MEMOIRE D URNES
2 Janvier 1956 : Une république en sursis au miroir de ses colères

Janvier 2026, alors que la France traverse une nouvelle zone de turbulences institutionnelles qui rappelle étrangement les heures les plus incertaines de son passé parlementaire, il est saisissant de se replonger dans l'hiver 1955-1956. À cette époque, la Quatrième République, ce régime né de la Libération mais déjà usé par ses propres contradictions, s'apprête à vivre l'un de ses scrutins les plus singuliers. Nous sommes le 2 janvier 1956. La France vote après une dissolution surprise, la première depuis celle provoquée par Mac Mahon en 1877. Le pays est à la croisée des chemins, déchiré entre un désir de modernisation incarné par la figure de Pierre Mendès France et les crispations d'une société qui voit ses certitudes coloniales s'effondrer et ses structures économiques traditionnelles menacées par le progrès.
L'histoire de cette élection commence par un coup de théâtre politique. Edgar Faure, président du Conseil habile et manœuvrier, décide de dissoudre l'Assemblée nationale après avoir été mis en minorité de manière constitutionnelle. Son but est clair : prendre de court ses adversaires, et singulièrement Pierre Mendès France, pour empêcher la formation d'un grand mouvement de gauche moderniste qui aurait eu le temps de s'organiser pour l'échéance normale du printemps. Cette décision est perçue comme un crime de lèse-parlementarisme par beaucoup, mais elle plonge immédiatement le pays dans une campagne électorale hivernale, brève et d'une rare intensité.
Le contexte est lourd. La France vient de clore douloureusement le chapitre de l'Indochine en 1954, mais la plaie algérienne vient de s'ouvrir le 1er novembre de la même année. En ce début d'année 1956, la question de l'Afrique du Nord sature le débat public. Si la Tunisie et le Maroc s'acheminent vers l'indépendance sous l'impulsion de réformes entamées précédemment, l'Algérie, découpée en départements français, semble être une ligne rouge infranchissable pour une grande partie de la classe politique et de l'opinion. L'ambiance de la campagne est électrique. Les meetings se multiplient dans le froid de décembre. On y parle de la vie chère, du logement, mais surtout du destin de l'Empire.
Quatre blocs principaux se font face. D'un côté, le Front républicain, alliance hétéroclite mais porteuse d'un immense espoir, unit la SFIO de Guy Mollet, les radicaux-socialistes fidèles à Mendès France, une partie de l'UDSR avec un jeune François Mitterrand, et les républicains sociaux. Leur programme repose sur une promesse de paix en Algérie par le biais du triptyque cessez-le-feu, élections, négociations. En face, la droite modérée et le MRP de Pierre-Henri Teitgen tentent de défendre le bilan d'Edgar Faure, mettant en avant une certaine stabilité économique malgré l'instabilité ministérielle chronique. Mais le paysage est brouillé par les deux forces qui prennent le centre en tenaille.
À gauche, le Parti communiste français reste la première force du pays en termes de suffrages. Isolé depuis le début de la guerre froide, il mène une campagne de masse, axée sur la défense des travailleurs et l'anticolonialisme, tout en gardant un œil sur les évolutions de Moscou. À l'autre extrémité du spectre, surgit un météore politique : le mouvement de Pierre Poujade. L'Union de défense des commerçants et artisans, née d'une révolte fiscale dans le Lot, se transforme en une force politique antiparlementaire, violente et populiste. Poujade, avec son verbe dru et ses accents démagogiques, fustige les sortants, les technocrates et le système. Les attaques contre Pierre Mendès France prennent souvent une tournure antisémite abjecte, révélant les bas-fonds d'une certaine identité française blessée.
Le 2 janvier 1956, les résultats provoquent une véritable onde de choc. Si le Front républicain sort vainqueur relatif, il ne dispose pas d'une majorité claire pour gouverner sans l'appui ou la neutralité d'autres forces. Le PCF confirme sa puissance avec plus de 25 pour cent des voix et 150 députés. Mais la surprise vient de l'extrême droite : les poujadistes obtiennent 52 sièges au Palais Bourbon, parmi lesquels un certain Jean-Marie Le Pen, plus jeune député de France à 27 ans. Cette percée traduit une balkanisation sans précédent de la représentation nationale. La France est coupée en morceaux, et le centre de gravité politique semble s'être évaporé.
L'analyse politique de ce scrutin montre une France en état de décomposition organique. Le système des apparentements, conçu en 1951 pour favoriser les partis de la troisième force contre les extrêmes, ne fonctionne plus. Les électeurs ont utilisé leur bulletin de vote comme un cri de protestation plutôt que comme un choix de gouvernement. La campagne a été dominée par une émotivité forte, où la figure de Mendès France, bien qu'aimée par une jeunesse avide de changement, a agi comme un repoussoir pour les conservateurs et les petits commerçants effrayés par la modernité administrative.
L'après-élection est marqué par une désillusion rapide. Guy Mollet est nommé président du Conseil. Bien que socialiste, il se retrouve prisonnier d'une majorité fragile et d'une administration civile et militaire qui, en Algérie, commence à imposer sa propre logique. Le voyage de Mollet à Alger le 6 février 1956, où il est accueilli par une pluie de tomates lancée par les Français d'Algérie, marque un tournant. Le programme de paix du Front républicain s'efface devant la politique de pacification et l'envoi du contingent. La loi sur les pouvoirs spéciaux, votée en mars 1956 avec le soutien paradoxal des communistes, enclenche une spirale répressive qui mènera à la bataille d'Alger.
Sur le plan international, cette France de 1956 est une puissance qui doute. La conférence de Bandung en 1955 a montré l'éveil du tiers-monde, et la crise de Suez, qui éclatera quelques mois après les élections, révélera brutalement le déclin diplomatique du couple franco-britannique face aux deux Grands. L'élection du 2 janvier n'a pas apporté la stabilité espérée mais a au contraire accéléré la crise du régime. En ne parvenant pas à dégager une direction claire sur la décolonisation, l'Assemblée nationale s'est condamnée à l'impuissance, préparant involontairement le retour du général de Gaulle deux ans plus tard.
Le parallèle avec la situation française d'aujourd'hui est à bien des égards troublant. Comme en 1956, nous observons aujourd'hui une Assemblée nationale fragmentée en trois blocs irréconciliables, où aucune majorité de projet ne semble capable de s'extraire de la logique des postures. Le sentiment d'un détraquage de la vie politique, tel que ressenti par les Français actuellement, fait écho à cette lassitude profonde des années cinquante face à la valse des cabinets. Le retour d'une forme de poujadisme, mué en un populisme numérique et médiatique puissant, continue de fragiliser les piliers de la démocratie représentative. En 2026 comme en 1956, la question de l'autorité de l'État et de sa capacité à réformer une société crispée reste le cœur du problème.
Cependant, il existe des différences notables qui soulignent la singularité de chaque époque. En 1956, la France était en pleine période de croissance, les Trente Glorieuses assuraient une forme de dynamisme économique que les difficultés budgétaires actuelles rendent plus lointain. Le conflit algérien était une guerre totale touchant chaque famille par le biais de la conscription, là où les tensions d'aujourd'hui se cristallisent sur des enjeux d'identité, de pouvoir d'achat et de transition écologique. Mais le point commun reste cette difficulté française à inventer un consensus au centre du jeu politique.
L'élection de 1956 fut le chant du cygne d'un parlementarisme absolu qui ne savait plus décider. Elle a montré qu'un mode de scrutin proportionnel ou quasi-proportionnel, sans culture du compromis, mène inévitablement au blocage. Les programmes audacieux du Front républicain se sont fracassés sur la réalité d'un pays qui ne voulait pas choisir entre son passé et son avenir. Mendès France espérait une révolution par la raison, il a rencontré une révolte par la passion. Le résultat fut une instabilité encore accrue, une dérive vers la guerre et, finalement, l'effondrement d'un système constitutionnel.
En revisitant cet épisode à la lueur des crises de 2026, on comprend que la mécanique institutionnelle ne suffit pas à sauver une démocratie si le lien de confiance entre les citoyens et leurs représentants est rompu. La Quatrième République est morte de son incapacité à traiter le problème algérien, mais elle était déjà condamnée par son impuissance législative le soir du 2 janvier 1956. Les élections de cette année-là restent un avertissement historique : quand la politique devient un jeu de miroirs entre des minorités agissantes et que le pays légal s'éloigne du pays réel, la porte s'ouvre pour des aventures dont on ne maîtrise plus le dénouement.
La balkanisation de la vie politique française observée aujourd'hui au début de l'année 2026 semble être l'héritière de ces déchirements. L'incapacité à former des coalitions stables, la montée des colères catégorielles et la polarisation extrême des débats rappellent que la France n'a jamais tout à fait résolu son rapport à la délibération parlementaire. En 1956, le régime s'est survécu par des expédients avant de sombrer. Aujourd'hui, alors que les institutions de la Cinquième République montrent des signes d'épuisement face à une société fragmentée, le spectre de 1956 nous rappelle que le désordre politique finit toujours par se payer au prix fort.
Le bilan de cette élection du 2 janvier 1956 demeure donc celui d'une occasion manquée. Ce fut l'élection de la peur et de la protestation, celle qui a vu l'entrée fracassante de la rue dans l'hémicycle par le biais du poujadisme. Elle a marqué la fin de l'illusion mendésiste, cette idée qu'une parole de vérité et une méthode de gouvernement moderne pourraient suffire à redresser un pays en crise. Au lieu de cela, la France est entrée dans une période de convulsions qui ne se terminera qu'avec le changement de régime. Leçon pour le temps présent, elle souligne que la clarté des choix est la seule alternative au chaos des colères.