ALLEMAGNE - ANNIVERSAIRE
Boris Rhein, La continuité tranquille du pouvoir en Hesse

Le 2 janvier 1972 naît à Francfort-sur-le-Main un enfant qui incarnera, quelques décennies plus tard, la permanence et la mutation de la démocratie chrétienne en Allemagne fédérale. La venue au monde de Boris Rhein s’inscrit dans une période charnière pour la République fédérale, celle où l’après-guerre s’efface doucement pour laisser place à une société de consommation stabilisée, ancrée à l’Ouest, et confiante dans ses institutions. Il fête aujourd'hui ses 54 ans.
Grandir à Francfort, métropole financière et commerciale, au sein d'une famille catholique, constitue le premier déterminant sociologique de son parcours. Cette appartenance confessionnelle, dans une ville marquée par le protestantisme libéral et le cosmopolitisme des affaires, place d'emblée le futur dirigeant dans une tradition politique spécifique : celle du centre-droit, soucieux de l'ordre social mais ouvert aux réalités économiques du marché. C’est ici, dans le quartier de Nieder-Eschbach puis de Bonames, que se forgent les premières sensibilités d'un homme qui ne quittera jamais véritablement sa terre natale, illustrant cet enracinement local si cher aux notables de la vie politique allemande.
Son éducation suit les voies classiques de la formation des élites administratives et politiques outre-Rhin. Après une scolarité au Lessing-Gymnasium, établissement humaniste de renom, il s’oriente vers l’étude du droit à l’université Johann Wolfgang Goethe. Ce choix n'est pas anodin ; il répond à une logique de reproduction des compétences nécessaires à la gestion de la Cité. Le droit, en Allemagne plus qu’ailleurs, est la propédeutique indispensable à l'exercice du pouvoir. Il y acquiert la rigueur du juriste, passant ses deux examens d'État avec le sérieux requis, avant de s'établir comme avocat. Mais la vocation politique, cette passion qui dévore le temps privé pour le consacrer à la chose publique, se manifeste précocement. Dès 1990, alors qu'il n'a que dix-huit ans, il adhère à la Junge Union, l'organisation de jeunesse de la CDU. C’est une école de formation, un lieu de sociabilité et de sélection des cadres où l'on apprend l'art de la négociation, la maîtrise des dossiers et la fidélité partisane. Son ascension au sein de l’appareil est régulière, méthodique, sans les à-coups des carrières révolutionnaires, mais avec la persévérance des tempéraments prudents.
La vie privée de Boris Rhein, qu’il maintient dans une discrétion de bon aloi, participe de cette image de stabilité. Marié à une juriste, père de deux fils, il offre au corps électoral le visage rassurant du père de famille, une figure imposée par la sociologie électorale de la CDU qui valorise la cellule familiale comme base de la société. Cet équilibre personnel lui permet d’affronter les premières joutes électorales. Son entrée au Landtag de Hesse en 1999 marque le début de sa carrière parlementaire, mais c’est véritablement au niveau municipal, à Francfort, qu’il affûte son style. Devenu conseiller municipal, puis responsable de la sécurité et de l'ordre public, il se forge une réputation de fermeté. À cette époque, la droite allemande, et particulièrement la CDU de Hesse sous la houlette de Roland Koch, assume un discours décomplexé sur la sécurité. Boris Rhein, en charge de ces dossiers dans une ville confrontée aux défis de la toxicomanie et de la petite délinquance, incarne cette aile droite qui ne transige pas avec le respect de la loi. On le classe alors parmi les conservateurs stricts, une étiquette qui lui collera à la peau avant qu'il ne parvienne, par l'exercice de responsabilités plus vastes, à nuancer ce profil.
L'année 2010 marque un tournant décisif avec son entrée au gouvernement du Land, d'abord comme secrétaire d'État, puis rapidement comme ministre de l'Intérieur et des Sports. Ce poste est régalien par excellence. En Allemagne, le ministre de l'Intérieur d'un Land puissant comme la Hesse détient une autorité considérable. Il y gère la police, la protection civile et l'administration territoriale. Sous l'égide de Volker Bouffier, qui vient de succéder à Roland Koch, Boris Rhein apprend la gestion de l'État au plus haut niveau. Il doit concilier les impératifs de sécurité avec les libertés publiques, dans un contexte où la menace terroriste et les tensions sociales commencent à redéfinir le paysage politique. C’est une période de maturation où le « shérif » de Francfort doit se muer en homme d’État. Il fait preuve d'une loyauté sans faille envers son ministre-président, une vertu cardinale dans les partis de gouvernement, qui assure la cohésion des équipes dirigeantes.
Pourtant, la politique réserve des surprises et des détours. En 2012, il tente de conquérir la mairie de Francfort, un bastion symbolique. L'échec est cuisant face au social-démocrate Peter Feldmann. Cette défaite, loin de l'abattre, semble avoir enrichi sa compréhension du corps social. Elle lui enseigne que la seule thématique sécuritaire ne suffit pas à emporter l'adhésion d'une métropole moderne et diverse. Il faut élargir le spectre, parler à l'intelligence et à la culture. C’est ce qu’il fera en acceptant, en 2014, le ministère de la Science et des Arts. Ce changement de portefeuille surprend les observateurs qui l'avaient cantonné au rôle de premier flic de Hesse. Or, c'est précisément dans ce ministère qu'il révèle une autre facette de sa personnalité, plus libérale, plus ouverte. Il dialogue avec les universitaires, gère les grands établissements culturels, et navigue avec aisance dans les milieux intellectuels. Cette expérience modifie son image publique : l'homme d'ordre se double d'un homme de culture, capable d'apprécier la complexité du monde académique. C’est aussi l’époque de la première coalition entre les Verts et la CDU en Hesse, une alliance laboratoire qui préfigure les mutations du système partisan allemand. Rhein s'adapte à ce nouveau partenaire avec un pragmatisme qui force le respect, démontrant que la culture de gouvernement prime sur les rigidités idéologiques.
En 2019, son élection à la présidence du Landtag de Hesse constitue une étape supplémentaire dans sa marche vers le sommet. La fonction est prestigieuse, protocolaire, et exige une neutralité apparente. En devenant le président du parlement, il s'élève au-dessus des mêlées partisanes quotidiennes. Il devient l'arbitre, le garant des institutions, celui qui veille au respect des règles démocratiques. Cette période de retrait relatif de l'exécutif lui permet de parfaire sa stature de « Landesvater » en puissance. Il tisse des liens avec l'ensemble des groupes politiques, adoucit encore son image, et se prépare, dans l'ombre du patriarche Bouffier, à la succession inéluctable. La présidence du Parlement est souvent une voie de garage ou un couronnement de fin de carrière ; pour lui, elle fut un tremplin, une chaire d'où il put observer, avec le recul nécessaire, la mécanique du pouvoir législatif et l'état de l'opinion.
La transition, orchestrée avec une maîtrise typique de la démocratie chrétienne, s'opère en mai 2022. Volker Bouffier, figure tutélaire de la Hesse, décide de se retirer et désigne Boris Rhein comme son successeur naturel. L'investiture se fait sans heurts, sans la violence des congrès déchirés qui caractérisent parfois d'autres familles politiques. C’est le triomphe de la continuité institutionnelle. Boris Rhein devient ministre-président, héritant d'une coalition avec les Verts qui a fait ses preuves mais qui commence à montrer des signes d'usure. Il prend les rênes d'un Land prospère, cœur financier de l'Allemagne, mais confronté aux défis de la transition énergétique, de l'inflation et des incertitudes géopolitiques liées à la guerre en Ukraine. Dès ses premiers pas, il impose un style différent de celui de son prédécesseur : moins paternel peut-être, mais plus managérial, plus direct, tout en conservant cette rondeur rhénane qui facilite le contact humain. Il incarne une nouvelle génération de dirigeants conservateurs, nés dans les années 70, qui n'ont pas connu la guerre froide comme élément fondateur de leur engagement, mais qui sont confrontés à la nécessité de réinventer le modèle économique allemand.
L'épreuve du feu, la véritable onction démocratique, survient lors des élections régionales d'octobre 2023. Jusque-là, Boris Rhein était un héritier désigné ; il devait devenir un vainqueur par les urnes. La campagne qu'il mène est un modèle de stratégie politique centriste. Il parvient à capter l'électorat conservateur inquiet de la montée de l'extrême droite tout en ne s'aliénant pas les classes moyennes modérées. Il joue habilement de son bilan et de sa personne, se présentant comme le garant de la stabilité face aux turbulences du gouvernement fédéral de Berlin. Le résultat est sans appel : la CDU l'emporte largement, distançant ses concurrents et validant la stratégie de son chef. Mais c'est au lendemain de la victoire que se révèle la véritable nature politique de Boris Rhein. Alors que la reconduction de l'alliance avec les Verts semblait la voie la plus simple, il opère un revirement stratégique audacieux en choisissant de former une coalition avec le SPD. Ce choix, dicté par une lecture fine des rapports de force et sans doute par une volonté de revenir à une forme de « grande coalition » plus en phase avec les aspirations à la sécurité économique des électeurs, démontre une autonomie de décision remarquable. Il rompt avec une décennie de cogestion écologiste pour réancrer la Hesse dans une logique de blocs plus traditionnelle, tout en marginalisant les extrêmes.
Ce mouvement illustre parfaitement la souplesse de la droite de gouvernement allemande, capable de changer d'alliance pour se maintenir au centre du jeu politique. En rejetant les Verts, perçus comme trop dogmatiques sur les questions économiques et sociétales par une partie de sa base, et en embrassant les sociaux-démocrates, Boris Rhein réaffirme la primauté du pragmatisme économique et de la cohésion sociale. Il s'inscrit ainsi dans la lignée des grands dirigeants chrétiens-démocrates qui ont su, à chaque époque, adapter leur logiciel pour conserver le pouvoir. Son parcours, de l'avocat francfortois au ministre-président incontesté, est celui d'une lente sédimentation de l'expérience, où chaque étape a contribué à polir la pierre brute pour en faire une clé de voûte du système fédéral.
Aujourd'hui, Boris Rhein apparaît comme l'une des figures montantes de la CDU au niveau national. Sa gestion de la Hesse, mélange de conservatisme sociétal et de libéralisme économique tempéré par une conscience sociale catholique, en fait un modèle pour un parti qui cherche à se redéfinir après l'ère Merkel. Il incarne cette Allemagne de l'Ouest qui a réussi, satisfaite de son modèle, mais lucide sur les menaces qui pèsent sur lui. Son histoire n'est pas celle d'une rupture héroïque ou d'une révolution romantique, mais celle, plus subtile et plus profonde, de la persistance des structures politiques traditionnelles qui, par leur capacité d'adaptation, assurent la stabilité du corps social tout entier. C'est l'histoire d'une ambition canalisée par les institutions, d'un homme qui a su attendre son heure sans jamais perdre de vue l'objectif final : servir l'État pour mieux diriger la société. En cela, la vie de Boris Rhein est un miroir fidèle de l'histoire politique de la République fédérale, une histoire où le changement se fait par glissements successifs plutôt que par séismes, et où la modération est la plus sûre des audaces.