HISTOIRE D UN JOUR - 28 DECEMBRE 2015

Le compromis diplomatique de la discorde

Le 28 décembre 2015 marque une date charnière et paradoxale dans l'histoire des relations internationales en Asie du Nord-Est, un moment où la volonté politique des dirigeants a tenté, avec une maladresse certaine, de sceller le couvercle sur un passé qui ne cessait de bouillir. Ce jour-là, à Séoul, les ministres des Affaires étrangères du Japon et de la Corée du Sud, Fumio Kishida et Yun Byung-se, annonçaient au monde un accord qualifié de final et irréversible concernant la tragédie des femmes de réconfort. Pour comprendre la portée de cet événement, il convient d’adopter une lecture politique de l’histoire, celle qui scrute les rapports de force, les idéologies en présence et le poids des opinions publiques qui, en ce début de XXIe siècle, pèsent autant que les chancelleries.

Il faut d'abord replacer cet événement dans la longue durée des relations tumultueuses entre l'archipel nippon et la péninsule coréenne. Le contentieux trouve sa racine sanglante dans la colonisation japonaise de la Corée de 1910 à 1945 et, plus spécifiquement, dans la mise en place par l'armée impériale d'un système d'esclavage sexuel euphémisé sous le terme de femmes de réconfort. Si le traité de 1965 avait normalisé les relations diplomatiques sous l'impulsion des États-Unis et la nécessité économique, il avait sciemment occulté la question des réparations individuelles et la reconnaissance morale des crimes, créant un fossé mémoriel que les décennies n'ont fait qu'élargir. En 2015, le contexte géopolitique est celui d'une urgence. Washington, pivotant vers l'Asie pour contenir l'influence grandissante de la Chine et les provocations nucléaires de la Corée du Nord, presse ses deux principaux alliés régionaux de mettre un terme à leurs querelles historiques qui entravent la coopération trilatérale de sécurité. C'est donc sous une pression extérieure, caractéristique des relations internationales de la guerre froide persistante en Asie, que les deux gouvernements conservateurs se sont rapprochés.

D'un côté, nous trouvons Park Geun-hye, présidente sud-coréenne, fille du dictateur Park Chung-hee qui avait signé le traité de 1965. Elle est tiraillée entre une base électorale nationaliste et la nécessité d'une realpolitik sécuritaire. De l'autre, Shinzo Abe, Premier ministre japonais, figure de proue d'une droite décomplexée, dont le révisionnisme historique agace Séoul mais qui souhaite débarrasser le Japon de ce qu'il perçoit comme un fardeau diplomatique éternel. L'accord du 28 décembre ne surgit pas du néant mais est le fruit de négociations secrètes intenses, où le pragmatisme politique a tenté de supplanter l'émotion mémorielle. Les faits annoncés ce jour-là sont précis mais lourds de conséquences sémantiques. Le Japon reconnaît une responsabilité, non pas purement légale au sens criminel, mais une responsabilité étatique dans la gestion des bordels militaires, admettant que l'honneur et la dignité des femmes ont été gravement blessés. Le Premier ministre Abe exprime, par la voix de son ministre, ses excuses et ses remords sincères.

L'architecture matérielle de l'accord repose sur la création d'une fondation de soutien aux victimes survivantes, financée par le budget gouvernemental japonais à hauteur d'un milliard de yens, soit environ huit millions d'euros à l'époque. Ce financement est crucial pour Tokyo car il permet d'éviter le terme de réparations de guerre, qui remettrait en cause la structure juridique du traité de 1965, tout en offrant une mesure tangible de contrition. En échange de ces gestes, la Corée du Sud s'engage à confirmer que cette question est résolue de manière finale et irréversible, à condition que le Japon respecte ses engagements. De plus, Séoul promet de s'efforcer de résoudre le problème posé par la statue de la Paix, érigée par des militants face à l'ambassade du Japon à Séoul, symbole de la souffrance des victimes et épine irritative pour la diplomatie japonaise. Enfin, les deux pays conviennent de s'abstenir de se critiquer mutuellement sur ce sujet dans les enceintes internationales, notamment aux Nations unies.

Cependant, l'analyse politique de cet accord révèle immédiatement sa fragilité intrinsèque. Il s'agit d'un pacte entre exécutifs, une transaction diplomatique classique du XIXe siècle appliquée à une problématique de droits de l'homme du XXIe siècle. L'erreur fondamentale, qui allait précipiter l'échec de l'accord, fut l'absence totale de consultation des principales intéressées : les survivantes, les halmoni. En politique contemporaine, la légitimité d'une décision ne découle plus seulement de l'autorité de l'État, mais de son acceptation par la société civile. En ignorant les victimes et leurs organisations représentatives, les gouvernements Park et Abe ont commis une faute politique majeure. L'accord a été perçu en Corée du Sud non comme une réconciliation, mais comme une collusion diplomatique bradant la dignité des victimes contre des intérêts géostratégiques et une somme d'argent jugée humiliante.

Les suites de cet événement furent tumultueuses et illustrent parfaitement la difficulté de légiférer sur la mémoire par décret gouvernemental. Dès l'annonce, la société civile sud-coréenne s'est embrasée. Les manifestations hebdomadaires devant l'ambassade du Japon ont gagné en ampleur. Les victimes ont rejeté l'argent de la fondation ou l'ont accepté avec réticence, dénonçant l'absence d'une reconnaissance légale formelle des crimes de guerre. L'expression finale et irréversible est devenue un point de fixation, perçue comme un bâillon imposé aux générations futures et une interdiction de se souvenir. Pour l'opinion publique coréenne, l'idée que le gouvernement puisse promettre d'enlever la statue de la Paix, qui n'appartient pas à l'État mais aux citoyens, a été vécue comme une atteinte à la liberté d'expression et à la souveraineté démocratique.

Du côté japonais, l'accord a également provoqué des remous au sein de la droite conservatrice, base électorale de Shinzo Abe, qui estimait que le Japon avait déjà trop cédé. Toutefois, le gouvernement japonais a maintenu une ligne stricte : l'argent a été versé, l'accord est scellé, et toute nouvelle demande coréenne serait une violation du droit international. Cette rigidité, confrontée à l'émotion populaire coréenne, a créé un dialogue de sourds. La chute politique de Park Geun-hye, destituée en 2017 suite à un scandale de corruption sans lien direct mais alimenté par une impopularité croissante due en partie à cet accord, a changé la donne. L'arrivée au pouvoir de Moon Jae-in, issu de la gauche libérale et ancien avocat des droits de l'homme, a marqué une rupture. Critique de l'accord dès sa campagne, il a mis en place un groupe de travail pour examiner les coulisses des négociations de 2015, révélant l'existence de clauses cachées concernant la statue et la limitation de l'activisme international des ONG.

La mise en œuvre de l'accord s'est alors grippée. Si le Japon a versé le milliard de yens, la fondation chargée de le distribuer est devenue dysfonctionnelle, ses membres démissionnant sous la pression publique. En novembre 2018, le gouvernement sud-coréen a annoncé la dissolution de la Fondation pour la réconciliation et la guérison, enterrant de facto le mécanisme central de l'accord du 28 décembre 2015. Bien que Séoul n'ait pas officiellement annulé l'accord pour ne pas rompre totalement les liens diplomatiques, il l'a vidé de sa substance, déclarant qu'il ne pouvait régler véritablement la question des femmes de réconfort. Tokyo a réagi avec véhémence, accusant Séoul de ne pas respecter ses engagements internationaux et de déplacer constamment les poteaux de but en matière historique.

Cet épisode est révélateur des mutations de la diplomatie à l'ère de la mémoire. Il démontre que les contentieux historiques, surtout lorsqu'ils touchent à l'intime et aux droits humains, ne peuvent être résolus par les seuls outils de la diplomatie westphalienne traditionnelle. L'accord de 2015 a échoué parce qu'il a tenté de traiter une blessure morale comme un litige commercial ou territorial. Il a mis en lumière le décalage entre deux temporalités : le temps politique, qui cherche des solutions rapides et des clôtures de dossiers pour avancer vers d'autres enjeux stratégiques, et le temps mémoriel, qui est long, sinueux et nécessite un processus de guérison qui échappe aux décrets.

L'analyse des forces politiques en présence montre aussi comment l'histoire est instrumentalisée. Pour la droite japonaise, l'accord devait servir à restaurer l'honneur du Japon en effaçant le contentieux de l'agenda international. Pour la droite sud-coréenne de l'époque, il s'agissait de consolider l'alliance avec les États-Unis et le Japon face au Nord. L'échec de l'accord a au contraire revigoré le nationalisme dans les deux pays, nourrissant un cycle de méfiance qui a débordé par la suite sur les domaines économiques et militaires, comme on l'a vu avec la guerre commerciale de 2019. L'événement du 28 décembre 2015 reste donc un cas d'école d'une tentative ratée de réconciliation par le haut, prouvant que sans l'adhésion des peuples et la prise en compte de la souffrance individuelle dans l'espace public, les traités signés sous les ors des palais présidentiels demeurent lettre morte.

Ce que nous observons ici, c'est la résurgence du passé comme acteur politique à part entière. Le 28 décembre 2015 n'a pas été la fin de l'histoire, mais un réveil brutal de celle-ci. Il a forcé les observateurs à reconnaître que la relation nippo-coréenne est structurellement conditionnée par ce passé colonial qui ne passe pas. La notion d'irréversibilité introduite dans le texte s'est heurtée à la réalité démocratique de la Corée du Sud, où chaque changement de majorité peut remettre en cause les engagements de la précédente si ceux-ci sont perçus comme illégitimes. C'est là une caractéristique majeure de l'histoire du temps présent : la diplomatie n'est plus le domaine réservé des experts, elle est sous la surveillance constante d'une opinion publique mobilisée par la mémoire.

L'accord a également souligné l'ambiguïté de la position américaine. En poussant à cet accord précipité pour des raisons stratégiques, Washington a sous-estimé la profondeur du traumatisme coréen. Cela rappelle que les alliances militaires, aussi puissantes soient-elles, ne peuvent effacer les substrats culturels et historiques qui fondent l'identité des nations. Le Japon et la Corée du Sud, bien que partageant des valeurs démocratiques et des intérêts de sécurité, restent séparés par une mer de mémoires divergentes. L'accord de 2015 a tenté de jeter un pont au-dessus de cette mer sans en consolider les piliers, et l'effondrement de cette structure diplomatique était, rétrospectivement, prévisible.

En définitive, cet événement nous enseigne que la résolution des conflits historiques exige plus qu'une transaction financière ou des excuses formulées dans un cadre bureaucratique. Elle nécessite une pédagogie de la paix, un travail commun sur les manuels scolaires, et surtout, une écoute des victimes qui ne soient pas considérées comme des obstacles à la diplomatie, mais comme les acteurs centraux de la réconciliation. Le 28 décembre 2015 restera dans les annales comme le jour où deux gouvernements ont cru pouvoir décréter l'oubli, rappelant par leur échec que la mémoire des peuples possède une inertie politique supérieure à la volonté des cabinets. Ce fut une tentative de clôture administrative d'une tragédie humaine, une approche technocratique de la douleur qui s'est fracassée sur le mur de la réalité sociale et émotionnelle d'une nation en quête de justice. La controverse qui a suivi a paradoxalement permis de mondialiser encore davantage la cause des femmes de réconfort, obtenant l'effet inverse de celui recherché par les signataires qui souhaitaient la voir disparaître de l'actualité. C'est là toute l'ironie de l'histoire politique : les actes posés pour éteindre un incendie peuvent parfois, par maladresse ou méconnaissance du terrain social, agir comme des accélérateurs de combustion. Le dossier, loin d'être clos, demeure une plaie ouverte, témoignant de la difficulté des démocraties asiatiques à construire un avenir commun tant que les fantômes du XXe siècle n'auront pas été apaisés par une vérité partagée plutôt que par un contrat négocié.