MEMOIRE D URNES
7 Janvier 1789, l'homme providentiel et la mécanique du pouvoir

Le 7 janvier 1789 ne fut pas un jour de clameurs, de foules en liesse ou de meetings survoltés tels que l'Amérique moderne nous a habitués à les consommer. Il n'y eut ni estrades drapées de bannières étoilées, ni slogans scandés par des partisans fiévreux, et encore moins de débats télévisés scrutés par une nation entière. En ce mercredi d'hiver, dans une Amérique encore rurale, glacée par les vents de l'Atlantique et à peine remise de sa guerre d'indépendance, se jouait pourtant l'acte fondateur de la démocratie moderne. C'est ce jour-là que les États de la jeune confédération, du moins ceux qui avaient ratifié la nouvelle Constitution, devaient choisir les grands électeurs qui, un mois plus tard, désigneraient le premier président des États-Unis. Si l'issue du scrutin ne faisait guère de doute pour les initiés, la mécanique mise en branle ce jour-là allait façonner, pour les siècles à venir, le visage du pouvoir exécutif américain. À l'heure où les États-Unis de 2026, sous une présidence Trump restaurée, s'interrogent plus que jamais sur la nature de leurs institutions et la solidité de leurs garde-fous démocratiques, il est salutaire de replonger dans les brumes de ce premier hiver électoral où tout restait à inventer.
Il faut d'abord se défaire de l'image d'épinal d'une élection démocratique telle que nous la concevons aujourd'hui. En ce début d'année 1789, le terme même de démocratie suscitait chez la plupart des Pères fondateurs une méfiance instinctive, pour ne pas dire une franche hostilité. Pour des hommes comme Alexander Hamilton ou James Madison, la démocratie pure équivalait au règne de la populace, à l'instabilité chronique et aux passions débridées qu'il fallait à tout prix canaliser. L'élection fixée au 7 janvier n'était donc pas conçue comme une expression directe de la volonté populaire, mais comme un processus de filtrage sophistiqué. La Constitution, ratifiée dans la douleur l'été précédent, laissait à chaque État la liberté de décider comment ses électeurs seraient choisis. Le résultat fut une mosaïque disparate, bien loin de l'uniformité actuelle. Dans cinq États seulement, dont la Pennsylvanie et le Maryland, les citoyens furent appelés aux urnes. Ailleurs, comme dans le Connecticut ou la Géorgie, ce furent les législatures d'État qui désignèrent elles-mêmes les grands électeurs, confisquant de fait la parole publique au profit des notables locaux.
Ce qui frappe l'observateur contemporain, habitué à l'hyper-polarisation de la vie politique américaine actuelle, c'est l'absence apparente de campagne électorale en 1789. Il n'y avait pas de partis politiques déclarés, pas de candidats sillonnant les routes boueuses des treize colonies, pas de professions de foi imprimées dans les gazettes. Il y avait, en revanche, une immense attente, une certitude silencieuse qui convergrait vers un seul homme : George Washington. Le général en retraite, retiré sur ses terres de Mount Vernon en Virginie, n'était pas candidat. Il avait même, à plusieurs reprises, exprimé sa réticence à quitter sa vie de planteur pour replonger dans le chaudron politique. Pourtant, personne n'envisageait un autre nom que le sien. Il était l'incarnation vivante de l'Union, le seul homme dont le prestige dépassait les rivalités régionales et les jalousies entre États. Son élection n'était pas une compétition, c'était un couronnement républicain, une nécessité historique pour cimenter une nation encore fragile.
Le contexte de ce mois de janvier 1789 était en effet celui d'une urgence absolue. Les États-Unis sortaient d'une décennie d'incertitude sous le régime des Articles de la Confédération, une structure lâche qui avait failli mener le pays à la banqueroute et à l'anarchie. La révolte de Shays, deux ans plus tôt, avait traumatisé les élites possédantes, révélant l'impuissance du gouvernement central à maintenir l'ordre et à lever l'impôt. L'élection de 1789 devait être la réponse à ce chaos. Elle devait prouver au monde, et notamment aux vieilles monarchies européennes qui pariaient sur l'effondrement rapide de l'expérience américaine, qu'une république pouvait se doter d'un exécutif fort sans pour autant sombrer dans la tyrannie. C'est là tout le paradoxe de ce scrutin fondateur : il s'agissait de porter au pouvoir un homme doté de prérogatives quasi royales, tout en jurant de ne jamais rétablir la monarchie. George Washington, avec sa stature de commandeur et sa réserve légendaire, était le seul à pouvoir opérer cette synthèse impossible. Il rassurait les fédéralistes par son autorité et apaisait les anti-fédéralistes par sa vertu supposée.
Pourtant, derrière cette unanimité de façade se cachaient déjà les germes des divisions partisanes qui déchirent l'Amérique d'aujourd'hui. Si Washington planait au-dessus de la mêlée, en coulisses, les manœuvres allaient bon train. Alexander Hamilton, l'architecte visionnaire et machiavélique de la puissance américaine, s'activait dans l'ombre pour façonner le résultat du vote. Sa crainte n'était pas que Washington échoue, mais que John Adams, le brillant mais irascible patriote du Massachusetts, ne reçoive trop de voix pour la vice-présidence, voire qu'il arrive à égalité avec le Général. Dans le système original, chaque grand électeur disposait de deux voix, sans distinction entre président et vice-président. Le candidat arrivant en tête devenait président, le second vice-président. Hanté par la peur d'une crise constitutionnelle dès le premier jour, Hamilton envoya des émissaires aux quatre coins du pays pour convaincre certains électeurs de gaspiller leur seconde voix, afin de s'assurer que Washington triomphe largement. Cette manipulation, dont Adams gardera une rancune tenace, préfigurait les tactiques politiciennes qui deviendraient la norme. Elle illustre aussi, en miroir avec notre époque, que la pureté des origines est un mythe : dès le premier jour, le calcul partisan a parasité l'idéal républicain.
Le 7 janvier 1789 fut aussi marqué par des dysfonctionnements qui, curieusement, résonnent avec les débats actuels sur l'intégrité électorale et l'accès au vote. L'État de New York, pourtant crucial par sa puissance économique et sa position géographique, ne parvint pas à participer au scrutin. Victime d'un blocage politique interne entre une assemblée dominée par les anti-fédéralistes et un sénat contrôlé par les fédéralistes, l'État ne réussit pas à s'entendre sur la méthode de nomination des électeurs avant la date butoir. Ainsi, les New-Yorkais furent privés de voix pour cette élection historique, une ironie du sort quand on sait que le premier Congrès se réunirait précisément à New York quelques semaines plus tard. De même, la Caroline du Nord et le Rhode Island, qui n'avaient pas encore ratifié la Constitution, restèrent à l'écart du processus. L'Amérique de 1789 était une démocratie à trous, incomplète, balbutiante, où le droit de vote était non seulement restreint par le cens et le genre, mais aussi par les aléas de la politique locale.
Lorsque l'on observe cette élection inaugurale depuis le prisme de 2026, les contrastes sont saisissants, mais les continuités le sont tout autant. Aujourd'hui, les États-Unis sont gouvernés par un président, Donald Trump, qui a fait du conflit et de la polarisation sa marque de fabrique, à l'opposé exact de la recherche de consensus incarnée par Washington. Là où le premier président cherchait à "unir les affections" du peuple, l'actuel occupant de la Maison Blanche semble prospérer sur leurs divisions. Cependant, les craintes qui habitaient les esprits en 1789 sont d'une actualité brûlante. Les anti-fédéralistes d'alors, tels Patrick Henry ou George Mason, redoutaient que la présidence ne se transforme en une "monarchie élective", un despotisme qui ne dirait pas son nom. Ils craignaient que le président, doté du commandement des armées et du pouvoir de nomination, ne devienne incontrôlable. Deux siècles et demi plus tard, après l'extension continue des pouvoirs présidentiels sous les administrations successives et leur usage décomplexé par Donald Trump lors de ses deux mandats, ces avertissements résonnent comme des prophéties. L'Amérique s'est dotée d'un "roi républicain" bien plus puissant que ne l'aurait jamais imaginé George III.
L'ambiance de ce mois de janvier 1789 contraste également par sa gravité et son sens des responsabilités. Les hommes qui se rendirent aux urnes ou qui siégèrent dans les législatures ce jour-là avaient conscience de marcher sur des œufs. L'échec était une option réelle. L'Union pouvait se dissoudre du jour au lendemain. Cette fragilité existentielle imposait une certaine retenue, une "vertu civique" chère aux républicains classiques. En 2026, cette retenue semble avoir volé en éclats. La violence verbale, la contestation systématique des résultats, l'irruption de la foule dans le capitole un autre 6 janvier, tout cela indique que le consensus procédural qui a permis l'élection de 1789 s'est érodé. Le système du Collège électoral, conçu ce jour-là comme un tampon contre les passions populaires, est devenu aujourd'hui l'un des mécanismes les plus contestés de la démocratie américaine, accusé de distordre la volonté majoritaire et de permettre à des minorités actives de capturer le pouvoir. Ce qui était en 1789 un compromis ingénieux pour préserver l'influence des petits États est devenu, dans l'Amérique urbanisée du XXIe siècle, une source de frustration démocratique intense.
Il est fascinant de noter que les thèmes abordés en filigrane lors de cette première élection n'ont jamais vraiment quitté la scène politique américaine. La tension entre le pouvoir central et les droits des États, qui paralysa New York en janvier 1789, reste le moteur des batailles juridiques et culturelles d'aujourd'hui, de l'avortement à l'immigration. La méfiance envers les "factions", que Washington dénoncera plus tard dans son discours d'adieu, est aujourd'hui la réalité dominante d'un pays scindé en deux tribus hostiles qui ne partagent plus la même réalité factuelle. En 1789, les fédéralistes voulaient construire un État fort pour protéger la liberté ; en 2026, une partie de la droite américaine, héritière paradoxale d'un anti-fédéralisme radicalisé, voit dans l'État fédéral l'ennemi principal de cette même liberté. Le vocabulaire a changé, les armes sont différentes, mais la ligne de fracture demeure, géologique, traversant l'histoire américaine de part en part.
Le résultat final de l'élection de 1789 fut proclamé au printemps : George Washington obtint 69 voix sur 69 possibles. Une unanimité qui ne se reproduirait plus jamais. John Adams, avec ses 34 voix, devint vice-président, inaugurant une fonction qu'il qualifierait de "plus insignifiante que l'invention de l'homme ait jamais pu concevoir". Mais l'essentiel était ailleurs. En ce jour de janvier, l'Amérique avait réussi sa transition. Elle avait prouvé qu'il était possible de transférer le pouvoir non par l'hérédité ou le glaive, mais par un processus légal, codifié et pacifique. C'est cet héritage, fragile et précieux, qui est aujourd'hui mis à l'épreuve.
Si l'on regarde la situation actuelle, l'Amérique de 2026 semble avoir bouclé la boucle. Elle est revenue à une forme d'anxiété existentielle comparable à celle de 1789. La question n'est plus de savoir si la jeune république va survivre à son enfance, mais si la vieille démocratie va survivre à ses propres excès. L'élection de George Washington avait pour but d'instaurer la confiance dans un gouvernement national naissant ; les élections contemporaines semblent, scrutin après scrutin, éroder cette confiance. Le contraste est saisissant entre le silence respectueux qui entoura l'élévation de Washington, perçu comme un père protecteur, et le vacarme assourdissant qui accompagne la présidence actuelle, vécue par la moitié du pays comme une menace existentielle.
Pourtant, il ne faut pas idéaliser outre mesure le moment 1789. Ce fut une élection d'élites, pour des élites, excluant les femmes, les esclaves et les pauvres. La "liberté" célébrée alors était tragiquement incomplète. Mais la structure posée ce jour-là, avec ses freins et contrepoids, a permis, vaille que vaille, d'élargir progressivement le cercle de la citoyenneté. C'est peut-être là la leçon la plus durable du 7 janvier 1789 : non pas la perfection du moment, mais la création d'un cadre capable d'évoluer, d'absorber les crises et de se réinventer. Reste à savoir si ce cadre, conçu pour un monde de diligences et de lettres manuscrites, est encore adapté à l'ère de l'intelligence artificielle et de la désinformation de masse.
En définitive, le 7 janvier 1789 ne fut pas seulement une élection, ce fut un pari. Le pari qu'un peuple pouvait se gouverner lui-même par la raison et la loi plutôt que par la force et le hasard. George Washington, en acceptant la charge suprême, ne cherchait pas le pouvoir pour le pouvoir, mais pour servir d'ancre à ce navire ivre qu'était l'Amérique post-révolutionnaire. Aujourd'hui, alors que les vents de l'histoire soufflent de nouveau en tempête sur Washington D.C., il est tentant de regarder vers ce passé avec nostalgie. Mais l'histoire ne repasse pas les plats. L'Amérique de 2026 ne peut pas compter sur un nouveau Washington pour la sauver d'elle-même. Elle doit, comme ses ancêtres de 1789, trouver en elle-même les ressources pour renouveler son pacte démocratique, faute de quoi l'expérience entamée il y a plus de deux siècles pourrait bien toucher à sa fin. Le scrutin du 7 janvier 1789 a ouvert une ère ; il appartient à la génération actuelle de veiller à ce que l'ère de la démocratie libérale ne se referme pas sous nos yeux.