MEMOIRE D URNES
1 Janvier 1978 : l'illusion démocratique du général Ne Win

Au premier jour de l'an 1978, tandis que le monde se remet à peine des festivités, la Birmanie entame un rituel politique singulier. Pendant deux semaines, du 1er au 15 janvier, les citoyens sont appelés aux urnes pour élire les 464 membres de leur Assemblée du peuple, le Pyithu Hluttaw. Sur le papier, l'exercice a toutes les apparences d'un processus démocratique. Les bureaux de vote ouvrent, les bulletins sont glissés dans les urnes, le taux de participation frôle des sommets que bien des démocraties occidentales envieraient, dépassant les 93%. Pourtant, personne n'est dupe. Ni à Rangoun, la capitale alanguie et décrépite, ni dans les chancelleries étrangères qui observent ce pays reclus avec une curiosité mâtinée de perplexité. Cette élection n'est pas une compétition, mais une confirmation. Il n'y a ni débat, ni suspense, ni alternative. Le seul et unique parti autorisé, le Parti du programme socialiste de Birmanie (BSPP), est assuré de remporter la totalité des sièges, comme il l'avait fait quatre ans plus tôt. L'événement n'est en réalité qu'un acte de théâtre politique, une chorégraphie savamment orchestrée par le maître incontesté du pays depuis le coup d'État de 1962, le général Ne Win. Pour comprendre la signification profonde de ce scrutin sans enjeu, il faut remonter le fil de l'histoire birmane, une histoire de promesses brisées, d'isolement et de poigne de fer.
Lorsque Ne Win et son Conseil révolutionnaire s'emparent du pouvoir en mars 1962, ils mettent fin à une expérience démocratique chaotique mais réelle, héritée de l'indépendance de 1948. Le général justifie son coup de force par la nécessité de préserver l'unité nationale, menacée selon lui par les revendications fédéralistes des nombreuses minorités ethniques du pays et par l'incapacité du gouvernement civil d'U Nu à maintenir l'ordre. Commence alors une longue et douloureuse parenthèse. Ne Win impose au pays sa "Voie birmane vers le socialisme", un mélange autarcique et idiosyncratique de marxisme, de bouddhisme et de nationalisme Bamar. Toutes les entreprises sont nationalisées, l'économie est centralisée à l'extrême, et le pays, autrefois l'un des plus prospères d'Asie du Sud-Est, s'enfonce dans une pénurie généralisée et une pauvreté endémique. La Birmanie se coupe du monde, devenant une sorte d'ermitage géopolitique, un trou noir sur la carte de l'Asie. Pendant plus d'une décennie, le pouvoir est exercé de manière directe et brutale par l'armée, la Tatmadaw. Mais à l'aube des années 1970, le régime cherche à se doter d'une nouvelle légitimité. En 1974, une nouvelle Constitution est adoptée par référendum. Elle transforme officiellement la Birmanie en "République socialiste de l'Union de Birmanie" et consacre le rôle dirigeant du BSPP, qui n'est autre que l'émanation politique de l'armée. Le Conseil révolutionnaire se dissout pour laisser place à un appareil d'État civil en apparence, avec une assemblée législative et un président. Ne Win troca son uniforme de général pour le costume de président de la République. Les premières élections sous ce nouveau système, en 1974, avaient servi à installer cette structure. Celles de 1978 ne sont donc que la deuxième itération de ce mécanisme de légitimation institutionnelle, un rouage essentiel dans la pérennisation de la dictature.
La campagne électorale de 1978 n'en a que le nom. Il n'y a pas d'affiches concurrentes, pas de meetings contradictoires. Les candidats sont tous issus des rangs du BSPP, soigneusement sélectionnés par l'appareil du parti, qui est lui-même contrôlé par les militaires. L'enjeu n'est pas de convaincre les électeurs, mais de les mobiliser. Le vote est une obligation civique, un devoir patriotique. S'abstenir, c'est s'exposer à la suspicion, se marginaliser dans un système où l'État et le parti contrôlent tout, de l'emploi à l'accès aux denrées de base. L'ambiance est à la discipline, non à l'enthousiasme. La population, lassée par des années de marasme économique et de contrôle social, participe au rituel avec une résignation passive. Les véritables enjeux sont ailleurs. Ils se situent au sein même de l'appareil du pouvoir, dans les luttes feutrées pour l'influence et les postes. Pour Ne Win, l'élection est un moyen de renouveler les cadres, de promouvoir les fidèles et d'écarter les éléments jugés peu fiables, sans pour autant remettre en cause la structure monolithique du pouvoir. C'est également un message envoyé à la communauté internationale : la Birmanie est un État stable, doté d'institutions fonctionnelles, même si elles sont uniques en leur genre. Cette façade constitutionnelle est d'autant plus nécessaire que le mécontentement gronde sous la surface. En 1974, les funérailles de U Thant, ancien secrétaire général des Nations unies, avaient tourné à l'émeute étudiante, violemment réprimée. La loi martiale avait été décrétée. L'économie est à genoux, et le gouvernement commence timidement à envisager une ouverture limitée aux investissements étrangers pour sauver le pays de la faillite. L'élection de 1978 sert donc à réaffirmer l'autorité de l'État à un moment de fragilité potentielle.
Le résultat du scrutin est une formalité : 100% des sièges pour le BSPP. La vie politique reprend son cours, ou plutôt son absence de cours. Rien ne change fondamentalement. Ne Win reste l'homme fort, le "vieux monsieur" qui tire toutes les ficelles, même après avoir cédé la présidence à son fidèle San Yu en 1981, tout en conservant la direction du parti. Mais l'année 1978 est marquée par un événement bien plus significatif et tragique que cette élection factice. Quelques mois plus tard, dans l'État d'Arakan, à l'ouest du pays, l'armée lance l'opération "Nagamin" (Roi Dragon). Officiellement, il s'agit de recenser les immigrés clandestins venus du Bangladesh voisin. En réalité, c'est une campagne de persécution brutale visant la minorité musulmane des Rohingyas. Des centaines de milliers de personnes sont contraintes de fuir vers le Bangladesh dans des conditions effroyables. Cette opération révèle la véritable nature du régime : un pouvoir fondé sur un nationalisme Bamar et bouddhiste exclusif, profondément méfiant, voire hostile, envers les minorités ethniques et religieuses. La citoyenneté des Rohingyas est remise en question, posant les jalons de la tragédie que nous connaissons aujourd'hui. L'élection de janvier et l'opération Nagamin de l'été sont les deux faces de la même médaille : d'un côté, la fiction d'un État de droit unifié et populaire ; de l'autre, la réalité d'une domination ethnique imposée par la violence. L'élection est une illusion de consensus, la persécution des Rohingyas une démonstration de force. L'une sert à masquer l'autre.
Près d'un demi-siècle plus tard, la Birmanie, devenue Myanmar par la volonté d'une autre junte militaire en 1989, semble prise au piège d'une histoire qui se répète. La longue dictature de Ne Win a fini par s'effondrer en 1988, sous la pression d'un soulèvement populaire massif. Cette "révolution de 88" a vu l'émergence d'une nouvelle figure, Aung San Suu Kyi, la fille du héros de l'indépendance Aung San. L'armée a repris le pouvoir par la force, mais a dû concéder l'organisation d'élections multipartites en 1990. Contre toute attente, la Ligue Nationale pour la Démocratie (LND) d'Aung San Suu Kyi a remporté une victoire écrasante. La junte a refusé le résultat, et une nouvelle ère de répression s'est ouverte. Il a fallu attendre 2015 pour que des élections relativement libres permettent enfin à la LND d'accéder au pouvoir, après une décennie de transition démocratique fragile et contrôlée par l'armée. Cette parenthèse s'est refermée brutalement le 1er février 2021, lorsque l'armée, dirigée par le général Min Aung Hlaing, a de nouveau organisé un coup d'État, prétextant des fraudes lors des élections de 2020, massivement remportées une fois de plus par la LND. Le parallèle entre le régime de Ne Win et la junte actuelle est saisissant. Comme Ne Win, Min Aung Hlaing promet la tenue d'élections "libres et équitables" une fois l'ordre rétabli, une rhétorique qui rappelle étrangement les rituels électoraux de l'ère socialiste. La Tatmadaw reste la colonne vertébrale du pouvoir, convaincue de son rôle de gardienne de la nation. Le nationalisme Bamar continue d'alimenter les conflits avec les minorités ethniques, et la crise des Rohingyas, dont les racines plongent dans les politiques des années 1970, a atteint un paroxysme génocidaire. La démocratie de façade de 1978, avec son parti unique et ses résultats unanimes, apparaît rétrospectivement non pas comme une anomalie, mais comme l'expression d'une culture politique profonde au sein de l'armée birmane : celle d'un pouvoir qui ne se partage pas et qui utilise le vocabulaire de la démocratie pour mieux en nier la substance. L'élection de 1978 fut une pierre dans l'édifice d'une dictature qui a jeté une ombre longue et tenace sur le destin de la Birmanie, une ombre dont le pays peine encore aujourd'hui à s'extraire.