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MEMOIRE D URNES

4 Janvier 2004, le sacre des roses et l'amertume des hivers caucasiens

MEMOIRE D URNES

Ce dimanche 4 janvier 2004, Tbilissi s’éveille sous une chape de neige, mais le froid mordant qui descend des sommets du Caucase ne semble avoir aucune prise sur l’atmosphère électrique qui règne dans la capitale géorgienne. C’est une journée qui ne ressemble à aucune autre dans l’histoire tourmentée de cette petite république post-soviétique, une journée où le temps politique semble suspendu entre l’euphorie d’une révolution accomplie et l’immensité des défis à venir. Dans les rues où, quelques semaines plus tôt, une foule immense brandissait des fleurs face aux canons à eau et aux forces de sécurité, l’heure est désormais à la confirmation par les urnes d’un séisme politique qui a déjà eu lieu dans les esprits.

Pour comprendre la portée de ce scrutin, il faut se replonger dans la grisaille des années précédentes. La Géorgie, sous la houlette d’Edouard Chevardnadze, cet ancien ministre des Affaires étrangères de l’Union soviétique surnommé le "Renard blanc", s’était enlisée dans une stagnation délétère. Le pays était devenu un État failli, rongé par une corruption endémique qui touchait chaque strate de la société, du simple policier de la route prélevant sa dîme aux plus hautes sphères de l’administration. Les coupures d’électricité étaient la norme, les pensions de retraite n’étaient plus versées, et une forme de fatalisme avait gagné la population, persuadée que le clan au pouvoir ne lâcherait jamais les rênes. L’étincelle était venue des élections législatives de novembre 2003, un scrutin si grossièrement truqué qu’il avait fait basculer la résignation en colère.

La Révolution des Roses, ce mouvement pacifique qui avait vu les manifestants envahir le Parlement le 23 novembre 2003, forçant Chevardnadze à la démission, n’était pas seulement un changement de régime, c’était un changement d’époque. Le 4 janvier 2004 n’est donc pas une élection au sens classique du terme, avec son incertitude, ses débats contradictoires et son suspense arithmétique. C’est un plébiscite. C’est une onction démocratique pour l’homme qui a incarné cette rupture : Mikheïl Saakachvili.

L’ambiance de la campagne électorale qui a précédé ce vote a été pour le moins singulière. Elle s’est résumée à une longue marche triomphale d’un candidat unique en tout sauf en titre. Face à lui, l’opposition traditionnelle s’est effacée, consciente de l’inutilité de la lutte face à la marée populaire. Les quelques noms qui figurent sur le bulletin de vote à côté de celui du leader du Mouvement national uni semblent n’être là que pour satisfaire aux exigences formelles du pluralisme démocratique. Teimuraz Shashiashvili, ancien gouverneur de la région d’Imérétie et fidèle de l’ancien régime, ou encore Roin Liparteliani, ne sont que des ombres dans cette lumière aveuglante qui entoure le favori. Il n’y a pas eu de véritable confrontation d’idées, car le programme de Saakachvili se résume alors à une promesse simple et totale : la restauration de l’État, la fin de la corruption et le retour de la fierté nationale.

Le profil du candidat participe grandement à cet engouement. À trente-six ans, Mikheïl Saakachvili tranche radicalement avec la gérontocratie issue de la nomenklatura soviétique. Formé aux États-Unis et en France, anglophone, francophone, marié à une Néerlandaise, il incarne physiquement l’ancrage à l’Ouest que la Géorgie appelle de ses vœux. Il est l’anti-Chevardnadze par excellence : dynamique, volubile, parfois impulsif, maniant une rhétorique nationaliste teintée de libéralisme occidental. Son symbole, la rose, est devenu l’emblème d’une aspiration à la dignité retrouvée. Durant les semaines précédant le vote, il a sillonné le pays, promettant de rétablir l’intégrité territoriale de la Géorgie, alors que les régions séparatistes d’Abkhazie et d’Ossétie du Sud échappent de facto au contrôle de Tbilissi, soutenues en sous-main par Moscou.

L’analyse des résultats, au soir du 4 janvier, donne le vertige. Mikheïl Saakachvili l’emporte avec un score soviétique de plus de 96 % des suffrages exprimés. Dans n’importe quel autre contexte, un tel chiffre aurait immédiatement suscité la suspicion des observateurs internationaux, criant à la fraude massive et au bourrage d'urnes. Mais en ce début d'année 2004, ce chiffre raconte une autre histoire : celle d’une adhésion collective, presque désespérée, à l’idée d’un sauveur. Le taux de participation, avoisinant les 88 %, confirme que les Géorgiens ne se sont pas contentés de rester chez eux en attendant l’inévitable ; ils se sont déplacés en masse pour signer le contrat social proposé par la révolution. C’est un mandat impératif, une carte blanche donnée à un homme pour qu’il reconstruise un pays en ruines.

La communauté internationale, et particulièrement l’Occident, observe ce scrutin avec une bienveillance marquée. Pour Washington et les capitales européennes, la Géorgie devient soudain le laboratoire de la démocratisation dans l’espace post-soviétique. On veut voir dans ce petit pays du Caucase la preuve que les valeurs libérales peuvent fleurir sur les décombres de l’URSS. George W. Bush parlera bientôt de la Géorgie comme d’un phare de la liberté. À Moscou, en revanche, l’ambiance est tout autre. Vladimir Poutine, alors au terme de son premier mandat, observe avec une méfiance glaciale ce changement de régime à ses frontières. Si la Russie a joué un rôle ambigu dans la chute de Chevardnadze, dépêchant son ministre des Affaires étrangères Igor Ivanov pour négocier la transition, elle perçoit très vite le danger de contagion de ces révolutions de couleur. Le triomphe de Saakachvili le 4 janvier 2004 est perçu au Kremlin non pas comme une fête démocratique, mais comme une avancée géopolitique des États-Unis dans ce que la Russie considère comme son étranger proche, sa zone d’intérêts vitaux.

Les lendemains de l’élection sont marqués par une frénésie réformatrice. Le nouveau président tient parole sur de nombreux points. La police de la route, symbole honni de la petite corruption quotidienne, est intégralement licenciée du jour au lendemain, remplacée par une force nouvelle, mieux payée et équipée de véhicules modernes. L’État commence à collecter l’impôt, les salaires des fonctionnaires sont versés, l’électricité revient dans les foyers. Tbilissi se transforme, les façades sont repeintes, l’économie repart. C’est l’état de grâce. Mais ce succès porte en lui les germes de ses propres excès. Fort de son écrasante légitimité électorale, le pouvoir verse rapidement dans une forme de jacobinisme autoritaire. La lutte contre la corruption se fait parfois au mépris des procédures judiciaires, l’élite économique est mise au pas par des méthodes expéditives, et l’opposition, si faible soit-elle, est marginalisée.

La tragédie de cette élection de 2004 réside dans le décalage progressif entre l’immense espoir qu’elle a suscité et la réalité de l’exercice du pouvoir qui a suivi. La volonté de Saakachvili de restaurer l’autorité de l’État sur les provinces sécessionnistes conduira à l’escalade des tensions avec la Russie, culminant dans la guerre désastreuse d’août 2008. L’homme qui avait été élu pour rendre sa fierté à la Géorgie se retrouvera alors à la tête d’un pays amputé, dont l’intégrité territoriale est plus compromise que jamais, avec des chars russes stationnés à quelques dizaines de kilomètres de la capitale. L’Occident, qui avait tant applaudi le 4 janvier 2004, se montrera alors impuissant à protéger son protégé face à la puissance militaire russe, marquant les limites de l’engagement euro-atlantique dans la région.

Aujourd’hui, alors que nous portons un regard rétrospectif sur cette journée historique, le contraste est saisissant, pour ne pas dire déchirant. La Géorgie actuelle semble être le négatif photographique de celle de 2004. L’homme qui triomphait alors avec 96 % des voix, Mikheïl Saakachvili, se trouve aujourd’hui derrière les barreaux, amaigri et malade, condamné à une lourde peine de prison pour abus de pouvoir. Son sort physique est devenu la métaphore du destin politique de son pays : une lente agonie sous le regard indifférent ou impuissant de ses anciens alliés.

Le pays est désormais dirigé par le parti du Rêve géorgien, fondé par le milliardaire Bidzina Ivanichvili. Si les élections législatives d’octobre 2024 ont confirmé la mainmise de ce parti sur les institutions, le scrutin a été entaché de graves allégations de fraudes et d’irrégularités, rappelant ironiquement les pratiques qui avaient conduit à la chute de Chevardnadze deux décennies plus tôt. Mais là où la rue avait réussi à renverser la table en 2003, la contestation de 2024 et 2026 se heurte à un mur. Le gouvernement actuel, tout en maintenant officiellement une rhétorique pro-européenne inscrite dans la constitution, opère un glissement tectonique vers Moscou. L’adoption de lois sur les agents de l’étranger, calquées sur la législation répressive russe, et la rhétorique anti-occidentale de plus en plus décomplexée des dirigeants de Tbilissi marquent une rupture profonde avec l’esprit du 4 janvier 2004.

L’analyse politique de cette trajectoire révèle la fragilité des transitions démocratiques lorsqu’elles reposent trop lourdement sur une figure providentielle. En 2004, les Géorgiens n’ont pas voté pour un programme ou pour une idéologie, ils ont voté pour un sauveur, lui confiant un pouvoir quasi absolu pour nettoyer les écuries d’Augias. Ce faisant, ils ont affaibli les contre-pouvoirs nécessaires à toute démocratie mature. Saakachvili, dans sa fougue modernisatrice, a souvent confondu vitesse et précipitation, État de droit et règle du chef. Son héritage est aujourd’hui complexe : il a incontestablement bâti un État moderne là où il n’y avait que chaos, mais il a aussi laissé une société polarisée et des institutions vulnérables à la capture par de nouveaux oligarques.

La situation actuelle de la Géorgie, coincée entre une aspiration populaire toujours vivace à l’intégration européenne et un gouvernement qui semble regarder vers le nord, illustre cruellement les limites de la Révolution des Roses. Le 4 janvier 2004 était une promesse d’avenir radieux, une tentative de s’arracher à la gravité géopolitique de la Russie pour s’ancrer dans l’espace euro-atlantique. Vingt deux ans plus tard, la Russie est de retour en force, non seulement militairement en Abkhazie et en Ossétie du Sud, mais politiquement au cœur même du pouvoir à Tbilissi. La guerre en Ukraine, qui fait rage non loin de là, a paradoxalement servi de prétexte au gouvernement géorgien pour prôner une politique de prudence et d’accommodement avec Moscou, jouant sur la peur de la population d’être entraînée dans un nouveau conflit destructeur.

Ce retournement de l’histoire laisse un goût amer. Il pose la question de la pérennité des réformes imposées par le haut et de la capacité des sociétés post-soviétiques à s’émanciper durablement de l’héritage impérial russe. L’élection de 2004 apparaît rétrospectivement comme une parenthèse enchantée, un moment de clarté et d’unité nationale avant que les nuages de la realpolitik et des ambitions personnelles ne reviennent obscurcir le ciel du Caucase. Alors que Mikheïl Saakachvili dépérit dans sa cellule, c’est une certaine idée de la Géorgie libre et européenne qui semble être retenue prisonnière avec lui, attendant une nouvelle étincelle, une nouvelle génération, ou peut-être simplement un nouveau printemps pour éclore à nouveau.

En définitive, le scrutin du 4 janvier 2004 restera dans les annales comme le moment où une nation a cru pouvoir échapper à sa géographie et à son histoire par la seule force de sa volonté. Si l’échec relatif de cette ambition est patent aujourd’hui, l’énergie déployée ce jour-là n’a pas totalement disparu. Elle subsiste dans une société civile vibrante, dans une jeunesse qui continue de manifester drapeau européen au poing, refusant que l’hiver politique ne devienne éternel. La leçon de cette élection est peut-être là : la démocratie n’est jamais acquise par un vote unique, aussi triomphal soit-il ; c’est un plébiscite de tous les jours, une lutte constante contre les vieux démons de l’autoritarisme et de la résignation.