ETATS UNIS - ANNIVERSAIRE
John Kevin Stitt, itinéraire d'un conservatisme entrepreneurial

C'est le 28 décembre 1972 que naît John Kevin Stitt à Milton, en Floride, au sein d'une Amérique qui s'apprête à tourner la page des Trente Glorieuses pour entrer dans une ère de turbulences économiques et de recompositions politiques majeures. Il fête aujourd'hui ses 53 ans.
Cette date de naissance inscrit le futur gouverneur dans une génération qui ne connaîtra pas directement les grands conflits mondiaux du premier vingtième siècle, mais qui grandira avec la montée en puissance du néolibéralisme et la réaffirmation des valeurs conservatrices dans la « Sun Belt ». Bien que né en Floride, son destin se lie très tôt à l'Oklahoma, cet État charnière du Midwest, à la fois terre du Sud et porte de l'Ouest, marqué par une identité agraire forte, une présence amérindienne unique et une économie ryth ée par les cycles du pétrole. C'est dans ce terreau particulier, où la foi religieuse et l'esprit d'entreprise sont souvent indissociables, que se forge la personnalité de celui qui prétendra plus tard incarner le renouveau politique de son État d'adoption.
L'enfance de Kevin Stitt est marquée par la mobilité propre aux familles américaines cherchant l'opportunité. Son père, pasteur, inculque à la famille des valeurs chrétiennes rigoureuses qui structureront durablement sa vision du monde et de l'engagement public. L'installation de la famille à Norman, en Oklahoma, durant son adolescence, constitue l'enracinement décisif. C'est là qu'il effectue sa scolarité, s'imprégnant de la culture locale, de ses codes et de ses aspirations. Il poursuit ses études supérieures à l'Université d'État de l'Oklahoma, institution emblématique de la région, où il étudie la comptabilité. L'obtention de son diplôme en 1996 ne le dirige pas vers une carrière bureaucratique, mais éveille en lui cette soif d'indépendance caractéristique d'une certaine droite américaine qui voit dans l'entreprise privée le lieu par excellence de la réalisation de soi et de la contribution au bien commun.
L'entrée dans la vie active de Kevin Stitt se fait sous le signe de l'initiative individuelle. Au tournant du millénaire, en 2000, il fonde Gateway Mortgage Group. La légende personnelle, qu'il ne manquera pas de polir lors de ses campagnes, raconte des débuts modestes, avec mille dollars en poche et un ordinateur, une imagerie classique du rêve américain qui permet de légitimer la réussite matérielle par le mérite. Cette aventure entrepreneuriale est fondamentale pour comprendre sa future pratique politique. Elle ne se déroule pas sans heurts ni controverses ; le secteur des prêts hypothécaires est un domaine âpre, sujet à des régulations fluctuantes. L'expansion de sa société est rapide, mais elle rencontre des obstacles réglementaires, notamment en Géorgie ou dans l'Illinois, des épisodes qui seront plus tard exhumés par ses adversaires mais qui, paradoxalement, renforceront son image d'outsider en lutte contre une administration jugée tatillonne. Pour l'heure, l'homme d'affaires accumule du capital et de l'expérience, se tenant à l'écart des joutes électorales mais observant l'évolution d'un Oklahoma qui bascule progressivement d'une domination démocrate traditionnelle vers une hégémonie républicaine sans partage.
Ce n'est qu'en 2018 que Kevin Stitt décide de franchir le pas et de convertir son capital économique en capital politique. Le contexte est alors très spécifique. L'Oklahoma sort des deux mandats de Mary Fallin, une période marquée par des difficultés budgétaires et une certaine usure du pouvoir républicain sortant. Il y a, au sein de l'électorat conservateur, une demande pour un profil neuf, non issu du sérail, capable d'appliquer les méthodes du secteur privé à la gestion publique. Kevin Stitt s'engouffre dans cette brèche avec une habileté tactique indéniable. Il se présente non pas comme un politicien, mais comme un résolveur de problèmes, un PDG pour l'État. Sa campagne utilise les codes du populisme entrepreneurial : critique des élites de la capitale, promesse de transparence et d'efficacité, rejet des compromissions partisanes. Il parvient à remporter la primaire républicaine face à des candidats mieux établis, avant de défaire son adversaire démocrate, Drew Edmondson, lors de l'élection générale. Son accession au poste de gouverneur en janvier 2019 marque une rupture de style, sinon de fond, avec ses prédécesseurs.
Dès sa prise de fonction, le gouverneur Stitt impose un rythme soutenu, cherchant à remodeler l'administration de l'État à son image. Sa doctrine politique peut s'analyser comme une synthèse entre le conservatisme fiscal traditionnel – baisse des impôts, réduction des dépenses – et une volonté de modernisation managériale. Il obtient rapidement un renforcement des pouvoirs du gouverneur, notamment dans la nomination des dirigeants des grandes agences étatiques, centralisant ainsi l'autorité exécutive d'une manière inédite dans l'histoire de l'Oklahoma. Son ambition affichée est de faire de l'Oklahoma un État du « Top Ten » dans divers indicateurs économiques et sociaux, un slogan qui sert de boussole à son action législative. Cependant, cette vision technocratique se heurte rapidement à des réalités politiques et culturelles complexes, révélant les tensions inhérentes à l'exercice du pouvoir dans une société polarisée.
L'un des chapitres les plus marquants et les plus conflictuels de son mandat concerne ses relations avec les nations tribales amérindiennes. L'Oklahoma, dont le nom même signifie « Peuple rouge », abrite trente-neuf tribus souveraines. Kevin Stitt, lui-même citoyen de la Nation Cherokee par son héritage familial, engage paradoxalement un bras de fer vigoureux avec les gouvernements tribaux. Le conflit éclate d'abord sur la question des revenus des casinos, le gouverneur cherchant à renégocier les compacts de jeux pour obtenir une part plus importante des bénéfices pour l'État. Mais la tension culmine avec la décision de la Cour suprême des États-Unis dans l'affaire McGirt contre Oklahoma en 2020, qui reconnaît qu'une grande partie de l'est de l'État constitue toujours une réserve indienne aux yeux de la loi fédérale. Là où d'autres auraient pu chercher la conciliation, Kevin Stitt adopte une posture de confrontation juridique et rhétorique, alertant sur le chaos juridictionnel et menaçant l'unité de l'État. Cette position, qui lui aliène les dirigeants tribaux et une partie de l'opinion, illustre une conception unitaire et centralisatrice de la souveraineté étatique, peu encline au pluralisme institutionnel complexe hérité de l'histoire coloniale.
La crise sanitaire du Covid-19, survenue au cours de son premier mandat, offre une autre grille de lecture de sa gouvernance. Fidèle à ses principes libéraux, Kevin Stitt est l'un des premiers gouverneurs à prôner la réouverture rapide de l'économie, résistant aux appels au confinement strict ou au port du masque obligatoire à l'échelle de l'État. Il privilégie la responsabilité individuelle sur la coercition étatique, une approche qui séduit sa base électorale mais suscite de vives critiques de la part des professionnels de santé publique. Cette gestion de la pandémie met en lumière la hiérarchie de ses priorités : la vitalité du tissu économique et la liberté d'entreprise priment sur le principe de précaution sanitaire absolue. C'est une application directe de sa philosophie politique, où le risque est une composante acceptée de la vie sociale et économique.
Sur le plan sociétal, Kevin Stitt s'inscrit pleinement dans le courant conservateur culturel qui traverse le Parti républicain national. Il signe l'une des lois les plus restrictives du pays en matière d'avortement, anticipant même le renversement de la jurisprudence fédérale. Il se fait également le champion de la liberté religieuse et de l'expansion du port d'armes, consolidant ainsi son assise auprès de l'électorat évangélique et rural. Dans le domaine de l'éducation, il promeut avec vigueur le choix scolaire et les chèques éducation, permettant aux fonds publics de financer l'enseignement privé, une politique qui provoque une levée de boucliers de la part des syndicats d'enseignants et des défenseurs de l'école publique, particulièrement dans les zones rurales où l'école reste le cœur de la communauté. Ces batailles culturelles ne sont pas accessoires ; elles sont le ciment de sa coalition politique, permettant de fédérer des intérêts économiques disparates autour d'une défense commune des valeurs traditionnelles.
L'épreuve de la réélection en 2022 s'annonce plus ardue que sa première campagne. Il doit faire face à Joy Hofmeister, la surintendante de l'instruction publique de l'État, une ancienne républicaine passée démocrate qui tente de rassembler une coalition centriste incluant les enseignants, les tribus et les modérés effrayés par la radicalité du gouverneur. La campagne est âpre, marquée par des dépenses publicitaires massives et des attaques personnelles. Les sondages laissent un temps entrevoir une possible surprise, mais la sociologie électorale de l'Oklahoma, profondément ancrée à droite, finit par prévaloir. Kevin Stitt l'emporte, certes avec une marge moins confortable qu'en 2018, mais suffisante pour valider sa stratégie. Cette victoire confirme la mutation du paysage politique local : la polarisation nationale a effacé les spécificités locales qui permettaient autrefois des nuances ; l'adhésion au camp républicain est devenue un marqueur identitaire quasi indépassable pour la majorité des électeurs de l'État, malgré les controverses suscitées par le style de gouvernance de l'exécutif.
Le second mandat de Kevin Stitt, entamé en 2023, s'ouvre sur une volonté de parachever ses réformes, notamment dans le domaine éducatif. Il réussit à faire passer un vaste plan de crédits d'impôt pour les écoles privées, une victoire idéologique majeure qui modifie en profondeur l'architecture du système scolaire de l'Oklahoma. Parallèlement, il continue de nommer des conservateurs aux postes clés, notamment dans l'enseignement supérieur, cherchant à combattre ce qu'il perçoit comme une dérive progressiste des universités. Cependant, l'exercice du pouvoir reste complexe. Les relations avec la législature, bien que dominée par son propre parti, sont parfois tendues, les parlementaires se méfiant de l'agrandissement continu des prérogatives du gouverneur. De même, le conflit avec les nations tribales reste une épine dans le pied de l'administration, les contentieux juridiques se multipliant sans qu'une solution diplomatique durable ne semble émerger.
Un aspect souvent sous-estimé de la biographie de Kevin Stitt est son rapport à la grâce et au système pénal, sujet sensible dans un État qui pratique assidûment la peine de mort. L'affaire Julius Jones, un condamné à mort dont la culpabilité était contestée par une large mobilisation internationale, a placé le gouverneur face à un dilemme moral et politique intense. En commuant la peine de mort en prison à vie sans possibilité de libération conditionnelle à quelques heures de l'exécution, il a posé un acte souverain qui a déçu les deux camps : ceux qui réclamaient la justice absolue par l'exécution et ceux qui espéraient une libération ou un nouveau procès. Cet épisode révèle la solitude du pouvoir exécutif et la manière dont les convictions personnelles, ici religieuses, peuvent interférer avec la rigidité de la loi et les attentes de l'opinion publique.
L'homme privé reste relativement protégé, bien que sa famille soit mise en scène pour incarner l'idéal domestique conservateur. Marié à Sarah Stitt depuis 1998, père de six enfants, il projette l'image d'un patriarche bienveillant, ancré dans sa communauté de foi. Cette dimension familiale n'est pas anecdotique ; elle sert de caution morale à son action politique, humanisant le gestionnaire froid et légitimant ses prises de position sur les questions de mœurs. La famille Stitt apparaît régulièrement lors des cérémonies officielles, renforçant le récit d'une normalité rassurante face aux bouleversements du monde contemporain.
En analysant la trajectoire de Kevin Stitt, on observe l'incarnation d'une nouvelle droite américaine, décomplexée, qui fusionne sans état d'âme les impératifs du marché et les dogmes religieux. Il n'est pas un théoricien, mais un praticien du pouvoir qui considère l'État comme une entité devant être optimisée, rationalisée, et parfois mise au pas. Son parcours illustre l'effacement progressif de la frontière entre le monde des affaires et la sphère publique, tendance lourde de la démocratie américaine au XXIe siècle. Il représente également la persistance d'un clivage rural-urbain, ou plutôt d'un clivage entre une Amérique côtière progressiste et une Amérique centrale qui se vit comme une forteresse de valeurs immuables.
Le bilan provisoire de son action à la tête de l'Oklahoma montre une transformation réelle des structures administratives et une réorientation idéologique assumée. Que l'on considère ses réformes comme une modernisation nécessaire ou comme une régression sociale, il est indéniable qu'il a laissé une empreinte profonde sur l'institution gouvernementale. Son refus du compromis avec les corps intermédiaires, qu'il s'agisse des syndicats ou des tribus, témoigne d'une conception verticale de l'autorité. L'avenir dira si cette méthode de gouvernement, efficace pour mobiliser une base électorale, est capable de construire une cohésion sociale durable dans un État traversé par de multiples fractures. Kevin Stitt demeure, en ce sens, un laboratoire politique à ciel ouvert, testant les limites et les possibilités du conservatisme de gestion dans une époque de polarisation extrême. Son histoire est celle d'une ambition qui a su capter l'air du temps pour s'installer au sommet, transformant une réussite individuelle en un projet collectif, avec toutes les ambivalences que cela suppose.