côtière inhospitalière, prise en étau entre les dunes rouges du désert d'Arabie et les eaux peu profondes, chaudes et salées du Golfe. Ici, la terre ne donne rien ou presque. L'agriculture est une exception, cantonnée à quelques oasis comme Al Ain ou aux contreforts montagneux du Hajar. Pendant des siècles, la vie s'est organisée autour d'une dualité fondamentale : le désert et la mer. Le désert était le domaine des tribus bédouines, les Bani Yas ou les Qawasim, nomades pasteurs vivant au rythme des puits et des pâturages, dans une liberté farouche et une pauvreté matérielle absolue. La mer, elle, offrait l'ouverture et la subsistance. C'est vers elle que se tournaient les regards, pour la pêche bien sûr, mais surtout pour la perle. La plongée perlière constituait l'unique richesse exportable de cette « Côte des Pirates », nom redoutable que les marins britanniques donnaient à ces rivages avant de les pacifier par le canon et le traité.

Cette économie de la perle structurait tout : elle dictait le calendrier des saisons, organisait la hiérarchie sociale entre les capitaines de boutres et les plongeurs endettés, et connectait ces hameaux de pisé aux grands marchés de Bombay et de Bagdad. Mais cette prospérité fragile, soumise aux aléas de la nature, s'effondra dans les années 1930 avec l'invention de la perle de culture japonaise et la Grande Dépression. La misère qui s'abattit alors sur la côte fut terrible, rappelant la précarité de toute existence humaine dans ce milieu hostile. C'est dans ce dénuement que s'est forgée la résilience des hommes qui allaient, quelques décennies plus tard, fonder l'Union. Ils avaient connu la faim avant de connaître l'opulence, une mémoire qui ne les quitterait jamais tout à fait.

La présence britannique, elle, s'inscrit dans le temps moyen de la domination impériale. Depuis le Traité général de paix de 1820, suivi de la Trêve perpétuelle de 1853 et des Accords exclusifs de 1892, Londres avait figé la carte politique de la région. En échange de la protection de la Royal Navy, les cheikhs avaient renoncé à toute politique étrangère autonome. Cet ordre, la Pax Britannica, avait transformé la Côte des Pirates en « États de la Trêve », une poussière de protectorats administrés de loin par le Raj indien puis par le Foreign Office. L'Empire britannique ne cherchait pas ici à coloniser les terres, mais à contrôler la route des Indes. Il laissait les structures tribales intactes, se contentant d'arbitrer les querelles dynastiques et de garantir la sécurité maritime. Mais au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, le vent de l'histoire avait tourné. L'Empire se délitait, l'Inde était perdue, et la Grande-Bretagne, ruinée, peinait à maintenir ses engagements à l'est de Suez.

La véritable rupture, le séisme qui allait précipiter le temps historique, fut souterrain. La découverte du pétrole, d'abord à Abou Dhabi en 1958 puis à Dubaï, changea la donne bien plus radicalement que tous les traités diplomatiques. Soudain, ces étendues de sable sans valeur devenaient l'un des centres névralgiques de l'économie mondiale. L'argent commença à affluer, timide d'abord, puis torrentiel. Il fallait construire des routes, des écoles, des hôpitaux. Le temps s'accéléra. La modernité technique percuta de plein fouet une société traditionnelle. C'est cette conjoncture exceptionnelle — le retrait impérial croisé avec l'irruption de la rente pétrolière — qui rendit l'indépendance non seulement possible, mais urgente.

L'annonce par le gouvernement travailliste d'Harold Wilson, en janvier 1968, du retrait militaire britannique du Golfe pour la fin de 1971, sonna comme un coup de tonnerre. Les émirs, habitués au parapluie protecteur de Londres, se retrouvaient soudain nus face aux appétits de leurs puissants voisins, l'Iran du Shah au nord et l'Arabie Saoudite au sud. La survie passait par l'union. Mais quelle union ? Pendant trois années de négociations fébriles, on tenta de bâtir une « Fédération des Neuf », incluant le Qatar et Bahreïn. Les discussions achoppèrent sur les rivalités dynastiques, les questions de représentation et le poids démographique. L'échec de cette grande fédération, acté à l'été 1971 par les déclarations d'indépendance séparées de Bahreïn et du Qatar, laissait les sept États de la Trêve face à leur destin.

C'est ici qu'intervient le facteur humain, ce rôle de l'individu que l'histoire structurelle ne doit pas négliger. Deux hommes, en particulier, portèrent le projet à bout de bras : Sheikh Zayed ben Sultan Al Nahyane d'Abou Dhabi et Sheikh Rashid ben Saeed Al Maktoum de Dubaï. Leur rencontre légendaire à Al Sameeh, en février 1968, sous une tente à la frontière de leurs deux émirats, avait posé la première pierre. Ils avaient compris que leurs survies respectives étaient liées. Abou Dhabi apportait la puissance financière de ses immenses réserves pétrolières ; Dubaï offrait son dynamisme commercial et son ouverture portuaire. Ce binôme, fondé sur un équilibre subtil entre la capitale politique et la capitale économique, allait devenir la colonne vertébrale de la future fédération. Zayed, avec sa sagesse de bédouin diplomate, usa de patience et de générosité pour convaincre ses voisins plus petits — Sharjah, Ajman, Umm Al Quwain et Fujairah — que l'union ne signifiait pas l'annexion.

Les jours précédant le 2 décembre furent d'une tension extrême. L'Iran, profitant du vide laissé par les Britanniques, s'empara le 30 novembre des îles Tunb et d'Abou Moussa, revendiquées par Ras el Khaïmah et Sharjah. Cette agression militaire rappela cruellement la vulnérabilité des micro-États. Elle eut pour effet paradoxal de souder les rangs, même si l'émirat de Ras el Khaïmah, furieux de l'inaction britannique et insatisfait des garanties constitutionnelles, refusa dans un premier temps de signer le traité de l'Union. Il ne rejoindrait la fédération que deux mois plus tard, en février 1972, complétant ainsi la carte politique des Émirats tels que nous les connaissons.

La cérémonie du 2 décembre 1971 fut sobre, presque austère au regard de la richesse future du pays. Au palais de Jumeirah, les six souverains élurent Sheikh Zayed comme premier Président de la Fédération et Sheikh Rashid comme Vice-Président. La Constitution provisoire adoptée ce jour-là dessinait un système politique original, mélange de fédéralisme moderne et de traditions tribales de consultation. Chaque émirat conservait une large autonomie, notamment sur ses ressources pétrolières, tout en déléguant à l'État central la défense, la politique étrangère et la monnaie. C'était un compromis pragmatique, une construction souple adaptée à la réalité fragmentée du tissu social local.

Les lendemains de l'indépendance virent s'opérer une métamorphose foudroyante, sans équivalent sans doute dans l'histoire du XXe siècle. L'argent du pétrole, sagement investi, permit de vaincre le milieu géographique. Là où il n'y avait que des pistes poussiéreuses, des autoroutes à six voies surgirent. Les huttes de feuilles de palmier laissèrent place aux tours de verre et d'acier. L'eau, jadis plus précieuse que l'or, coula en abondance grâce aux usines de dessalement. L'État-providence prit en charge la population du berceau à la tombe, cimentant l'allégeance nationale par la redistribution de la rente. Mais ce miracle matériel ne doit pas masquer les défis immenses qu'il fallut relever. Il fallait construire une administration ex nihilo, unifier des forces de police disparates, créer une armée fédérale capable de dissuader les prédateurs régionaux, et surtout, inventer une identité nationale commune pour des populations dont l'horizon s'arrêtait naguère aux limites de leur tribu.

L'immigration massive, nécessaire pour bâtir ce pays neuf, modifia en profondeur la démographie. Les nationaux devinrent rapidement minoritaires sur leur propre sol, une situation inédite qui obligea l'État à définir strictement la citoyenneté pour préserver l'âme émirienne. La culture bédouine, menacée de dissolution dans le cosmopolitisme galopant, fut érigée en patrimoine national, célébrée et muséifiée. La chasse au faucon, les courses de chameaux, la poésie nabati, autrefois éléments du quotidien, devinrent les symboles d'une authenticité revendiquée face à la mondialisation.

Sur la scène internationale, le nouvel État dut naviguer avec prudence. La guerre du Kippour en 1973 et l'embargo pétrolier qui s'ensuivit constituèrent le premier test majeur. En s'alignant sur la solidarité arabe tout en maintenant des canaux ouverts avec l'Occident, Sheikh Zayed posa les bases d'une diplomatie de l'équilibre et de la médiation. Les Émirats Arabes Unis s'affirmèrent progressivement comme un pôle de stabilité dans une région tourmentée par la révolution iranienne, la guerre Iran-Irak, puis l'invasion du Koweït. L'union, que beaucoup d'observateurs occidentaux jugeaient fragile et artificielle à sa naissance, se révéla d'une solidité surprenante, résistant aux forces centrifuges.

Le 2 décembre 1971 n'est donc pas une fin, mais un commencement absolu. Il marque l'entrée brutale d'une marge oubliée du monde dans le centre de l'histoire contemporaine. C'est le moment où la géographie millénaire du désert a été domptée par la technique et la volonté politique. La réussite de cette fédération tient sans doute à ce qu'elle n'a pas cherché à effacer le passé, mais à le sublimer. La structure tribale traditionnelle, loin d'être un frein, a servi de socle à la légitimité politique, tandis que l'économie s'ouvrait aux vents du large avec une audace inouïe.

L'histoire des Émirats Arabes Unis peut se lire comme une revanche de la géographie. Ce positionnement stratégique au carrefour de l'Europe, de l'Asie et de l'Afrique, qui fit jadis la fortune des marchands de perles, est redevenu, à l'ère du jet et du conteneur, un atout maître. L'événement de 1971 a agi comme le catalyseur qui a permis à ce potentiel latent de s'exprimer. De la « Côte des Pirates » crainte et évitée, l'union a fait un hub mondial incontournable. La leçon de cette histoire est que même les contraintes les plus lourdes du milieu et du passé peuvent être dépassées lorsque la conjoncture économique rencontre une vision politique clairvoyante. Dans le silence du désert, la signature de quelques hommes a suffi pour faire surgir une nation, prouvant qu'ici comme ailleurs, l'histoire est toujours le fruit d'une dialectique entre la nécessité du terrain et la liberté de l'action humaine. Ce 2 décembre reste la clé de voûte de tout l'édifice, le point de convergence où le passé bédouin et le futur globalisé se sont rencontrés pour sceller un pacte durable avec le temps.