UN JOUR, UN PAYS
Corée du Sud, l'archipel des solitudes face au vertige de l'histoire

En ce mois de janvier 2026, le vent glacial qui balaie l'avenue Sejong, au cœur de Séoul, semble porter en lui bien plus que les rigueurs de l'hiver continental. Il charrie les inquiétudes d'une nation qui, au faîte de sa puissance culturelle et technologique, se regarde dans le miroir avec une anxiété existentielle. La péninsule offre aujourd'hui le visage contrasté d'une métropole futuriste, vibrant au rythme de sa "soft power" mondialisé, et d'une capitale politique en proie à une névrose obsessionnelle. Si les écrans du monde entier continuent de consommer voracement les productions sud-coréennes, de la musique aux séries dramatiques, la réalité domestique est celle d'un corps social fracturé. Le mandat du président Yoon Suk-yeol, qui entame sa dernière phase avant la prochaine échéance présidentielle, se heurte à une réalité intérieure brutale. La polarisation de la société et la paralysie institutionnelle ne sont plus de simples dysfonctionnements passagers ; elles confinent à la crise de régime. L'atmosphère à Yeouido, le quartier insulaire du Parlement sur le fleuve Han, est électrique, saturée par les affrontements entre un exécutif aux abois, fragilisé par les scandales à répétition et les tentatives maladroites de passage en force, et une opposition qui détient la majorité législative et joue une guerre d'usure impitoyable. Cette crispation politique, qui a culminé avec les soubresauts constitutionnels de l'année précédente, n'est pas anecdotique. Elle révèle l'épuisement d'un modèle de gouvernance où la présidence impériale, héritage direct des temps autoritaires, ne correspond plus aux aspirations d'une société civile exigeante, connectée et profondément fatiguée par l'invective permanente.
Pour saisir la nature de cette tension perpétuelle, il faut impérativement se défaire de l'image d'épinal de la nation pop et technologique pour replonger dans la genèse douloureuse de la République de Corée. L'histoire sud-coréenne est celle d'une résilience forgée dans le sang, la cendre et la peur. Née officiellement en 1948 de la partition arbitraire de la péninsule par les États-Unis et l'URSS, sans que les Coréens n'aient voix au chapitre, la Corée du Sud fut presque immédiatement anéantie par la guerre de 1950-1953. Au lendemain de l'armistice, Séoul n'était qu'un champ de ruines fumantes, et le pays, l'un des plus pauvres du monde, survivait littéralement sous perfusion de l'aide américaine. La mémoire politique sud-coréenne reste hantée par cette vulnérabilité originelle, cette peur viscérale de l'anéantissement qui a longtemps justifié l'injustifiable aux yeux des dirigeants. La psyché nationale est construite sur le syndrome de l'encerclement et la nécessité vitale de la survie, une donnée que les observateurs occidentaux oublient souvent lorsqu'ils analysent les réactions épidermiques de Séoul.
C'est sur ce terreau de l'insécurité absolue que s'est construit le miracle du fleuve Han. Il ne fut pas le fruit du libéralisme économique tel qu'on l'entend en Occident, mais celui d'un État développeur implacable, planificateur et nationaliste. L'arrivée au pouvoir du général Park Chung-hee par un coup d'État en 1961 marque le véritable décollage. Durant près de deux décennies, le régime a imposé un pacte faustien à la population : la prospérité matérielle contre la liberté politique. En nationalisant les banques et en orientant le crédit de manière dirigiste vers une poignée de conglomérats familiaux, les fameux chaebols comme Samsung, Hyundai ou LG, l'État a transformé une nation agraire en atelier du monde, puis en puissance technologique de premier plan. Mais cette marche forcée, menée tambour battant, s'est faite au prix d'une répression féroce des syndicats, des intellectuels et des opposants politiques. La modernisation de la Corée du Sud est donc indissociable de son autoritarisme passé ; elle s'est construite dans une caserne industrielle où l'individu devait s'effacer devant l'intérêt national et la reconstruction de la fierté perdue.
La démocratisation, arrachée en 1987 après des mois de manifestations monstres et le souvenir encore vif du sacrifice des martyrs de Gwangju en 1980, n'a pas totalement effacé ces structures verticales. Si les militaires sont rentrés dans leurs casernes, laissant la place aux civils, la culture politique du jeu à somme nulle, où le gagnant rafle tout, a perduré. Le système présidentiel actuel, taillé sur mesure pour un homme fort, concentre des pouvoirs immenses entre les mains du chef de l'État pour un mandat unique de cinq ans, créant une dynamique de "canard boiteux" dès la mi-mandat. Chaque président élu depuis la fin des années 1980 a fini son exercice dans la disgrâce, la prison ou la tragédie, illustrant la difficulté structurelle de la Corée à apaiser sa vie publique et à accepter l'alternance comme un processus normal plutôt que comme une vengeance. L'alternance entre les conservateurs, héritiers du complexe militaro-industriel et partisans de la fermeté face au Nord, et les progressistes, issus de la dissidence étudiante et prônant le rapprochement intercoréen, rythme la vie du pays sans jamais créer de consensus national sur les grands enjeux. La crise financière asiatique de 1997 a constitué un autre traumatisme majeur, brisant le contrat social de l'emploi à vie et introduisant une précarité néolibérale qui nourrit aujourd'hui les angoisses profondes de la jeunesse.
C'est précisément cette jeunesse désabusée qui pose, en ce début d'année 2026, le défi le plus existentiel au pays, bien plus que les missiles balistiques de Pyongyang. La Corée du Sud fait face à un hiver démographique d'une ampleur inédite dans l'histoire humaine hors temps de guerre ou de pandémie majeure. Avec un taux de fécondité qui a continué de plonger pour s'établir à des niveaux statistiquement aberrants, bien en deçà de 0,7 enfant par femme, la nation se rétrécit littéralement sous nos yeux. Ce refus de procréer ne doit pas être lu comme un simple hédonisme, mais comme une grève passive et désespérée contre un système ultra-concurrentiel. Le coût du logement à Séoul, la pression éducative démentielle imposée dès la maternelle et l'insécurité du marché du travail rendent la vie de famille inabordable pour la majorité. Les gouvernements successifs ont déversé des centaines de milliards de wons pour inverser la courbe, en vain. Ce suicide démographique menace à terme la viabilité du modèle économique, la solvabilité des retraites et même la capacité de l'armée à recruter suffisamment de conscrits pour faire face à l'armée de masse du voisin du Nord. L'immigration, bien qu'en légère hausse, reste un sujet tabou dans une société qui s'est longtemps définie par son homogénéité ethnique comme rempart contre les invasions extérieures.
Sur le plan géopolitique, la "crevette parmi les baleines", comme se qualifie souvent la Corée elle-même avec une fausse modestie, tente de se réinventer en "État pivot mondial". Le pari de l'administration actuelle de s'aligner totalement sur les États-Unis et de normaliser à marche forcée les relations avec le Japon vise à sécuriser la place de Séoul dans l'architecture de sécurité indo-pacifique. Cette stratégie, officialisée par le rapprochement de Camp David il y a quelques années, marque une rupture avec la tradition d'équilibre. Cependant, cette clarté stratégique comporte des risques immenses. En tournant le dos à l'ambiguïté stratégique qui prévalait auparavant, la Corée du Sud s'expose aux représailles économiques de la Chine, son premier partenaire commercial, qui voit d'un très mauvais œil le renforcement de l'alliance trilatérale Washington-Tokyo-Séoul, perçue à Pékin comme une version asiatique de l'OTAN destinée à l'endiguer. La diplomatie sud-coréenne doit aujourd'hui manœuvrer sur une ligne de crête étroite, cherchant à ne pas sacrifier sa prospérité économique dépendant de la Chine sur l'autel de sa sécurité garantie par l'Amérique.
De plus, la donne a fondamentalement changé sur la péninsule elle-même. La Corée du Nord n'est plus seulement une nuisance locale ou un frère égaré ; elle est devenue un acteur global perturbateur par son rapprochement spectaculaire avec la Russie. L'axe Moscou-Pyongyang, renforcé par le conflit prolongé en Ukraine où les munitions nord-coréennes ont joué un rôle, a offert à Kim Jong-un une profondeur stratégique inédite et l'accès potentiel à des technologies militaires avancées, notamment dans le domaine spatial et sous-marin. Face à un Nord qui a officiellement renoncé, dans sa constitution et sa rhétorique, à l'objectif de réunification pacifique pour désigner le Sud comme "ennemi principal" et étranger, Séoul se retrouve dans une solitude stratégique angoissante. Le rêve d'une communauté nationale coréenne s'éloigne, remplacé par la froide réalité de deux États hostiles surarmés se faisant face. La garantie de sécurité américaine, matérialisée par la présence continue de 28 500 soldats, reste la pierre angulaire de la défense sud-coréenne. Néanmoins, les incertitudes récurrentes sur la pérennité de l'engagement américain à long terme, surtout dans un contexte politique américain toujours volatile où l'isolationnisme reste une tentation, hantent les nuits des stratèges du ministère de la Défense à Séoul. Cela relance périodiquement, dans les cercles conservateurs, le débat interdit sur l'acquisition par la Corée du Sud de sa propre dissuasion nucléaire.
Le pays se trouve donc, en 2026, à la croisée des chemins, un moment charnière qui définira son visage pour le reste du siècle. Économiquement, il doit réussir sa transition douloureuse de l'industrie lourde, de la construction navale et de la pétrochimie vers les frontières technologiques de l'intelligence artificielle, des biotechnologies et de l'exportation d'armement, secteur où Séoul est devenu un géant inattendu. Il doit accomplir cette mutation tout en gérant le déclin inexorable de sa main-d'œuvre disponible. Politiquement, la Corée du Sud doit impérativement inventer une forme de compromis institutionnel pour sortir de la guerre civile larvée qui paralyse ses institutions et mine la confiance des citoyens envers la démocratie. Une réforme constitutionnelle réduisant les pouvoirs du président au profit d'un régime plus parlementaire est souvent évoquée, mais reste prisonnière des calculs partisans. Diplomatiquement enfin, elle doit naviguer les eaux tumultueuses de la rivalité sino-américaine sans se faire broyer. La Corée du Sud a prouvé par le passé sa capacité stupéfiante, presque surnaturelle, à surmonter les crises les plus désespérées, transformant chaque obstacle mortel en tremplin pour sa modernisation. Mais le défi actuel est d'une autre nature, plus insidieux : il ne s'agit plus de reconstruire des villes détruites ou de s'enrichir pour ne plus avoir faim, mais de redonner envie à son propre peuple de se projeter dans l'avenir, de recréer du lien social dans une société atomisée, tout en gardant son sang-froid face à un environnement régional en pleine ébullition où les tambours de la guerre résonnent de nouveau.