KOSOVO - NECROLOGIE
Nexhat Daci, une figure de l'architecture institutionnelle kosovare

Né le 26 juillet 1944 à Veliki Trnovac, un village situé dans la vallée de Presevo qui constitue aujourd'hui encore une zone de friction identitaire au sud de la Serbie, Nexhat Daci incarne par sa trajectoire singulière l'histoire politique et intellectuelle des Albanais de l'ex-Yougoslavie. Sa disparition, survenue en ce début d'année 2026 à Pristina, marque la fin d'un cycle pour la classe politique kosovare, celui des professeurs devenus hommes d'État par la force des événements, obligés de troquer la blouse blanche du laboratoire contre le costume sombre du parlementaire. Pour comprendre l'homme et l'empreinte qu'il laisse, il convient d'adopter le regard de l'historien du temps présent, attentif aux mouvements de fond des familles politiques et aux structures institutionnelles qui façonnent les destins individuels. Nexhat Daci n'était pas un révolutionnaire romantique ni un chef de guerre, mais un homme d'ordre et de structure, un légitimiste égaré dans une époque de ruptures violentes.
Son enfance se déroule dans un contexte géographique particulier, cette vallée de Presevo qui, bien que peuplée majoritairement d'Albanais, est restée administrativement rattachée à la Serbie centrale après le découpage fédéral de la Yougoslavie communiste. Cette position frontalière, à la marge du foyer national que constituait alors la Province autonome du Kosovo, a sans doute forgé chez le jeune Nexhat une volonté farouche d'intégration par l'excellence. L'ascension sociale, pour un jeune Albanais de sa génération dans la Yougoslavie de Tito, passait impérativement par le savoir. Son parcours scolaire est celui d'un élève modèle, franchissant les étapes avec une rigueur scientifique qui ne le quittera jamais. Après ses études primaires dans son village natal et secondaires à Leskovac, il rejoint l'Université de Belgrade.
Le choix de Belgrade, capitale fédérale, plutôt que Pristina pour ses études de premier cycle, révèle une ambition de se confronter au centre du pouvoir intellectuel yougoslave. Il y obtient son diplôme de chimie en 1966, démontrant que les barrières ethniques pouvaient être franchies par la compétence technique. Cependant, c'est vers Zagreb qu'il se tourne pour parachever sa formation doctorale en 1973. Ce tropisme croate n'est pas anodin dans la géopolitique interne de la Yougoslavie d'alors : Zagreb représentait souvent pour les intellectuels albanais une fenêtre plus libérale, une respirations culturelle face au centralisme serbe. Cette double formation, complétée par des séjours académiques en Grande-Bretagne et en Belgique, fait de lui un technocrate accompli, polyglotte et tourné vers l'Occident, bien avant que cela ne devienne une exigence politique.
De retour à Pristina, Nexhat Daci s'impose comme une figure centrale de l'université. Professeur titulaire, chercheur reconnu, il gravit les échelons académiques avec la régularité d'un métronome. Son élection à l'Académie des sciences et des arts du Kosovo vient couronner ce parcours de notable intellectuel. Durant les années soixante-dix et quatre-vingt, alors que le Kosovo bénéficie d'une autonomie substantielle grâce à la Constitution de 1974, Daci est l'archétype de cette élite qui croit au progrès par la science et l'éducation. Il ne fait pas de politique au sens militant du terme, il construit les infrastructures mentales de la nation. Mais l'histoire s'accélère brutalement à la fin des années quatre-vingt avec la montée du nationalisme serbe et la révocation de l'autonomie du Kosovo par Slobodan Milosevic.
C'est dans ce moment de crise existentielle que s'opère la mue du chimiste en politique. Comme beaucoup de ses collègues universitaires, il rejoint la Ligue démocratique du Kosovo, la LDK, fondée par l'écrivain Ibrahim Rugova. Ce mouvement est unique dans l'histoire politique européenne : il s'agit moins d'un parti classique que d'une société globale alternative, un État fantôme pacifique qui organise la survie d'un peuple sous occupation. Dans ce dispositif, Nexhat Daci n'est pas un tribun haranguant les foules, mais un cadre organisateur. Il joue un rôle clé dans le maintien du système éducatif parallèle, permettant à des milliers de jeunes Albanais de continuer à étudier dans des maisons privées, loin des bâtiments officiels dont ils ont été chassés. Cette expérience de la résistance civile ancre en lui une fidélité indéfectible à la ligne rugoviste : celle de la patience stratégique, de la non-violence et de l'internationalisation de la question kosovare.
La guerre de 1999 et l'intervention de l'OTAN ouvrent une nouvelle ère. Le Kosovo est libéré, placé sous protectorat des Nations Unies. Il faut bâtir des institutions démocratiques sur un champ de ruines. Lors des premières élections législatives de 2001, la LDK remporte le scrutin et Nexhat Daci accède à la présidence de l'Assemblée du Kosovo. C'est là, au perchoir, qu'il donne sa pleine mesure politique. De 2001 à 2006, il incarne l'autorité de l'État naissant. Son style est particulier, fait de rigidité procédurale et d'un certain formalisme qui tranche avec l'ambiance parfois chaotique de l'après-guerre.
Il conçoit sa fonction comme celle d'un pédagogue sévère face à une classe politique inexpérimentée. Il n'hésite pas à rappeler à l'ordre les députés, qu'ils soient issus de son propre camp ou des rangs des anciens commandants de la guérilla, l'UCK, qui siègent désormais face à lui. Cette période est marquée par une cohabitation tendue entre deux légitimités : la légitimité historique et pacifiste de la LDK, dont Daci est un baron, et la légitimité combattante du PDK. Nexhat Daci se pose en gardien du temple institutionnel, défendant les prérogatives du parlement face à l'administration onusienne de la MINUK, avec laquelle il entretient des rapports souvent conflictuels. Il veut prouver au monde que les Kosovars sont capables de s'autogouverner, et cela passe, selon lui, par un respect scrupuleux, voire maniaque, des formes parlementaires.
Le tournant majeur de sa vie politique survient en janvier 2006 avec le décès du président Ibrahim Rugova. En tant que président de l'Assemblée, Nexhat Daci assure l'intérim de la fonction présidentielle. Durant quelques mois, il est le visage du Kosovo, recevant les dignitaires étrangers, gérant la transition avec dignité. Beaucoup voient alors en lui l'héritier naturel, le dauphin qui saura perpétuer l'héritage du père de la nation. Mais la politique, comme l'a souvent analysé l'histoire des droites, est cruelle envers les héritiers présomptifs. La succession ouvre une crise interne majeure au sein de la LDK.
L'affrontement lors de l'assemblée électorale du parti est violent, non pas physiquement, mais symboliquement. Deux lignes s'opposent : celle de Daci, conservatrice, intransigeante, garante de la continuité historique, et celle de Fatmir Sejdiu, plus pragmatique, plus manœuvrière. Daci perd la bataille de l'appareil. Il est écarté de la présidence du parti et, peu après, perd son poste de président de l'Assemblée au profit de Kole Berisha. C'est une blessure narcissique et politique profonde. Pour cet homme d'ordre, être désavoué par sa propre famille politique est une trahison impardonnable.
Fidèle à une tradition politique où les scissions sont souvent la réponse aux défaites internes, Nexhat Daci fonde en 2007 la Ligue démocratique de Dardanie, la LDD. Le choix de ce nom, référence à l'antiquité illyrienne, illustre sa volonté d'ancrer son action dans un temps long, mythique, plus pur que les compromissions du présent. Il tente de rassembler autour de lui les déçus du post-rugovisme, les conservateurs purs et durs. Mais l'aventure tourne court. Si la LDD parvient initialement à exister parlementairement, elle ne réussit pas à briser le bipartisme qui structure alors la vie politique kosovare. Daci fait l'expérience amère de la traversée du désert. Sans l'appareil de la LDK, son charisme d'intellectuel austère peine à mobiliser les masses.
Les années qui suivent le voient s'éloigner progressivement du centre du jeu. Son parti s'effrite, ses élus le quittent. Il est également rattrapé par des affaires judiciaires concernant la gestion des fonds de l'Assemblée durant son mandat, des accusations qui, bien que courantes dans la région, ternissent son image de probité. Il est condamné avec sursis, une tache sur son habit d'académicien qu'il vivra comme une injustice. Pourtant, Nexhat Daci ne sombre pas dans l'anonymat. Il opère un repli stratégique vers sa base arrière : l'Académie des sciences.
En retrouvant la présidence de cette institution prestigieuse à la fin de la décennie 2010, il s'offre une réhabilitation honorifique. Il redevient le Professeur Daci, le sage que l'on consulte, celui qui prend de la hauteur. C'est depuis cette position qu'il observe, non sans ironie, les crises à répétition qui secouent le Kosovo : les blocages parlementaires, l'émergence du mouvement Vetevendosje d'Albin Kurti, les tensions perpétuelles avec la Serbie. En 2015, faisant preuve d'un réalisme politique tardif, il met fin à l'expérience de la LDD et appelle au rassemblement de la grande famille conservatrice, réintégrant symboliquement le giron de la LDK. Ce geste est celui d'un homme qui a compris que la division est le plus sûr chemin vers l'impuissance.
Aujourd'hui, en ce 1er janvier 2026, alors que le Kosovo navigue dans des eaux géopolitiques toujours tumultueuses, entre pressions européennes et tensions régionales persistantes, la mort de Nexhat Daci à l'âge de 81 ans résonne comme le glas d'une époque. Il appartenait à ce moment singulier où la politique se faisait autant avec des livres qu'avec des slogans. Il laisse le souvenir d'un homme d'État à la rigueur parfois cassante, qui a tenté d'imposer une culture de l'institution dans un pays où tout était à inventer. S'il a échoué à devenir le chef incontesté de la droite kosovare, il a réussi à en être l'une des consciences les plus structurées.
L'historien retiendra de lui cette image contrastée : celle du chimiste qui rêvait de catalyser la démocratie kosovare, mais qui se heurta souvent à la viscosité des passions partisanes. Sa vie raconte la difficile naissance d'une République, avec ses grandeurs intellectuelles et ses petitesses politiciennes. En mourant, il emporte avec lui une certaine idée du rugovisme, faite de dignité formelle et d'orientation occidentale exclusive, une vision qui semble aujourd'hui bien lointaine face aux populismes ambiants. C'est une page d'histoire, celle de l'idéalisme institutionnel, qui se tourne définitivement à Pristina.